Tanzanie : la liberté d’opinion et d’expression de plus en plus en danger

Tanzanie : la liberté d’opinion et d’expression de plus en plus en danger©Photo Banque Mondiale/FlickrLe chef de l'Etat tanzanien John Magufuli reçoit le président de la Banque Mondiale Jim Yong Kim le 20 mars 2017 à Dar es Salaam
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La Tanzanie est-elle encore ce « pays paisible et stable » tant vanté par ses habitants? Depuis le mois dernier, ce ne sont plus seulement les opposants qui répondent par la négative. De plus en plus de voix, y compris dans les rangs du parti au pouvoir, dénoncent des attaques visant des personnes réputées critiques envers le gouvernement de John Magufuli, élu à la tête du pays fin 2015.

La goutte qui a fait déborder le vase est l’enlèvement le 5 avril au soir à Dar es Salaam d’un célèbre rappeur connu pour ses textes critiques envers gouvernement. Emmenés par des inconnus armés, le chanteur Ibrahim Mussa et ses trois compagnons n’ont réapparu que trois jours plus tard, présentant des traces de coups et tortures. Connu du public sous le nom de Roma Mkatoliki, le musicien a raconté son calvaire lors d’une conférence de presse le 10 avril dans la capitale commerciale de son pays. Durant leur captivité, lui-même et ses compagnons d’infortune ont été torturés, yeux bandés, bras et jambes liés. Avant d’être jetés dans la nature. L’artiste a ajouté qu’ils avaient été soumis à plusieurs longs interrogatoires dont il s’est gardé, à ce stade, de divulguer le contenu, conformément à une instruction de la police. Cette dernière, a-t-il expliqué, craint que toute divulgation ne nuise à l’enquête en cours. « Nous ne sommes pas en sécurité. Notre sécurité n’est pas garantie. Tout peut arriver à tout moment », a déclaré le chanteur devant les caméras de la presse nationale et internationale.

Intrusion nocturne dans une radio-télévision

L’enlèvement du chanteur a eu lieu alors que le pays se remettait à peine du choc causé par l’intrusion violente du gouverneur de Dar es Salaam, John Makonda, dans les studios de Clouds FM, une des principales radio – télévisions privées de la capitale. Le jeune gouverneur avait fait irruption à Clouds FM dans la nuit du 17 mars pour exiger la diffusion d’une vidéo accusant d’adultère un célèbre pasteur de Dar es Salaam, avec lequel il ne s’entend plus. Accompagné d’hommes en armes, le responsable administratif avait menacé les employés trouvés sur place de les faire jeter en prison s’ils ne lui obéissaient pas. Mais ils avaient refusé, au nom de l’éthique de leur métier.

A la surprise générale, le président Magufuli a publiquement apporté son soutien au gouverneur alors qu’une avalanche de protestations tombait de toutes parts, y compris des rangs du parti au pouvoir. Pire encore, le ministre de l’Information, Nape Nnauye, le premier haut responsable à avoir blâmé publiquement le comportement du gouverneur Makonda, a été débarqué du gouvernement moins d’une semaine plus tard.

La disparition d’un assistant du chef de l’opposition

Le braquage du personnel de Clouds FM et l’enlèvement du rappeur Roma Mkatoliki ont ramené au centre des débats la disparition en novembre dernier de Ben Saanane, assistant du député Freeman Mbowe, chef de l’opposition parlementaire. Lors d’un rassemblement dans son fief électoral de Mtama, dans le sud du pays, Nape Nnauye, qui a gardé son siège de député, a demandé la mise en place d’une commission d’enquête indépendante sur ces attaques et enlèvements, « qui constituent un phénomène nouveau en Tanzanie ». « Ces actes criminels ne font que dresser la population contre le Chama Cha Mapinduzi, contre le président de la République », a affirmé Nnauye, prédisant des difficultés pour son parti aux prochaines élections, «si les toutes les personnes responsables de ces enlèvements ne sont pas identifiées et punies ».

Comme il fallait s’y attendre, le sujet s’est invité à la reprise de la session parlementaire le 10 avril. Le député Hussein Bashe, également du parti au pouvoir, a affirmé, sans ambages, être informé de l’existence au sein des services de renseignements (Tanzania intelligence and security service) d’un groupe responsable de ces enlèvements et disparitions de personnes indésirables. « Le Parlement et le gouvernement ne peuvent pas se permettre de fermer les yeux pendant que des citoyens sont enlevés par des inconnus », a-t-il protesté, avant de demander à l’Assemblée nationale de surseoir à l’ordre du jour initial pour discuter de cette question « capitale ». Il a été aussitôt appuyé par son collègue de l’opposition, Joseph Mbilinyi, qui est allé plus loin en exigeant la démission du ministre de l’Intérieur, Mwigulu Nchemba. La vice-présidente de l’Assemblée nationale, Ackson Tulia, a rejeté la motion, expliquant que les services concernés s’en occupaient.

« Vous n’avez pas raison de garder le silence »

Mais la question est revenue le lendemain lorsque Zitto Kabwe, leader de l’Alliance pour le Changement et la Transparence (Alliance for Change and Transparency), a affirmé que l’opposant Ben Saanane avait été enlevé par des membres des services de renseignements. Zitto Kabwe, jeune député respecté par ses collègues, a ajouté que les hommes en armes qui accompagnaient le gouverneur Makonda lors de son intrusion nocturne dans les locaux de Clouds FM étaient des éléments de la sécurité du président Magufuli.

Interrogé par le journal Mwananchi, le ministre de l’Intérieur Mwigulu Nchemba, a répondu : « Ces actes sont peut-être le fait d’individus dont l’objectif est de salir le gouvernement ». Une réponse qui n’a, en tout cas pas satisfait le député Ridhiwani Kikwete, dont le père, Jakaya Kikwete, a cédé le fauteuil présidentiel à Magufuli, à la fin de l’année 2015. « Monsieur Mwigulu Nchemba, vous n’avez pas raison de garder le silence quand la population crie », a déclaré Ridhiwani Kikwete à l’hémicycle, le 11 avril.

« Une honte pour la nation »

Le même jour, la Commission nationale des droits de l’homme, mise en place par le gouvernement, est aussi sortie du silence. « Il est étonnant et c’est une honte pour la nation que ces cas d’enlèvement de personnes se multiplient sans que le gouvernement mette la main sur les auteurs de ces actes et les traduise devant les instances juridiquement compétentes », a déclaré la commission, dans un communiqué en swahili. En plus des cas de Ben Saanane et de Roma Mkatoliki et ses compagnons, la commission cite le cas d’une correspondante de la Deutsche Welle, Salma Saidi, enlevée en mars 2016 à Dar es Salaam, avant de réapparaître plus tard avec des traces de tortures. La commission affirme que les enquêtes préliminaires ont montré que ces personnes étaient victimes de l’exercice de leur liberté d’opinion et d’expression.

Des organisations de la société civile tanzanienne ont lancé début mars une campagne appelant les forces de l’ordre et les autorités à garantir le respect des libertés d’expression et de réunion. Conduites par le Centre juridique et des droits de l’homme (LHRC), la principale ONG tanzanienne de défense des droits de l’homme, ces organisations dénoncent des violations multiples des libertés d’expression et de rassemblement pacifique depuis l’entrée en fonction de John Magufuli.