Sans information, pas de réconciliation

Angola : la boîte de Pandore de "la compréhension et du pardon"

Le mois dernier, le gouvernement angolais est revenu sur sa politique de "pardon et d'oubli" à propos des atrocités commises pendant la guerre civile, qui a pris fin il y a dix-huit ans. Il offre désormais un plan de réconciliation pour honorer la mémoire des victimes. Mais cette nouvelle politique pourrait bien aboutir à une demande pour plus de vérité et pour que des comptes soient rendus, observent les universitaires Maarten van Munster et Joris van Wijk.

Angola : la boîte de Pandore de "la compréhension et du pardon"©2019 abraçareperdoar.ao, Todos os direitos reservados.Photo du site officiel de la commission angolais pour la réconciliation et la mémoire des victimes.
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Après presque deux décennies de silence au lendemain de la guerre civile (1975-2002), le gouvernement angolais a changé de cap, le 10 décembre 2019, en lançant un "plan de réconciliation en mémoire des victimes des conflits armés en Angola". Pourquoi ce plan a-t-il été établi et quelle est la probabilité que cette nouvelle approche contribue à la guérison des blessures ouvertes et à une véritable réconciliation ?

Aussitôt après sa guerre d'indépendance contre le colonisateur portugais, l'Angola a connu une guerre civile dévastatrice entre 1975 et 2002. Ce qui pouvait être qualifié de "guerre froide par procuration" dans les années 1970 et 1980 s'est transformé, dans les années 1990, en une "guerre de la cupidité" pour le contrôle des ressources naturelles. Pendant le conflit, de nombreux crimes de guerre, et sans doute aussi des crimes contre l'humanité, ont été commis ; on estime que 500 000 à 1 million de personnes sont mortes des suites de la guerre ; le pays a été infesté de mines et une grande partie de son infrastructure a été détruite.

Depuis la fin de la guerre civile, l'approche du gouvernement à propos de ce passé a été de "pardonner et oublier" et de se concentrer sur l'avenir. Cette approche était déjà ancrée dans l'amnistie générale de 2002, convenue entre les factions en guerre peu après la mort du principal chef de faction de l'opposition, Jonas Savimbi, qui a marqué la fin de la guerre civile en 2002. L'Accord de paix appelait les parties, "dans l'esprit de la réconciliation nationale, à pardonner et à oublier les offenses résultant du conflit angolais et à affronter l'avenir avec tolérance et confiance". Les prix élevés du pétrole et l'empressement de la Chine à fournir des fonds en échange de pétrole immédiatement après la guerre ont dompté les appels de l'Occident à plus de démocratisation, de réformes économiques et de lutte contre la corruption. Comme le soutient le professeur de politique internationale de l'Afrique à l'Université d'Oxford, Soares de Oliveira, cela a donné au parti MPLA au pouvoir un degré d'autonomie par rapport aux pressions externes et internes (n’émanant pas des élites) presque unique parmi les États africains contemporains.

Le mouvement du 27 mai rompt le silence

Pour comprendre le lancement récent du Plan de réconciliation, il faut remonter dans le temps, jusqu'au 27 mai 1977. Ce jour-là, près de deux ans après que l'Angola eut obtenu son indépendance du Portugal, le parti gouvernemental MPLA, d'abord marxiste puis socialiste, réagissait violemment à une prétendue "tentative de coup d'État" contre ses dirigeants. Au cours de cet événement – généralement appelé "a limpeza" (le nettoyage) – des milliers de personnes ont été massacrées ou maltraitées. Une grande partie du traumatisme persistant du '27 de Maio' est causée par le fait que cette violence était principalement une purge interne au sein du MPLA, avec arrestations et meurtres arbitraires où les corps des personnes exécutées n'étaient pas rendus à leurs familles pour être enterrés. On dit communément qu'après cela, il ne restait plus aucune famille en Angola qui n'ait été affectée d'une manière ou d'une autre par les purges. Pendant des années, différents groupes, comme la Fundação 27 de Maio, ont demandé que l’attention soit portée à ces atrocités.

Pendant le régime autoritaire de l'ancien président du MPLA, Dos Santos (1979-2017), il n'y pas ou peu eu d'espace politique pour évoquer le traumatisme du 27 mai. Cela a changé avec l'entrée en fonction du nouveau président, João Lourenço, en 2017. "JLo", comme il est communément appelé, affiche un style de leadership différent, plus transparent et plus accessible. Il a également fait de l'adhésion aux normes internationales des droits de l'homme l'un de ses objectifs. Avec ce changement au pouvoir et la nouvelle orientation du gouvernement, les voix du passé se sont à nouveau fait entendre. A partir de 2018, l'association "M27" – une organisation regroupant les orphelins de la purge du 27 mai – a été créée, exhortant le gouvernement angolais à "faire la lumière sur l'une des phases les plus sombres et les plus traumatisantes de l'histoire de l'Angola post-indépendance et à redonner aux victimes et à leurs familles la dignité et l’honneur perdus lors de ce tragique événement". Le débat qui a suivi a abouti à un décret présidentiel, publié le 16 mai 2019, dans lequel le président Lourenço créait une commission interministérielle de réconciliation, chargée d'élaborer un plan d'action pour honorer les victimes des conflits politiques pendant la guerre civile.

