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Quelques leçons du processus de réconciliation au Groenland

Les commissions vérité se multiplient dans les pays nordiques. Le gouvernement suédois vient d'en annoncer une deuxième consacrée aux abus contre les minorités nationales. Elle vient s'ajouter à d’autres, créées ou prévues en Norvège et en Finlande. Mais avant elles, une commission réconciliation avait eu lieu au Groenland. Et elle a d'importantes leçons à donner sur la délicate critique du modèle nordique d'État-providence, explique la chercheuse danoise Astrid Nonbo Andersen.

Quelques leçons du processus de réconciliation au GroenlandLe Groenland, en cherchant à se réconcilier avec lui-même, a testé l'ambivalence de la construction de l'Etat-providence. © Jonathan Nackstrand / AFP
7 min 15Temps de lecture approximatif

Il y a seulement deux semaines, le gouvernement suédois a annoncé qu'il mettrait en place une deuxième Commission vérité et réconciliation (CVR), en plus de la commission vérité déjà prévue sur les abus historiques et les mauvais traitements infligés aux Sami. La seconde doit s'occuper des injustices historiques commises à l'égard de minorités nationales suédoises, à savoir les Tornedaliens, les Kvens et les Lantalaiset.

Il s'agit de la dernière CVR mise en place dans les pays nordiques, qui compte également la CVR norvégienne et une autre prévue en Finlande. Ces nouvelles commissions vérité nordiques citent souvent l’exemple canadien comme source d'inspiration. Cependant, bien qu'elle ne soit mentionnée qu'occasionnellement, la première tentative d'adaptation d’une CVR à l'histoire de l'État-providence nordique a été la Commission de réconciliation groenlandaise (CRG). Or, ces autres CVR nordiques peuvent tirer des leçons importantes du processus groenlandais, notamment en ce qui concerne la façon de traiter l'histoire de l'État-providence nordique - un sujet qui s'est avéré susciter des positions ambivalentes et de fortes réactions, tant au Groenland qu'au Danemark.

Les origines du processus de réconciliation au Groenland

La loi de 2009 sur l'autonomie du Groenland reconnaît le Groenland comme un peuple de droit international ayant le droit à l'autodétermination. Élue quelques années plus tard, la première ministre groenlandaise Aleqa Hammond (2013-14) a éprouvé le besoin de donner un élan à son ambition politique déclarée de voir "l’indépendance de son vivant". Selon elle, la décolonisation mentale était la clé pour préparer les Groenlandais à couper les liens avec le Danemark. La création d'une commission de réconciliation était un outil pour y parvenir.

Le Groenland, avec ses 56 000 habitants, est en train de passer lentement par des degrés de souveraineté toujours plus élevés. Il a officiellement cessé d'être une colonie en 1953, lorsqu'il a été incorporé au Danemark en tant que comté d’outre-mer. En 1979, après deux décennies d'intense mobilisation politique, il a obtenu l'autonomie gouvernementale et, en 2009, l’autodétermination. Avec les îles Féroé, le Groenland fait toujours partie du Royaume du Danemark (souvent appelé l'Unité du royaume au Danemark), composé de trois pays unis par une constitution et un monarque. Le Groenland se trouve aujourd’hui au centre de l'attention dans le cadre d’une lutte géopolitique de plus en plus intense, illustrée récemment par le président américain Donald Trump et son offre d'achat du Groenland. L'idée d'une future indépendance du Groenland est partagée par la plupart des partis politiques groenlandais, bien qu'ils soient en désaccord sur le moment, la manière, les conditions et, surtout, la forme que devraient prendre les relations avec le Danemark à l'avenir.

A un moment donné, le gouvernement de Hammond a envisagé d'inclure le Danemark dans le processus de réconciliation. Mais le Danemark lui-même a choisi de se retirer du processus dès le début ; lorsqu'on l'a interrogé sur la CRG, la première ministre danoise Helle Thorning-Schmidt (sociaux-démocrates) a répondu : "Nous n'avons pas besoin de réconciliation." On aurait pu s'attendre à ce que cette réponse mette un terme au processus. Cependant, comme la décolonisation mentale et la maîtrise de son propre passé et de son propre avenir au sein du Groenland constituaient la principale ambition de la CRG, Hammond n'a pas considéré la participation danoise comme cruciale.

Réconcilier les Groenlandais avec eux-mêmes

La CRG a été créée en août 2014. Elle était composée de six commissaires hautement qualifiés, sans affiliation préalable à des partis politiques groenlandais. Les commissaires représentaient différents groupes au sein de la société groenlandaise en termes de régions, d'ethnies et de langues. Fidèle à son mandat, la CRG n'a fonctionné qu'avec une vague conception du Danemark en tant que puissance coloniale, mais n'a pas tenté de rendre l'État ni les individus responsables. Au lieu de cela, la Commission a formulé une définition de la réconciliation à quatre niveaux, qui concernait uniquement la réconciliation au sein du Groenland : 1) réconciliation avec soi-même et son propre passé (réconciliation personnelle) ; 2) réconciliation avec le passé (les événements qui ont eu lieu) ; 3) réconciliation entre les groupes de la société groenlandaise (les relations humaines en général) ; 4) réconciliation entre les générations (au niveau individuel).

Il est intéressant de noter que ce ne sont pas les 250 premières années de colonisation danoise qui ont préoccupé la CRG, mais plutôt les effets néfastes des politiques menées entre 1953 et 1979, après que le Groenland eut officiellement cessé d'être une colonie. Au cours de cette période, souvent appelée période de modernisation, le Danemark a introduit un certain nombre de programmes de réforme intensifs destinés à mettre le Groenland - désormais une région dans un État-providence en voie de consolidation - sur un pied d'égalité avec le reste de la population.

