Commissions vérité dans les pays nordiques : qui doit se réconcilier avec qui ?

L'Église de Suède a présenté des excuses officielles au peuple sámi ce 24 novembre, quelques semaines à peine après la création de deux nouvelles commissions vérité chargées d'enquêter sur les injustices historiques commises à l'encontre des Sámi en Suède et en Finlande. Bien que différents, ces processus sont liés, et leurs difficultés sont pareillement dues aux effets mêmes des politiques d'assimilation, observent les auteurs.

Commissions vérité dans les pays nordiques : qui doit se réconcilier avec qui ?Sámis nomades photographiés dans les années 1920. Durant le XXe siècle, les Sámis ont été victimes de politiques d'assimilation forcée en Suède, en Norvège et en Finlande. Concommitament, ces trois pays ont créé des commissions vérité. © DR
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« Le moment est venu pour l’Église de Suède de présenter ses excuses aux Sámis. Cela fait suite à un long processus d’auditions et de préparation, et les excuses seront faites avec trépidation et espoir », peut-on lire dans l’annonce de la cérémonie qui s’est tenue le 24 novembre dans la cathédrale d’Uppsala, au nord de la capitale Stockholm.

Avant le discours d’excuses, des témoignages ont été donnés à la fois en suédois et en sámi du Nord : Ingrid Inga a décrit la répression de la spiritualité sámi ; Nils-Henrik Sikku a raconté ses propres souvenirs de mauvais traitements dans une école dite nomade ; à travers un poème, Rose-Marie Huuva a rappelé que l’Église a été impliquée dans la collecte de restes sámis à des fins de biologie raciale ; Eric-Oscar Oscarsson a décrit comment la division des Sámis en différentes catégories a produit des conflits et des silences ; et Julia Rensberg a souligné comment les jeunes Sámis luttent avec leur identité.

L’archevêque Antje Jackélen a prononcé le discours d’excuses, et reconnu que « l’Église de Suède a contribué à l’oppression et l’a légitimée ». Après avoir expliqué en détail comment l’Église a participé aux politiques de colonisation et d’assimilation qui ont conduit à la perte des terres, de la langue et de la culture, elle a remis une copie du discours d’excuses à Håkan Jonsson, président de Sámediggi, le Parlement sámi de Suède. Dans sa réponse, il a souligné que des mesures concrètes devaient être prises après les excuses. Au cours de la cérémonie, différents évêques ont lu les engagements que l’Église de Suède prend maintenant pour poursuivre le processus de réconciliation au cours des dix prochaines années.

Chefs religieux venus de Norvège, de Finlande et du Canada

Des responsables des églises de Norvège, de Finlande et du Canada avaient été invités à la cérémonie d’excuses, ce qui souligne la dimension internationale de ce travail de réconciliation qui se poursuit depuis les années 1990. Une étape importante en Suède a été l’audition dite de Ságastallamat [ndlr : mot sámi décrivant une conversation où chacun est entendu avant de parvenir à un accord] à Kiruna en 2011, sur le rôle de la religiosité sámi dans l’Église de Suède. Un projet de livre blanc a été lancé, chargé de mener des recherches sur les relations historiques entre l’Église de Suède et les Sámis. Des témoignages sur l’école nomade, créée dans les années 1910 pour les enfants des seuls Samis éleveurs de rennes, puis réformée et rebaptisée « école sámi », ont été consignés dans un livre distinct. Les excuses officielles seront répétées lors du deuxième Ságastallamat prévu en octobre 2022.