"Compréhension et pardon" se substituent à "oubli et pardon"

Bien que la blessure ouverte du 27 de Maio et la pression exercée par les orphelins et les familles touchées aient été un catalyseur important pour la création du plan de réconciliation, le mandat de la commission n’est pas limité à cet événement particulier. Dans le décret présidentiel, la commission a reçu le mandat explicite de répondre aux préoccupations de toutes les victimes des conflits politiques qui ont eu lieu entre 1975 et 2002, soit toute la durée de la guerre civile angolaise. Cela concerne donc potentiellement toutes les anciennes factions belligérantes et leurs actions pendant les 27 années de conflit. L'approche du décret présidentiel est ancrée dans une série de principes tels que la réconciliation, l'historicité, le pardon et la vérité des faits. Elle semble être au moins partiellement inspirée par la politique de l'Union africaine en matière de justice transitionnelle.

La commission est composée de représentants de divers ministères, notamment les ministères de la Défense et de l'Intérieur, des Anciens combattants et Vétérans de la patrie, des médias et des services de sécurité. Elle est présidée par le ministre de la Justice et des droits de l'homme, Francisco Queiroz. Cette composition semble être en contradiction avec l'objectif de réconciliation nationale puisque tous les ministres appartiennent au parti MPLA, qui dirige l'Angola depuis 1975. Mais la commission est également censée consulter des représentants des partis politiques ayant des sièges au Parlement, les autorités religieuses reconnues, des organisations de la société civile réputées et "d'autres entités dont les objectifs contribuent à la réalisation de ses buts".

La commission a été chargée de préparer et de soumettre à l'approbation du Président une série d'actions en vue de rendre hommage à la mémoire des victimes des conflits internes. L'objectif global de ces actions est de "guérir les blessures psychologiques des familles et de régénérer l'esprit de fraternité entre Angolais, par le pardon et la réconciliation nationale". Le décret présidentiel identifie trois grands axes : 1) proposer des mécanismes appropriés pour identifier et communiquer avec les familles et les personnes morales ou physiques intéressées et obtenir la coopération attendue d'elles ; 2) faire des suggestions sur la manière dont l'État angolais devrait rendre un hommage digne aux citoyens victimes des conflits politiques et ; 3) travailler avec les institutions pertinentes pour élaborer les projets et budgets pour la construction d'un monument et l’organisation des hommages. Tous ces objectifs, promus par une campagne sur Facebook et un site web sous le slogan "Compréhension et pardon", doivent être réalisés avant le 3 juillet 2021.

Quid de la vérité et de la responsabilité ?

Comme nous l'a expliqué un représentant de la société civile qui a discuté avec la commission de réconciliation, "les élections présidentielles sont prévues pour 2022. Avoir un produit fini d'ici 2021, bien avant les élections, pourrait jouer en faveur du président actuel". Cependant, on peut se demander si la commission pourra contenir les nouvelles demandes de justice transitionnelle. En novembre dernier, Edgar Valles, frère de Sita Valles, un militant politique vraisemblablement torturé et tué en 1977, a déjà déclaré qu'il ne se contenterait pas de commémoration et de réconciliation. "Il ne peut y avoir de véritable réconciliation et de pardon que s'il y a une clarification de ce qui s'est passé, si les responsables des meurtres sont identifiés (...) et si ceux qui pardonnent savent que ceux qui sont pardonnés ont des remords", a-t-il écrit. Il reste à voir comment la commission traitera ces appels concrets à la vérité et à la responsabilité. Depuis, des appels similaires à la recherche de la vérité ont été lancés au sujet des atrocités commises au sein et par l'UNITA, principal groupe armé opposé au MPLA pendant la guerre civile.

Le couvercle de la boîte de Pandore a été ouvert en Angola et il est peu probable qu'il se referme bientôt.

Maarten van Munster MAARTEN VAN MUNSTER

Maître de conférences en droit des droits de l'homme au programme d'études européennes de l'Université des sciences appliquées de La Haye, aux Pays-Bas.


Joris van Wijk JORIS VAN WIJK

Professeur associé de criminologie à la Vrije Universiteit Amsterdam et codirecteur du Centre pour la justice pénale internationale.

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