Sans information, pas de réconciliation


Guerre, gardes forestiers et espoirs de la justice transitionnelle en Colombie

Et si la Juridiction spéciale pour la paix et la Commission vérité en Colombie enquêtaient sur les dommages environnementaux causés par le conflit, des attaques contre les pipelines aux meurtres de gardes forestiers ? Des avocats spécialistes de l'environnement pensent qu'il existe aujourd'hui une occasion unique de mesurer le coût environnemental de la violence dans les parcs nationaux. Ils veulent persuader le système de justice transitionnelle d'ouvrir ce dossier.

©Foundation for Conservation and Sustainable Development (FCDS)
11 min 17Temps de lecture approximatif

Au cours des 25 dernières années, au moins 11 gardes forestiers des parcs nationaux de Colombie sont morts dans des circonstances violentes alors qu'ils protégeaient les zones naturelles dont ils avaient la charge, impuissants face aux intérêts financiers d'affaires représentant plusieurs millions de dollars comme le trafic de drogue, l’exploitation minière illégales ou la guerre.

Pourtant, la signature d'un accord de paix avec les anciennes Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), en 2016, offre une occasion de comprendre ce qui leur est arrivé. Depuis l'année dernière, un groupe de scientifiques et d’acteurs respectés dans le domaine de l'environnement travaille sur une proposition pour que la nouvelle justice transitionnelle enquête sur la manière dont l'environnement et ceux qui le protègent ont été affectés par la violence, dans le cadre de sa mission centrale d'enquêter et de juger les crimes commis dans le contexte du conflit armé en Colombie.

Pour les cas de Martín Duarte, du Parc national Sierra de La Macarena, et de Jairo Varela, du Parc national de Paramillo, il existe de fortes preuves que des membres de la guérilla des FARC qui ont déposé les armes il y a deux ans et sont en voie de réintégration dans la vie civile sont responsables de leur mort. Les FARC pourraient donc, dans le cadre de leur engagement pour la paix, aider ces familles à comprendre ce qui s'est passé et leur demander pardon.

Le gardien de La Macarena

Martín Duarte aimait tellement son travail de garde forestier qu'il s’était lancé dans un diplôme de premier cycle pour devenir un fonctionnaire encore meilleur. La mission de ce technicien agricole de 36 ans, originaire de Bogota, était de protéger le Parc national Sierra de la Macarena, une oasis rocheuse au milieu des plaines où naît l'Amazonie colombienne, légèrement détachée du plateau des Guyanes.

Martin Duarte, garde forestier assassiné en Colombie
Martin Duarte naviguant sur un bateau dans le parc national d'Amacayacu (© Famille DUARTE).

En 2008, La Macarena était encore le théâtre d'intenses affrontements entre l'armée, la guérilla et d'autres groupes paramilitaires. Duarte travaillait dans le réseau des parcs nationaux colombiens depuis 13 ans. Son travail avait commencé dans le parc national qui protège le paramo de Sumapaz, des landes dominant une chaîne de montagnes près de Bogota. Puis il était parti au parc de Los Picachos, qui protège les forêts intermédiaires reliant les Andes à la jungle. Il était enfin arrivé à La Macarena après s'être séparé de sa femme et avoir demandé un transfert pour se rapprocher de sa fille Stephanía.

Le samedi 2 février 2008, vers 20 h 30, Martín a appelé sa tante, Carmen Elena Triana, à qui il rendait souvent visite dans la ville voisine de Grenade. "Elenita, je suis blessé", lui a-t-il dit. "Viens me chercher", ajouta-t-il d'une voix urgente et hachée. Puis il ne répondit plus au téléphone. Bien que les circonstances de sa mort soient encore incertaines, les preuves suggèrent que les mêmes personnes qu'il avait vues deux jours plus tôt en train d’emmener une femme de force l’avaient traqué avant de lui tirer dans le dos alors qu'il travaillait. "Il n'a reçu aucun avertissement. Ils ne lui ont donné aucune chance. Ils lui ont tiré dans le dos", explique sa mère, Elsa Acero.

Un procès traumatisant

Un mois plus tard, une opération militaire menée par la Gaula, une unité de lutte contre les enlèvements des forces armées colombiennes, réussissait à secourir Libia Camila Domínguez, 22 ans. Ses ravisseurs avaient réclamé une rançon d'un milliard de pesos (environ 500 000 dollars). Quatre hommes avaient été capturés, en même temps qu’un petit arsenal : un fusil AK-47, une mitraillette, deux grenades, deux fusils de chasse et deux revolvers. Ils furent tous reconnus coupables d'extorsion de fonds et d'enlèvement aggravé, et condamnés à des peines allant jusqu'à 59 ans de prison.

