Sans information, pas de réconciliation

Tribunal spécial au Liberia : quelles sont les vraies intentions du président Weah ?

Pressé de toutes parts de créer un tribunal spécial pour juger des crimes de la guerre civile au Liberia, seize ans après la fin du conflit, le président George Weah sort du silence. Mais il laisse planer le doute.

Tribunal spécial au Liberia : quelles sont les vraies intentions du président Weah ?©Issouf SANOGO / AFPLe président du Liberia George Weah, lors de son investiture, en janvier 2018. À ses côtés, deux personnalités aux rôles controversés durant la guerre civile : la vice-présidente Jewel Taylor (gauche), ancienne femme de Charles Taylor, et la présidente sortante Ellen Johnson Sirleaf (vêtue de rouge à droite), pointée du doigt par la Commission vérité.
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Au cours du mois de septembre, le président du Liberia a fait deux sorties fort remarquées au sujet d’un tribunal spécial chargé de juger les auteurs des crimes graves perpétrés durant les guerres civiles qui ont ensanglanté le pays, de 1989 à 1996, puis de 1999 à 2003. La création d’une telle juridiction, envisagée à l’époque sur le modèle du Tribunal spécial pour la Sierra Leone, avait été recommandée par la Commission vérité et réconciliation du Liberia, dans son rapport rendu public en juillet 2009, après l’audition de plus de 20.000 témoins.

Dix ans après, cette recommandation est restée lettre morte et aucun procès ne s’est tenu au Liberia, où des personnes pointées du doigt par la Commission vérité, lourdement soupçonnées d’avoir été impliquées dans des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, occupent toujours de hautes fonctions. Au nombre de ces dernières, figurent le sénateur Prince Johnson et son collègue Sando Johnson qui était considéré comme « le confident » de l’ex-dictateur Charles Taylor, ainsi que son gendre le député Edwin Snowe. Prince Johnson fait partie des anciens chefs de guerre à l’encontre desquels la Commission avait expressément préconisé des poursuites judiciaires.

Confronté à une pression d’une ampleur sans précédent de la part de militants libériens et étrangers qui poussent à la création de ce tribunal, le président Weah a demandé au Parlement, dans une lettre datée du 12 septembre, « de donner des conseils et des orientations sur toutes les mesures législatives ou non, nécessaires pour la mise en œuvre du rapport » de la Commission, « y compris la création du Tribunal sur les crimes économiques et les crimes de guerre ». Alors que les observateurs essayaient encore de comprendre ses vraies intentions, l’ancienne star mondiale du football, attaquant de renom, est revenue sur le sujet lors de son discours à l’Assemblée générale de l’Onu, le 25 septembre.

Le dialogue ne suffit plus

Weah a rappelé que lors de sa précédente prise de parole à la tribune des Nations unies, il y a un an, il avait marqué sa préférence pour « le dialogue comme mécanisme de résolution des conflits, pour que le gouvernement et le peuple puissent se concentrer sur les efforts de réduction de la pauvreté, la croissance et le développement économique au lieu des punitions ». Mais il a été obligé de reconnaître que nombre de ses administrés ne partagent cette appréciation. « Depuis lors, il y a de plus en plus d’appels venant de divers milieux, qui demandent la création d’un Tribunal sur les crimes économiques et les crimes de guerre ». Comme Weah le souligne lui-même, ces appels viennent non seulement des milliers de victimes libériennes mais aussi de nombreux organisations et partenaires internationaux.

Une mobilisation qui n’est pas sans irriter un président confronté, sur un autre front, à la grogne de citoyens insatisfaits de son bilan socio-économique. « Nous n’arrivons pas à comprendre pourquoi cette clameur pour la mise en place de ce tribunal monte aujourd’hui, près d’une décennie entière après » le dépôt du rapport de la Commission vérité, s’emporte l’homme qui préside aux destinées du Liberia depuis janvier 2018. Puis, il tente de rassurer : « Ce que j’ai retenu de leurs cris, c’est qu’il est important de panser les plaies des quatorze ans de guerre civile brutale au Liberia et que nous devons nous mettre d’accord sur un mécanisme susceptible de garantir une paix durable, la stabilité, la justice et la réconciliation et, en même temps, renforcer nos perspectives pour le redressement économique. »

Une étape fondamentale ?

Certains observateurs ont vu dans cette déclaration du président Weah une avancée majeure vers la création de cette cour, d’autres estiment plutôt que l’ex-ballon d’or souffle le chaud et le froid et refuse de prendre ses responsabilités. « C’est évidemment une étape fondamentale pour la lutte contre l’impunité au Liberia. Il s’agit désormais pour les autorités libériennes de construire sur cette base un mécanisme de justice crédible. Il est également essentiel que ce mécanisme permette aux victimes d’être entendues dans ce cadre et puissent obtenir réparation », estime Romain Wavre, un avocat travaillant à Civitas Maxima, l’organisation suisse qui a ouvert le front des poursuites hors du Liberia. « La décision [du président Weah] de soutenir la justice pour les crimes passés encourage l’organe législatif à agir rapidement. Ceci est important pour les victimes des crimes et pour bâtir l’État de droit au Liberia », veut croire Elise Keppler, directrice adjointe du programme justice internationale à Human Rights Watch.

