Dossier spécial « L’affaire Massaquoi : le modèle finlandais à l’épreuve »

Massaquoi : la bataille de l’alibi se poursuit en Sierra Leone

À marche forcée ces dix derniers jours, une Cour finlandaise a entendu 18 témoins dans le cadre du procès du rebelle Gibril Massaquoi, un ex-membre du Front révolutionnaire uni, accusé d'avoir commis des crimes de guerre au Liberia voisin, lors d'une série d'audiences tenues dans sa Sierra Leone natale. La défense s’efforce de renforcer son alibi.

Massaquoi : la bataille de l’alibi se poursuit en Sierra LeoneLa collaboration de l'ancien commandant rebelle du RUF Gibril Massaquoi avec le Tribunal spécial pour la Sierra Leone (photo) est au coeur de l'alibi de sa défense. © SCSL / AFP
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Assis dans une salle paisible au rez-de-chaussée du bâtiment secret réservé pour la Cour finlandaise, le panel de quatre juges, dont deux femmes, a présidé les débats de manière calme et sereine, sans l’agressivité entre avocats des parties qui est la marque du système contradictoire britannique adopté par de nombreux pays africains, dont la Sierra Leone.

Le procès a été retardé d’une semaine, deux des juges finlandais étant tombés malades de la typhoïde après leur vol vers la Sierra Leone, en provenance du Liberia où ils ont tenu deux mois d’audiences. Il y a donc eu une pression inévitable pour rattraper le temps perdu, avec un rythme accéléré de trois témoins par jour et en siégeant le week-end, dimanche compris.

Me Paula Sallinen, l’avocate de la défense de l’ex-commandant sierra-léonais du Front révolutionnaire uni (RUF) Gibril Massaquoi – qui suit pour sa part les audiences depuis sa prison en Finlande – n’a donc pas perdu de temps pour présenter son premier témoin, surveillé attentivement par deux procureurs aux regards de faucons – Tom Laitinen et Matias Londen – suspendus à chaque phrase et chaque mot des témoins.

La période de commission des crimes de guerre se situe entre 1999 et 2003. Le « témoin n°4 » de la défense commence son récit. En 1991, Massaquoi se trouve dans le district de Pujehun, à la frontière du Liberia. Avec de nombreux jeunes, l’accusé a été capturé, entraîné et enrôlé dans le mouvement RUF. En 1998, poursuit la femme témoin, le leader du RUF, Foday Sankoh, demande à ses combattants de sortir de brousse. Ils ont alors rejoint l’armée et ont reçu des bureaux au quartier général de Cockeril, à l’ouest de la capitale Freetown. 

Massaquoi devient alors le porte-parole du RUF et, selon ce témoin qui est un membre de sa famille, « il avait l’habitude d’élaborer des stratégies pour rencontrer les gens et leur dire ce qu’il devait faire », explique-t-elle. En l’occurrence, il s’agissait de l’aider à obtenir un siège de cheffe locale dans le village natal de Massaquoi, Blama, dans la chefferie de Gallinese, dans ce district de Pujehun, au sud du pays. Vers la fin de 1999, dit-elle, il est devenu plus actif. Il lui rendait visite et participait à des réunions mensuelles, jusqu’en 2001. Mais le 10 janvier 2002, ils ont perdu les élections de la chefferie, et ils sont rentrés à Freetown.

Résidant à Thunderhill, dans l’est de la capitale, Massaquoi ne sortait de Freetown, dit-elle, que pour rendre visite à sa mère une ou deux fois par mois à Bo, la deuxième ville du pays. En 2000, Massaquoi lui a dit qu’il devait se rendre en Afrique du Sud, en Côte d’Ivoire et au Nigeria. Elle ajoute qu’en 2001, il s’est rendu à Monrovia au Liberia et au Nigeria. « Je l’ai appris par sa femme, qui ne m’a pas tout dit », a précisé le témoin.

Le témoin déclare également au procureur qu’elle rencontrait alors Massaquoi au Youyi Building, à Freetown, qui abritait la majorité des bâtiments gouvernementaux en 2003, où il se déplaçait librement. Pressée par le procureur, qui lui demande si Massaquoi était alors protégé par le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, le témoin lui répond « Je ne le sais pas ».