Cela a entraîné des changements radicaux pour la population groenlandaise. Après 1953, la culture traditionnelle de la chasse a été rapidement remplacée par les exigences culturelles d'une industrie de la pêche modernisée. Les Groenlandais des petits villages ont été déplacés vers d'immenses bâtiments modernes dans les grandes villes et les autorités ont mis en place différentes réformes éducatives, y compris pour augmenter le nombre de Groenlandais parlant le danois.

Ces réformes visaient à relever le niveau de vie et à améliorer la santé publique, notamment pour mettre fin à la tuberculose. Elles ont en effet permis d'améliorer considérablement la santé publique et d'offrir à certains Groenlandais de nouvelles opportunités éducatives. Cependant, le fossé entre la rhétorique officielle de l'égalité entre Danois et Groenlandais et les réalités vécues a créé des frustrations parmi les Groenlandais. Les Groenlandais se sont sentis de plus en plus mis à l'écart dans le cadre d’un développement contrôlé par les autorités danoises. Pour certains, cela a conduit à une action et mobilisation politique qui a mené à l'instauration de l'autonomie en 1979. Pour d'autres, cela a entraîné un sentiment d'infériorité intériorisé, ouvrant sur une série de problèmes sociaux qui ont affecté la vie des Groenlandais pendant des décennies. C'est précisément ce sentiment de citoyen de seconde classe que Hammond voulait que la CRG aborde et répare.

Maintenir le Danemark en dehors du processus

La CRG a non seulement suscité de vives objections au Danemark, mais elle a également rencontré une opposition farouche au Groenland. Étonnamment, celle-ci provenait souvent de politiciens et d'intellectuels groenlandais qui avaient pris part au débat sur un processus de réconciliation ou de maîtrise du passé. Mais plus que tout, cela avait un rapport avec Hammond elle-même. Sa vision politique d'un Groenland indépendant, sa décision controversée d'autoriser l'extraction de l'uranium et sa ligne de conduite envers les Groenlandais de langue danoise ont profondément divisé le public groenlandais. De plus, la courte période de son mandat a été marquée par des scandales politiques. Elle a fini par être évincée du gouvernement, puis de son parti, le Siumut.

Cette lourde association avec Hammond, même après sa chute, a continué de hanter la légitimité publique de la CRG. Le fait que le Danemark ne faisait pas partie du processus a également entraîné une certaine confusion quant à savoir qui devait être réconcilié avec qui. Tout le monde ne partageait pas l'idée d'un besoin de réconciliation interne - encore moins celle dictée par Hammond.

Articuler les injustices de l'État-providence

Le processus de réconciliation groenlandais est souvent qualifié d'échec au Groenland. Lorsque la CRG a remis son rapport final, en décembre 2017, le Premier ministre groenlandais, Kim Kielsen (Siumut), a sèchement commenté qu'il n'avait pas encore eu le temps de lire le rapport (70 pages, faciles à lire), indiquant clairement qu'il n'en avait pas l'intention non plus. Aucune véritable tentative de suivi de ses sept recommandations n'a eu lieu jusqu'à présent. Au cours de ses trois années de fonctionnement, la CRG a fait l'objet d'un débat politique intense au début et d'une indifférence presque totale vers la fin, ce qui a fini par entraver considérablement le processus.

Cependant, si l’estampillage Hammond a clairement compliqué la tâche de la CRG d’instaurer la réconciliation entre Groenlandais, le processus a révélé d'autres sujets émotionnels directement liés à la période 1953-79. Pour le meilleur ou pour le pire, les politiques d'assimilation directe et indirecte menées durant cette période ont créé un grand nombre de liens familiaux entre le Groenland et le Danemark. Le fait que les programmes de réforme - menés au nom de l'égalité et, la plupart du temps, avec de bonnes intentions - ont jeté les bases d'un modèle d'État-providence au Groenland, y compris la gratuité de la santé publique et de l'éducation, rend la critique de ce chapitre particulier de l'histoire assez ambivalente pour de nombreux Groenlandais. Et cette critique aurait été épineuse même sans Hammond.

Malgré un certain nombre de variations, les CVR nordiques, tout comme celle au Groenland, traitent toutes de l'histoire de la construction de l'État-providence nordique. La critique qui en découle n'est pas du type néo-libéral habituel, mais elle est formulée par des parties de la population qui dépendent souvent de ses services. Cela crée un contexte très particulier pour toutes les CVR nordiques. Quelle que soit la tournure qu'elles prendront dans les années à venir, elles se heurteront très probablement à ce même thème ambivalent et à toutes les questions qu'il pose. Un regard sur le Groenland pourra donc être instructif à cet égard.

Astrid Nonbo Andersen
© Morten Holtum

ASTRID NONBO ANDERSEN

Astrid Nonbo Andersen était jusqu'à récemment chercheuse invitée à l'Institut danois d'études internationales où elle a travaillé à plein temps comme post-doc de 2015 à 2018. Son principal domaine de recherche porte sur la politique de la mémoire et de l'histoire, avec un accent particulier sur les commissions vérité et réconciliation, les excuses officielles, les demandes de réparation et de restitution. Ses recherches portent principalement sur le colonialisme dans les pays nordiques, le Danemark et ses anciennes colonies - en particulier les îles Vierges américaines, le Groenland et Tharangampadi. Son article "The Greenland Reconciliation Process: Moving Beyond a Legal Framework", est publié dans le prochain Yearbook of Polar Law, volume 11, 2019 (avril 2020). Son livre, "Ingen Undskyldning : Erindringer om Dansk Vestindien og kravet om erstatninger for slaveriet", a été publié en mars 2017 (Gyldendal). Voir également la conférence de deux jours d'Andersen ici.

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