D’influents politiciens s’y opposent

Mark Kersten, consultant pour l’ONG allemande Wayamo Foundation, active dans la promotion de la justice pénale internationale, se veut plus prudent. « Avec cet apparent soutien de Weah, les chances que cette cour sur les crimes de guerre soit créée sont certes accrues. Mais Weah s’est généralement montré ambigu sur l’idée d’une cour, en disant qu’il faut un équilibre entre le désir de justice et d’autres objectifs, notamment le développement et la paix », rappelle le chercheur. Kersten fait remarquer que « plusieurs figures politiques en position de grande influence sont résolument opposées à une cour, certaines craignant d’être citées dans des enquêtes ou d’être poursuivies pour crimes de guerre et crimes économiques ». « Nous ne savons pas non plus comment le Parlement répondra à la demande d’avis sur la mise en place d’un tribunal. Il y a ainsi des raisons pour un optimisme prudent », ajoute l’expert, appelant à plus de pression sur « Weah, les parlementaires et d’autres figures puissantes dans le pays ».

L’Américain Stephen Rapp, ancien procureur du Tribunal spécial pour la Sierre Leone, dans un entretien avec JusticeInfo, fait une lecture similaire de la position de Weah : « Le président Weah est indécis sur la question de la création d’un tribunal. Il faudra une pression des membres du Parlement et du public pour lui rappeler ses promesses de soutenir un tribunal pouvant rendre justice aux victimes et survivants des atrocités de masses commises au Liberia ».

Weah jouerait la montre

Richard Panton, professeur d’Administration publique à l’Université du Liberia, a un avis plus tranché. « Weah se livre à un jeu pour se dérober à ses responsabilités. Il a vite renvoyé la création de la Cour au Parlement. Son raisonnement est que c’est la responsabilité du Parlement […] et qu’il jouera son rôle en signant la loi pour exécution. Il semble croire que ses soutiens et certains législateurs clés qui seraient affectés par la création de la Cour ne vont pas accepter d’élaborer ce projet. Ainsi donc, en substance, il cherche à gagner du temps ».

Au premier rang des opposants au projet, figure Prince Johnson, sénateur de Nimba, dans le nord. Johnson rêve de devenir un jour président du Liberia. Aujourd’hui pasteur évangélique, il ne rougit pas d’avoir supervisé la torture à mort de l’ancien dictateur Samuel Doe en 1990. L’assassinat de Doe est l’un des événements qui ont fait basculer le pays dans une longue guerre qui a fait plus de 200.000 morts. « J’ai vu des informations selon lesquelles Johnson a menacé de replonger le pays dans la guerre si un tribunal était créé. Certains amis me disent que cette menace est fantôme parce qu’il n’est plus dans le maquis depuis vingt-sept ans et que les armes sont rouillées et brisées », confie Rapp, sur un ton badin. « Pour moi, c’est justement à cause des menaces par des gens comme Johnson qu’un tribunal est nécessaire pour l’avenir démocratique du Liberia. Ce ne serait pas une vraie démocratie si des menaces de violence pouvaient empêcher des représentants du peuple de soutenir des institutions nécessaires pour rendre la justice », ajoute l’ancien ambassadeur itinérant en charge des crimes de guerre.

Vote favorable probable

Dans la configuration politique actuelle, quelles sont les chances pour qu’une loi portant création d’un tel tribunal soit votée au Parlement ? « Il est fort probable d’obtenir un vote du Parlement si les organisations de la société civile et les pays puissants font pression et mènent du lobbying auprès des législateurs. Déjà, un bon nombre de députés ont signé une résolution en faveur de l’établissement du tribunal », indique Panton. L’universitaire souligne cependant que « beaucoup de travail reste à faire ». Pour Hassan Bility, directeur de l’association Global Justice and Research Project au Liberia, les choses semblent bouger, même dans le fief de Johnson. L’activiste relève que plusieurs députés de Nimba, le comté d’origine de cet ancien chef de guerre, se sont prononcés pour la création du tribunal spécial. « C’est, dit-il, un signe clair que ceux dont dépendait Johnson soutiennent maintenant la justice. »

Mais quelle sera la marge d’indépendance d’un procureur et d’un juge d’un tel tribunal, s’il est enfin créé ? « C’est là toute la question. Le débat - parlementaire notamment - n’en est qu’à ses débuts. Il appartient désormais au Parlement de déterminer quelle forme prendra ce mécanisme judiciaire, et de prendre toutes les mesures afin qu’il soit impartial. Cela peut passer par le soutien ou l’implication de la communauté internationale.  Encore une fois, la mise en œuvre des recommandations de la Commission vérité n’en est qu’à ses balbutiements. Tout dépendra de la loi votée par le Parlement », répond Wavre. Elise Keppler souligne que « le tribunal proposé par la Commission vérité devait être un tribunal hybride avec des juges internationaux aux côtés de juges nationaux, ce qui pourrait en renforcer l’indépendance et l’impartialité ». « Le système judiciaire et les juges sont compromis par leur appartenance à la franc-maçonnerie, complète Panton. Presque tous les juges, avocats et personnels des cours sont membres de cette organisation et sont tenus de ne pas abandonner un frère. Ainsi, pour rendre le tribunal indépendant, il faut une supervision de la communauté internationale. »

Un appel vidéo lancé le 14 mai par une dizaine de victimes continue de circuler sur Internet, rappelant au premier citoyen libérien que justice n’est toujours pas rendue, seize ans après les crimes. « Vous êtes aujourd’hui dans la bonne position pour résoudre la question de la reddition des comptes dans notre pays. Président Weah, vous nous prions de faire de la justice une priorité », demandent les survivants.

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