Nouvelles commissions vérité en Suède et en Finlande

Ces nouvelles commissions sont en gestation depuis longtemps. En 2016 déjà, l’archevêque de Suède avait exhorté l’État suédois à faire face à son passé colonial en créant une commission indépendante vérité et réconciliation. Sáminuorra, une organisation de jeunesse de la partie suédoise du Sápmi, avait déjà demandé une CVR en 2008, et cette suggestion a ensuite été défendue par le Parlement sámi et le médiateur pour l’égalité des droits. En juin 2019, le Parlement sámi a demandé au gouvernement suédois de mettre en place une commission vérité, en précisant que le processus de réconciliation ne pourrait être engagé qu’après la mise en œuvre de ses recommandations. Le gouvernement a depuis financé une consultation menée par le Parlement Sámi pour ancrer la future commission et préparer son mandat. Et finalement, le gouvernement a décidé de nommer une Commission vérité, le 3 novembre 2021.

Un processus préparatoire similaire a précédé la nomination d’une Commission vérité et réconciliation concernant le peuple sámi, qui s’est finalement concrétisée en Finlande le 28 octobre 2021. Une série d’auditions a eu lieu en 2018 et, en 2019, la proposition de création d’une commission a été adoptée par le Parlement finlandais, le Parlement sámi et deux conseils régionaux de Skolt. La commission est composée de cinq membres.

Tout comme la Commission vérité et réconciliation norvégienne, créée en 2017, celles de Suède et de Finlande sont censées documenter les abus historiques, les conséquences contemporaines des politiques d’assimilation, diffuser des connaissances à ce sujet auprès de la population majoritaire et suggérer des mesures de réparation et de réconciliation.

Différences dans les politiques d’assimilation

Depuis que les États ont commencé à s’installer et à chercher à contrôler les territoires du Nord, les minorités autochtones et ethniques ont été chassées de leurs terres et privées de leur langue, de leur culture et de leurs traditions. Les trois États ont pratiqué des politiques d’assimilation forcée – souvent appelées norvégianisation, suédification et finnisation, ce qui inclut également les différentes minorités finlandaises de Suède et de Norvège. Mais si la marginalisation, souvent assez raciste, est une expérience partagée par tous les groupes minoritaires dans ces États-nations, les moyens utilisés par les États pour contrôler les territoires et les personnes ont été très différents, ce qui se reflète dans la manière dont les CVR sont organisées et débattues dans les différents États.

Si l’Église a joué un rôle similaire dans les premiers temps de la colonisation et de l’assimilation dans les États, les politiques du milieu du XIXe siècle jusqu’en 1980 environ ont été très différentes. La politique des pays nordiques à partir de la fin des années 1800 s’inspirait des réserves américaines. Ceux qui étaient considérés comme les « purs », les éleveurs de rennes, étaient isolés des autres car « le Lapon doit être Lapon » – et les autres étaient assimilés. Cette politique par exemple obligeait de scolariser différemment les enfants sédentaires et les enfants nomades. Cela a créé une hiérarchie entre les Sámi. Les politiques d’assimilation étant mises en œuvre différemment selon les régions, cela a créé et renforcé les hiérarchies et les conflits internes, ce qui affecte encore les gens aujourd’hui.

Inclusion-exclusion dans le processus de réconciliation

L’un des risques que nous voyons dans les commissions est que, bien qu’elles se concentrent sur la vérité et la réconciliation, le résultat pourrait être que ceux qui sont marginalisés aujourd’hui continuent de l’être tout au long du travail de la commission. Même si un effort a été fait pour inclure la plupart des groupes, y compris ceux qui se sentent souvent marginalisés – à la fois par la société majoritaire et par leur propre groupe ethnique -, il y a un risque que les relations de pouvoir dans la société soient reproduites. Comme nous l’avons déjà évoqué, les processus historiques de colonisation, d’assimilation et de marginalisation des populations autochtones et des minorités ethniques en Norvège, en Suède et en Finlande ont été très différents. En même temps, toutes ces politiques ont alimenté les tensions au sein des groupes ethniques, où différences, hiérarchies et conflits ont été renforcés, comme une stratégie indirecte mais efficace de « diviser pour régner ».