Le procès pour l'assassinat de Martín a, lui, été si traumatisant pour la famille Duarte qu'elle cessa d'assister aux audiences, affligée par les reports constants de procédure. Pour eux, l'affaire semblait solide et claire : à l’abri d’un miroir sans tain empêchant ses anciens ravisseurs de la voir, Libia Camila avait témoigné qu'un jour, après avoir entendu un coup de feu dans la forêt, un des hommes lui avait dit avoir eu un problème avec un ingénieur environnemental "à la langue bien pendue". "Tu sais qu'ils te cherchent et cet homme semble avoir vu quelque chose, alors on lui a tiré dessus", avait dit un de ses ravisseurs, selon elle.

Le 28 avril 2014, six ans après l'assassinat de Martín et en dépit d'une demande du bureau du procureur général de condamner les quatre suspects pour homicide aggravé, un tribunal de Bogotá les a acquittés faute de preuves convaincantes.

Garde forestier en zone de guerre

Être garde forestier en Colombie, c'est bien plus que s'occuper d'un parc national. Dans un pays ravagé par une guerre de 50 ans qui a fait 220 000 morts et 8,8 millions de victimes, cela signifie qu'il faut faire face à d'innombrables groupes armés, s’affrontant souvent ouvertement entre eux, et persuader ces groupes que les gardes forestiers ne constituent pas une menace pour eux.

Aujourd'hui encore, les gardes forestiers doivent faire face à des problèmes très complexes : vastes cultures illégales de coca et de pavot à opium, foreuses et tractopelles affamées d'or et de coltan cachés, déforestation endémique visant à délibérément "défricher" la forêt pour en revendre le bois précieux ou pour s’assurer d’une appropriation illégale de terres publiques, mines antipersonnel lâchées pour détruire les membres des humains ou des animaux qui s’aventureraient.

Martin Duarte
Martin Duarte au volant de son véhicule de fonction (© Famille DUARTE).

Martín n'était ni le premier, ni le dernier. La liste des gardes forestiers tombés au champ d'honneur est longue et couvre presque toute la géographie du pays.

"Le poids d'être perçu comme étant l'État est très injuste. Nous avons assigné aux gardes forestiers des tâches de surveillance et de contrôle pour régler des problèmes comme la chasse, la mauvaise gestion du tourisme ou la mauvaise utilisation de l'eau, comme si nous étions à Yellowstone. On n'a jamais pensé qu'armés d'un uniforme et d'un code des ressources naturelles, ils auraient à affronter des guérilleros, des paramilitaires et des groupes criminels", explique Eugenia Ponce de León, ancienne directrice de l'Institut Humboldt et ancienne adjointe pour l’environnement au Bureau du médiateur de l'État.

L’occasion de faire la vérité

Les familles des gardes forestiers ont une chose en commun : elles veulent surtout savoir exactement pourquoi ils sont morts. Si l'on prend comme référence les 27 000 soumissions envoyées par les victimes aux négociateurs de paix à La Havane, ceux qui ont le plus souffert de la violence souhaitent avoir la possibilité de reconstruire leur vie (34%) et obtenir la vérité (16%), davantage que justice soit rendue (11%). "Nous voulons vraiment savoir ce qui s'est passé. S'il n'avait pas lancé cet appel téléphonique, avec courage et étant mortellement blessé, nous n'aurions aucune idée de ce qui s'est passé. Nous serions toujours à la recherche d'une personne disparue", dit Javier Duarte, le frère aîné de Martín.

La famille Duarte a entendu plusieurs hypothèses sur l'identité des assassins de Martín, mais peu de certitudes. L'une des thèses est que deux des détenus acquittés étaient des membres de la guérilla des FARC et les deux autres étaient des civils de mèche avec eux. Une autre est que les ravisseurs étaient de nouveaux guérilleros dans la région, ce qui expliquerait pourquoi l'identité de Duarte leur était inconnue.

Onze ans après l'assassinat de Martín et deux ans après l'accord de paix qui a permis à 13 049 membres membres des FARC d'abandonner les armes, de nouveaux indices apparaissent cependant. Après avoir comparé les noms des quatre hommes condamnés pour l'enlèvement de Libia Camila avec les listes officielles des membres démobilisés par les FARC, nous avons découvert que l'un d'eux avait des liens avec l'ancien groupe de guérilla marxiste.

