Sans information, pas de réconciliation

En Argentine, le difficile équilibre entre justice et vérité

©AFP PHOTO/EITAN ABRAMOVICH EITAN ABRAMOVICH / AFPManifestants à Buenos Aires le 24 mars 2016 commémorant la fin de la dictature il y a 40 ans
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Le 24 mars 2016, des centaines de milliers d’Argentins ont envahi les rues du quartier de la Place de Mai, à Buenos Aires, pour commémorer le 40ème anniversaire du coup d’État sanglant de 1976. Ce jour-là, on célébrait aussi la Journée internationale de l’ONU pour le droit à la vérité. Ces circonstances exceptionnelles incitent à faire un bilan de la justice transitionnelle en Argentine, trente-trois ans après la chute de la dictature qui s’est effondrée en 1983, sur fond de débâcle économique et de défaite militaire aux Malouines.

Avec un taux de participation apparemment sans précédent, la récente commémoration ne s’est pas déroulée dans une ambiance grave et austère. Bien au contraire :  sifflets, tambours, costumes extravagants, artistes de rue et même grillades improvisées sur le trottoir étaient à l’ordre du jour. Les jeunes, très nombreux à participer, ont apporté à l’événement une touche d’exubérance, de brio et de couleur. L’obélisque, monument iconique de la capitale, avait aussi été décoré pour l’occasion. Des banderoles longues de cinquante mètres recouvraient ses quatre facettes. On pouvait y lire les mots : « Vérité », « Justice », « Mémoire » et « 40 ans ». L’équipe nationale de football, en déplacement au Chili pour une rencontre sportive, a pour sa part, elle aussi dressé des bannières semblables dans les vestiaires avant le match.

Ces manifestations publiques ont donné l’image d’un pays plus uni que jamais dans sa volonté de rupture avec un passé dictatorial. D’ailleurs, cette impression correspond à la réalité. L’Argentine est l’un des rares pays où les crimes du passé, sont considérés comme terrorisme d’État ; les discours officiels s’y réfèrent d’ailleurs comme tel. Un Bureau du Procureur spécial ainsi que d’autres agences ont été créées, surtout depuis l’an 2000, pour se charger des poursuites judiciaires, de la recherche d’enfants enlevés, de la récolte d’échantillons d’ADN et de l’amélioration des registres existants de victimes et de survivants. Par ailleurs, la politique de poursuites pénales vigoureuses contre d’anciens officiers de l’armée et leurs collaborateurs civils – notamment des juges ou des personnalités du monde des affaires  – a obtenu le soutien unanime de tous les partis lors d’un vote du Congrès en 2010.[1]

Or malgré cette indéniable unanimité, le fonctionnement de la justice transitionnelle est confronté à des problèmes et des contradictions. La confluence de milliers de personnes sur la Plaza, le 24 mars dernier, a éclipsé d’importantes divergences qui divisent un certain nombre d’organisations de droits humains, de mouvements politiques et d’associations de proches comme celle des Mères de la Place de Mai. D’ailleurs, depuis 1986, ce célèbre groupement de mères de disparus s’est effectivement scindé en deux factions autonomes, suite à des désaccords internes sur la question du consentement et de la participation aux mesures étatiques telles que la Commission officielle de vérité ou aux stratégies d’identification et d’exhumation des restes des disparus.

Certaines de ces dissensions sont liées aux différentes réactions qu’inspirent les treize années consécutives de pouvoir « Kirchnerista » péroniste (de 2003 à 2016) que les Argentins surnomment les « gobiernos K ». Ces gouvernements successifs se sont fermement engagés à faire avancer la cause de la responsabilité en matière de violations de droits humains commises dans le passé ; ils en ont même fait une caractéristique déterminante de leur mandat, suscitant la réticence des uns et une totale adhésion des autres. Certains groupes au sein de la foule rassemblée sur la Plaza et la Avenida de Mayo étaient là surtout pour exprimer leur soutien « pro K » et paraissaient moins focalisés sur la commémoration et le rejet de l’autoritarisme passé. Leur critique simpliste et par moment virulente du nouveau président de droite Mauricio Macri, qu’ils accusent de vouloir instaurer une « nouvelle  dictature » semblait discutable, ne serait-ce que sur le plan purement formel, puisque ce dernier a été élu en novembre 2015,   en remportant les élections au second tour d’un scrutin serré mais clair, contre le candidat de la continuité, Daniel Scioli.

Par ailleurs, la coïncidence de la visite officielle du président américain Barack Obama en Argentine, peu après son voyage historique à Cuba, avec cette période de commémoration, a aussi mis en évidence des lignes de fractures politiques et des polarisations. Les exigences du protocole liés à la venue d’un chef d’État étranger ont fait que des drapeaux américains flottaient sur la Plaza de Mayo alors qu’on commémorait le coup d’État. Ce concours de circonstances fut certes incongru et malencontreux, étant donné la complicité des Etats-Unis dans la mise en place des dictatures militaires sanguinaires dans la région dans les années 1980. Le président Obama a pris la sage décision de se faire discret le jour-même de l’anniversaire, en effectuant une visite anodine dans les magnifiques plaines de Patagonie. L’idée de lui faire visiter l’ emblématique centre de torture clandestin (à L’École de mécanique de la marine, plus connue sous le sigle « ESMA ») a dû être abandonnée, suite à de vives protestations et des menaces de boycott de la part de mouvements sociaux et de groupes de défense des droits de l’homme, dont font partie notamment les Madres et Abuelas (mères et grand-mères) de la Plaza de Mayo.