Lors des récentes élections du Parlement sámi les résultats de Nordkalottfolket (le parti des gens du nord), qui est devenu le deuxième plus grand parti du Parlement sámi, ont illustré ce clivage culturel et politique. Nordkalottfolket cherche à représenter le mélange de populations – Sami, Norvégiens et Kvens – et se montre critique quant à l’attribution de droits exclusifs aux Sámi. Les politiques d’assimilation ont ainsi eu pour effet que de nombreuses personnes ayant des ancêtres éloignés des groupes auxquels elles appartenaient ne se sentent plus liées à ces groupes et peuvent même se sentir aliénées et provoquées par leur lutte pour les droits linguistiques, culturels et territoriaux. La polarisation politique que Nordkalottfolket est souvent accusé de créer dans la politique sámi norvégienne est peut-être provocante pour certains, mais sert néanmoins d’exemple du paysage culturel, politique et émotionnel complexe et compliqué dans lequel les CVR travaillent maintenant.

Des attentes à la fois faibles et élevées

Comment les commissions peuvent-elles contribuer à panser les blessures des populations autochtones et des minorités nationales en Norvège, en Suède et en Finlande ? Comme l’ont montré de nombreux débats publics, les attentes concernant la contribution possible des commissions sont à la fois très faibles et extrêmement élevées. En effet, leur travail n’est perçu comme important que si ces groupes ethniques parviennent à prospérer, et pas seulement à exister, à l’avenir. Dans le même temps, ces commissions ont une tâche colossale à accomplir en un temps limité, avec des mandats allant de deux à quatre ans.

Une question souvent soulevée à propos des CVR est la suivante : lorsque la vérité (ou les vérités, car il y a rarement, voire jamais, une seule vérité dans ces domaines) est révélée, cela va-t-il faciliter le processus de réconciliation ou le rendre plus douloureux ? Une autre question est : qui doit se réconcilier avec qui ? En Suède, les récentes excuses ont été présentées au nom de l’Église et adressées aux représentants des organisations sámies. Mais il reste à voir quelles mesures de réparation les États nordiques prendront une fois que les CVR auront formulé leurs recommandations.

Ni les excuses de l’Église ni les commissions ne peuvent constituer un point final. La réconciliation prend du temps et doit se faire à plusieurs niveaux, non seulement entre les minorités et l’État ou l’Église, mais aussi au sein des familles, des groupes minoritaires et des communautés locales. Et nous devons garder à l’esprit que le pardon ne se commande pas. En conclusion de son discours d’excuses, le 24 novembre dans la cathédrale d’Uppsala, l’archevêque de Suède a déclaré : « Alors que nous vous présentons nos excuses aujourd’hui, nous ne pouvons pas déterminer comment vous allez les recevoir. Il ne nous appartient pas d’exiger de savoir quand une réponse sera donnée et quelle sera cette réponse. »

Astri DankertsenASTRI DANKERTSEN

Astri Dankertsen est professeur associé en sociologie et chef de la division de la recherche sur l’Environnement, les relations internationales, l’Arctique et la sécurité à la Faculté des Sciences sociales de l’université du Nord. Ses recherches portent principalement sur les questions relatives aux Sámis et aux Autochtones, à la jeunesse, au genre et aux communautés dans l’Arctique.


Malin ArvidssonMALIN ARVIDSSON

Malin Arvidsson enseigne actuellement les droits de l’homme au département d’Histoire de l’université de Lund. Ses publications récentes portent sur la façon dont le terme « commission de vérité » a été introduit dans la politique suédoise et sur la façon dont les notions de responsabilité rétroactive ont été utilisées dans les débats parlementaires suédois et danois sur la réparation par l’État des abus commis dans le cadre du placement des enfants en dehors de leur foyer familial.


Les deux auteurs font partie du projet de recherche de trois ans « Vérité et réconciliation dans les pays nordiques » (TRiNC), dirigé par Astrid Nonbo Andersen, chercheuse principale à l’Institut danois d’études internationales.