Massaquoi voyage en Guinée, au Nigeria et au Liberia

Le témoin de la défense « n° 13 », un négociant en pétrole, se souvient que son ami Massaquoi a été libéré de prison en 1999 et qu’il est allé vivre sur la route d’Azzolini, entre les villes de Lunsar et de Makeni, dans le nord de la Sierra Leone. À cette époque, le témoin était en fuite, dit-il, car il avait été étiqueté comme collaborateur du RUF.                

À cette époque, raconte le témoin, Massaquoi a été appelé par Sankoh à Lomé pour la signature d’un accord de paix. Il traverse la Guinée en novembre 1999. Assistant spécial de Sankoh, il reste avec lui après Lomé lorsqu’ils vont au Nigeria, où Sankoh est brièvement arrêté. Massaquoi revient à Freetown et travaille, en 2000, comme conseiller administratif et juridique de Sankoh, dans sa résidence de Spur road. Massaquoi lui-même vit à Murray Town, une autre banlieue de Freetown, précise le témoin n° 13.

Le 8 mai 2000, une manifestation populaire a investi le domicile de Sankoh, sur Spur Road. Massaquoi s’échappe. Sankoh est arrêté. Le témoin déclare avoir rencontré Massaquoi à sa résidence, qui « râlait parce que ses collègues s’en était pris à des casques bleus » et blâmait deux autres dirigeants du RUF, Issa Sesay et Morris Kallon, disant qu’ils avaient « mis nos vies en danger avec ces otages ». La direction du RUF est transférée à Sesay, un commandant de champ de bataille, et Massaquoi dirige une délégation qui se rend au Liberia. Il est chargé « de remettre les casques bleus au président libérien Charles Taylor » et, selon le témoin, il reste au Libéria pendant six mois avant de retourner à sa résidence de Makeni.

Sesay et Rambo contre Massaquoi et Superman

En 2001, Massaquoi rejoint des négociations de paix dites tripartites entre le RUF et le gouvernement de Sierra Leone, sous la médiation des Nations unies. Les réunions se tiennent dans les villes sierra-léonaises de Kailahun, Kono et Kambia. Il est alors porte-parole du RUF et participe à toutes les réunions. À Makeni, il y avait ce que le témoin appelle « une lutte pour la suprématie » entre deux factions du RUF. Avec d’un côté Sesay et « Rambo », et de l’autre Massaquoi et Dennis Mingo alias Superman. À un moment donné, raconte le témoin, le combat entre les factions a entraîné la mort de « Rambo ».

Massaquoi vit à Makeni jusqu’en 2002, lorsque des gens sont venus de Guinée « avec une arnaque financière », selon le témoin. Les gars dupent Sesay, qui arrête alors Massaquoi et le ligote parce qu’il lui a présenté les escrocs. Un commandant nigérian de la région, le colonel Oladipo, intervient et appelle l’hélicoptère de l’Onu qui emmene Massaquoi au siège de l’Onu, à l’hôtel Mammy Yoko (aujourd’hui Radisson Blu) à Freetown. Ce colonel a demandé, précise le témoin, au département des enquêtes criminelles d’arrêter l’un des escrocs. Il a aussi fait venir la femme et les enfants de Massaquoi pour vivre avec lui à Freetown.

En 2002-2003, un « programme de désarmement, de démobilisation et de réintégration » est lancé et Massaquoi reçoit une subvention pour un projet de pêcherie d’un montant de 10 000 dollars, poursuit le témoin. « Il s’agissait d’un projet global ouvert à tous les commandants du RUF afin de les aider à s’engager dans le processus de paix ». C’est alors, continue le témoin, que Massaquoi rencontre un chef enquêteur du Tribunal spécial des Nations Unies pour la Sierra Leone, Alan White, qui l’engage pour fournir des informations. À partir de 2003, Massaquoi devient un informateur du Tribunal, qui paye le loyer de sa résidence et assure sa sécurité. Peu après, selon le témoin, Sesay et Kallon sont arrêtés.