Démobilisation des FARC en Colombie
Deux ans après l'accord de paix, plus de 13 000 membres des FARC ont abandonné les armes (© Luis ACOSTA / AFP).

Elisein Pinto figure parmi les 3 170 "personnes privées de liberté" (dans le jargon de l'accord de paix) dans les prisons colombiennes reconnues par les FARC dans les listes de combattants qu'elles ont soumises. Après vérification, le gouvernement l'a accrédité comme membre des FARC, ce qui le contraint à la fois aux obligations et aux bénéfices de l'accord.

Cela signifie qu'au moins l'un des suspects du meurtre de Martín pourrait aider à reconstituer les événements du 2 février 2008.

Un système de justice transitionnelle total

Ce scénario est possible parce que l'accord de paix colombien a conçu un système de justice transitionnelle novateur dans lequel, au lieu de privilégier certains droits des victimes par rapport à d'autres, la Colombie a choisi d'essayer de les satisfaire tous.

Grâce à cette formule, les ex-combattants des FARC peuvent être condamnés à des peines plus légères pour des crimes graves et caractéristiques du conflit, tels que le meurtre et l'enlèvement, si - et seulement si - ils remplissent trois conditions : reconnaître leur responsabilité, dire la vérité, et aider personnellement les victimes à obtenir réparation. Avec ce modèle, la Colombie cherche à remplir ses obligations légales et à garantir le droit des victimes à la vérité, à la justice, à la réparation et à la non-répétition.

En 2018, trois institutions ont commencé à travailler dans le cadre de ce système de justice transitionnelle. La Juridiction spéciale pour la paix (JEP) est chargée d'enquêter, de poursuivre et de sanctionner les crimes les plus graves, tandis que la Commission Vérité établit ce qui s'est passé pendant le conflit. Enfin, l'Unité de recherche des personnes disparues essaie de retracer environ 45 000 personnes disparues.

La création de ce système de justice transitionnelle, qui ne fonctionnera qu'entre trois et quinze ans, a amené plusieurs scientifiques du secteur de l'environnement à réfléchir : que se passerait-il si la Juridiction spéciale pour la paix et la Commission vérité enquêtaient sur les dommages causés à l'environnement par les conflits, depuis les attaques contre les pipelines jusqu'au meurtre des gardes forestiers des parcs ?

Garde forestiers tués en Colombie (graphique)
Nombre de gardes forestiers assassinés en Colombie.

Des horreurs passées aux menaces actuelles

"A côté de l'horreur de ce qui s'est passé pendant la guerre, ce problème semble mineur, mais il ne l'est pas. Nos parcs nationaux ont été minés, bombardés, envahis par la culture de la coca, aspergés de glyphosate [pour éradiquer la coca], pollués par le mercure et les marées noires, traversés par des routes ouvertes et leur faune a été dévorée", dénonce Eugenia Ponce de León, qui travaille avec les gardes forestiers depuis le début de sa carrière, il y a trois décennies, comme avocate des parcs nationaux. 

Avec d'autres avocats spécialistes de l'environnement, elle a rédigé une note juridique selon laquelle il existe aujourd'hui une occasion unique de mesurer le coût environnemental de la violence pour les parcs nationaux. Ils veulent maintenant convaincre les Parcs nationaux de proposer officiellement au système de justice transitionnelle d’ouvrir ce dossier.

L'un de leurs principaux arguments est que le Statut de Rome, qui a créé la Cour pénale internationale et auquel la Colombie est partie, stipule que les attaques qui causent "des dommages importants, durables et graves à l'environnement naturel" peuvent être considérées comme des crimes de guerre.

"Les parcs nationaux ont non seulement été l'épicentre de la guerre, mais ils abritent aussi des ressources stratégiques : minéraux, énergie, potentiel agro-industriel et possibilités d'infrastructure. Malgré l'accord de paix, cet héritage collectif de tous les Colombiens est à nouveau en position de victime, car ces intérêts et ces ressources existent toujours", déclare Rodrigo Botero, directeur de la Fondation pour la conservation et le développement durable (FCDS), qui a dirigé pendant dix ans le bureau régional des parcs nationaux en Amazonie.

Carte représentant les menaces sur les gardes forestiers en Colombie
Localisation des menaces contre les gardes forestiers en Colombie, entre 2009 et 2019.