Le président Obama a tout de même visité l’autre grand site commémoratif de la ville, qui se trouve dans le Parque de la Memoria, le matin du 24 mars. Il a lancé des fleurs dans le Rio de la Plata, aux côtés du président Macri, en souvenir des prisonniers politiques et d’autres opposants au régime, drogués et jetés vivants par hélicoptère, dans les eaux de ce même fleuve au cours des sept années de terreur. Ce geste symbolique fut critiqué par ceux qui accusent fermement les deux présidents d’un manque de sincérité ou d’inadéquation. Dans  son discours au Parque, Barack Obama a évité de parler de complicité et s’est passé de présenter des excuses, se contentant de dire simplement que les Etats-Unis avaient pris « longtemps » à dénoncer les violations des droits de l’homme en Argentine.

Barack Obama a néanmoins rendu hommage à la ténacité et au courage des associations des proches dans leur quête de vérité et de justice. Cependant, les principales associations concernées (notamment les deux factions des Mères et des Grands-mères de disparus) ont décidé conjointement de ne pas assister à l’événement officiel. Elles ont préféré consacrer leur énergie et leurs efforts à la commémoration sur la place publique, dans les rues, bien après l’arrivée et le départ du cortège présidentiel. La présence policière dans les lieux publics stratégiques de la capitale était d’ailleurs discrète, voire absente, laissant la voie libre aux foules qui ont exprimé des revendications sociales et politiques, liant ainsi les atteintes des droits humains passées aux préoccupations et aux abus actuels. Les manifestants ont aussi clairement salué la vague de procédures en cours contre les criminels militaires, mais pour reprendre les propos d’un ancien spécialiste des droits de l’homme, “la condamnation de la vieille garde de l’ancien régime à la prison à vie ne va pas suffire à elle seule à tourner une page de l’histoire ».

En d’autres termes, les avancées de la justice (pénale) officielle en matière de crimes passés en Argentine ne devraient pas voiler les lacunes, les contradictions et les difficultés liées à la question de la responsabilité ni en faire abstraction. Certains problèmes laissés en suspens avant la période K sont devenus pratiquement tabous pendant celle-ci, comme par exemple, la question des actes de violence politique perpétrés avant le coup d’État de 1976 par des groupuscules gauchistes appartenant à la guérilla (même si, il faut le préciser, ces actes ont été amplement égalés en férocité par ceux d’une organisation paramilitaire et para-politique d’extrême droite connu sous le sigle AAA). Parmi ces sujets épineux figure aussi la problématique liée au nombre de personnes tuées par les forces étatiques ou victimes de disparitions forcées.

À propos de ce dernier point, il est important de souligner que le nombre de victimes qui fait foi parmi les groupements de défense des droits de l’homme et les cercles de gauche s’élève à 30 000 personnes. Toute remise en question de ce chiffre risque d’être taxé de révisionisme ou de malveillance flagrante. Or la commission officielle de vérité établie en 1983, a pour sa part, répertorié un peu moins de 9000 cas individuels de disparitions forcées. En décembre 2015, un registre officiel de victimes, continuellement mis à jour, dénombrait un total de 8552 personnes, tuées ou victimes de disparitions forcées, entre 1976 et 1983. Précis et détaillé dans les définitions utilisées et les sources consultées, qui incluent des enquêtes judiciaires récentes, le rapport du registre en question conclut à juste titre qu’il faut procéder à des investigations et à un contrôle méticuleux supplémentaires. Il est important de déterminer les chiffres exacts, non seulement parce que chaque vie compte de manière individuelle, mais aussi parce que la vérité est primordiale en elle-même, d’un point de vue éthique, juridique et social.

La logique de l’importance du nombre n’est pas seulement humanitaire ou individualiste : elle permet de répondre à la nécessité de construire une image plus complète du profile politique et social des victimes de l’État de terreur ; cet aspect est essentiel si on en tire des conclusions pertinentes sur l’intention, la prévention, la cause et l’effet. Comme le souligne Emilio Crenzel, politologue argentin et expert de la Commission de Vérité,  un écart d’une telle magnitude dans le registre historique d’un pays comme l’Argentine peut faire douter de l’exactitude d’autres registres similaires ailleurs : dans ce cas, il s’agit d’une nation relativement développée et centralisée; où la répression massive exercée par ses autorités a été dénoncée au moment où elle se produisait et qui a fait par la suite l’objet d’ un examen minutieux pendant plus de trois décennies. Ce décalage risque également d’encourager une attitude quelque peu désinvolte, qui ne tiendrait compte ou ne défendrait que des vérités conformes aux positions politiques ou discursives du moment.

En Argentine, un  verdict  historique dans le cadre du procès de l’ “Opération  Condor »,  vient d’être prononcé : plusieurs anciens militaires de haut rang  ont été inculpés pour avoir pris part au plan régional des années 1970 et 1980, qui visait à torturer et à faire disparaître des dissidents. Le fait que la commémoration du coup d’État argentin coïncide avec la Journée internationale de l’ONU pour le droit à la vérité est peut-être un rappel que la vérité ne doit pas être considérée comme un simple élément de procédure judicaire, mais plutôt comme une force sociale et politique, précieuse et à part entière. L’Argentine doit soit retrouver, rétablir et valoriser pleinement 20 000 histoires, identités, projets politiques et vies tronquées encore méconnus, soit revoir de manière responsable les chiffres reconnus et les vérités correspondantes, qui concernent les victimes de la dictature, en tant qu’individus et en tant que collectivités sociales et politiques.

[1] Voir Balardini, Lorena ‘Argentina: regional protagonist’, dans Skaar, Elin, Jemima García-Godos and Cath Collins (eds.) 2016. Transitional Justice in Latin America. Routledge. p. 63.

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