L'ANCIEN MAIRE DE MUSHUBATI AURAIT TENTE DE PACIFIER LA SITUATION

Genève, le 16 mai 2000 (FH) L'ancien bourgmestre de Mushubati (centre du Rwanda), Fulgence Nyonteze, "n'a jamais été un extrémiste", ont affirmé mardi deux témoins, dont son épouse, devant la Cour militaire suisse où se déroule le procès en appel contre l'ancien responsable politique rwandais.

Pendant la guerre civile, le génocide et les massacres qui ont ravagé le Rwanda en 1994, l'accusé aurait, selon ces témoins, déployé tous ses efforts en vue de sauver des vies, rétablir le dialogue et pacifier la situation.

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Par ailleurs, le Tribunal a entendu le témoignage d'un journaliste suisse qui était au Rwanda pendant les événements.

Le premier témoin, Dismas Nsengiyaremie, connaissait bien l'accusé. Premier ministre du premier gouvernement du multipartisme au Rwanda dès avril 1992, il était président du parti d'opposition MDR (Mouvement démocratique républicain), auquel appartenait également Fulgence Nyonteze. Selon l'ancien premier ministre, l'accusé n'a pas suivi les éléments les plus extrémistes du parti, lors de sa scission en 1993. "Il était, a précisé le témoin, favorable aux accords de paix d'Arusha"..

L'ancien premier ministre rwandais a également affirmé qu'il a bénéficié de l'aide de Fulgence Nyonteze, alors qu'en plein génocide, il avait été lui-même menacé, obligé de se cacher, durant trois mois, dans la région d'où provenait l'accusé. Ce dernier a organisé son transfert en voiture en direction de la frontière.

Interrogé sur la marge de manoeuvre des bourgmestres, lors des évènements, le témoin a précisé "qu'aucun d'eux ne pouvait arrêter la violence qui s'était généralisée. L'accusé aurait pu, théoriquement, demander de l'aide au préfet et au gouvernement, mais ces autorités n'ont rien fait pour protéger les citoyens". Selon le témoin, le bourgmestre aurait tenté de calmer les tensions et aurait prononcé à plusieurs reprises ces paroles: "Ce n'est pas en tuant les gens, que l'on va gagner la guerre".

Le tribunal a également entendu l'épouse de l'accusé. Selon celle-ci, Fulgence Nyonteze, dès son retour au Rwanda, n'a cessé "de prôner le dialogue, de pacifier la situation et d'aider des concitoyens menacés". Le témoin, a l'époque enceinte de son deuxième enfant, a par ailleurs précisé avoir elle-même hébergé jusqu'à une vingtaine de personnes, ve qui lui a valu le surnom de "complice des Tutsis". Elle aurait eu peu d'informations de son mari, durant cette période, ce dernier se sentant selon elle menacé.

Sur requête de l'accusation, le Tribunal a ensuite entendu le journaliste suisse Philippe Dahinden, qui avait participé à plusieurs missions d'enquête sur les droits de l'homme au Rwanda depuis 1990, en qualité de juriste. En mai 1994, il se trouvait dans le pays pour le compte de la télévision suisse.

Le témoin se souvient d'un pays, dans sa partie contrôlée par le gouvernement intérimaire, totalement quadrillé par des miliciens, à l'image d'une "toile d'araignée", à laquelle personne ne pouvait se soustraire. La population était manipulée par la propagande des autorités et de nombreuses personnes se déplaçaient sans savoir où aller, à la merci des militaires et des Interahamwe, qui exécutaient les Tutsis et les opposants aux barrages. Ces barrages se comptaient par centaines, le plus souvent gardés par des miliciens en civil.

Le témoin a raconté avoir séjourné plusieurs jours dans le complexe de l'évêché de Kabgayi, où dans "des conditions inhumaines", s'étaient réfugiés 25 à 30 000 personnes. Ces personnes déplacées *se sentaient condamnés". Le complexe était gardé par une barrière de miliciens et de militaires, qui "triaient leurs futures victimes". Il y avait également des miliciens à l'intérieur des camps, à la recherche de personnes qui se cachaient dans la foule, généralement des femmes tutsies, pour les exécuter".

"On tuait tous les jours à Kabgayi", a précisé le journaliste. "Mon cameraman et moi-même avons dû prendre beaucoup de précautions pour recueillir des informations et des témoignages, car des miliciens cherchaient à nous suivre pour identifier nos interlocuteurs".

Des religieuses européennes et rwandaises, également menacées de mort, ont toutefois tenu à témoigner face à une caméra, pour que le monde sache ce qui se passait à Kabgayi, a ajouté le témoin. A l'issue de la déposition, la Cour a visionné deux reportages réalisés à cette époque dans l'évêché et diffusés notamment par la télévision suisse romande.

En fin d'après-midi, le tribunal a siégé à huis-clos pour examiner des bandes vidéo contenant des témoignages enregistrés par le juge d'instruction militaire au Rwanda. Ces témoignages, selon la défense, ont été mal interprétés ou encore recueillis dans des conditions contestables, et ils pourraient, toujours selon les défenseurs, avoir induit en erreur les juges de première instance.
DO/DK/FH (FU%0516A)