Les coûts environnementaux de la guerre

Ce n'est pas par hasard qu'ils ont eu cette idée. L'accord de paix mentionne la possibilité de considérer le reboisement comme une forme de réparation pour les victimes et une possibilité d'emploi pour les anciens combattants qui retournent à la vie civile. En outre, les programmes de substitution à la coca comprennent un plan visant à éradiquer les 8 301 hectares de coca actuellement plantés dans 16 parcs, dont 2 832 hectares à La Macarena. Enfin, le mandat de la Commission vérité comprend la nécessité de clarifier l'impact que le conflit a eu sur le droit constitutionnel des Colombiens à un environnement sain.

"C'est une vieille dette en Colombie. Nous devons accepter les coûts environnementaux que la guerre nous a légués. Nous avons l'occasion de les rendre visibles et d’obtenir des décisions exemplaires qui peuvent nous aider à faire en sorte que ces événements ne se reproduisent plus jamais", dit Ponce de León.

Si cette idée gagne du terrain et que le Tribunal spécial décide d'ouvrir une enquête environnementale, la Colombie pourrait mieux comprendre le rôle contradictoire joué par la guérilla. Par exemple, les FARC se cachaient dans le tapis vert et dense de la jungle et imposaient des interdictions environnementales sur la chasse ou l'exploitation forestière, tout en faisant sauter des oléoducs et en se finançant par le biais d’économies criminelles et prédatrices comme les cultures de coca et l’exploitation minière illégale.

Si le dossier environnemental parvient au Tribunal spécial et à la Commission vérité, de nombreux anciens membres des FARC, dont Elisein Pinto, auront l'obligation légale de dire la vérité sur des affaires comme celle de Martín.

Protecteurs de la nature et des communautés

Sur la table devant Elsa Acero se trouve une photo de Martín, souriant et portant sa veste bleue de garde forestier alors qu'il navigue sur un bateau dans le parc national d'Amacayacu. "Il ne méritait pas cette [mort] parce qu'il a consacré toute sa vie aux parcs nationaux. Il était amoureux de son travail", dit-elle.

Au fil du temps, de nombreux objets de Martín ont été perdus. Ses carnets de notes et ses livres de psychologie ont été donnés à une nièce. Son "arbre lampe", fabriqué pendant son temps libre à partir d'une souche d'arbre, a été jetée parce qu'elle prenait beaucoup de place. Seul restent le poster d'un lotus amazonien et un maraca fait à la main à partir d'une gourde.

Famile Duarte
Famille Duarte.

Déçue par l'État, la famille Duarte a décidé de ne pas solliciter leur reconnaissance légale au lendemain de la loi sur les victimes, adoptée par le gouvernement de Juan Manuel Santos en 2011 pour identifier et indemniser les 8,8 millions de victimes du conflit en Colombie. Ils ne sont donc pas pris en compte dans les statistiques détaillant les conséquences laissées par un demi-siècle de violence et d’atrocités.

Bien que le bureau d'enregistrement des victimes ait fermé ses portes en 2015, certains experts juridiques estiment qu'une prolongation extraordinaire de deux ans pour cause de force majeure devrait s'appliquer aux victimes des FARC, étant donné que nombre d'entre elles vivent dans des régions où les conditions n’existaient pas pour dénoncer ce qui leur était arrivé. Cette période, qui commencerait avec la fin du désarmement des FARC, en août 2017, prendra fin dans six mois pour la famille Duarte.

Car en fin de compte, que recherchent les familles comme celles de Martín ? "C'est une blessure ouverte que nous ressentons tous les jours. Nous voulons surtout que l'on se souvienne de Martín", confie José Venancio Duarte. Pour chaque famille, la forme que cela peut prendre est différente, mais le fond est le même : une plaque, le nom d'une école rurale, leur photo dans un bâtiment public, un panthéon montrant - selon les mots de Rodrigo Botero - que "les héros portent non seulement du vert [les militaires], mais aussi du bleu [les gardes forestiers]".

Comme le dit Javier, "les gardes forestiers des parcs devraient avoir le même statut que dans d'autres parties du monde : ils sont les protecteurs de la nature et des communautés, ceux qui disséminent la vie. Mais ici, ils ne sont personne."

EN SAVOIR PLUS

Cet article, réalisé grâce à une bourse du Centre Carter sur la santé mentale et émotionnelle des victimes du conflit armé en Colombie, est une version abrégée d'un plus long reportage qui a été publié dans le cadre du projet transnational Land of Resistants journalism sur la violence contre les défenseurs environnementaux.

Partager
Abonnez-vous à la newsletter