La justice doit être vue pour être rendue
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Crimes au Liberia : l'inquiétant retard de l'enquête belge sur Martina Johnson

L'instruction menée en Belgique sur le rôle qu'aurait joué Martina Johnson, membre présumée d'une faction rebelle durant la guerre civile au Liberia, entame la patience de la partie civile et de la défense. Six ans après son ouverture, cette instruction n'est toujours pas clôturée et la justice belge ne s'est jamais rendue sur place, alors que d'autres justices européennes y ont eu accès.

Crimes au Liberia : l'inquiétant retard de l'enquête belge sur Martina JohnsonUn combattant masqué loyal aux forces de Charles Taylor, au nom desquelles Martina Johnson est soupçonnée d'avoir commis des crimes au Liberia, au début des années 90. © Pascal Guyot / AFP
5 min 13Temps de lecture approximatif

Manque de volonté ? Manque de moyens ? L'enquête belge sur Martina Johnson, une libérienne soupçonnée d'avoir été commandante au sein d'une faction armée majeure lors de la guerre civile au Liberia, connaît des retards qui suscitent l'incompréhension de beaucoup et de l'inquiétude quant aux conséquences sur le procès qui devrait se tenir.

Alain Werner, directeur de l'ONG suisse Civitas Maxima, qui a enquêté en 2011 sur des crimes dont est suspectée Martina Johnson, déplore le décès d'un témoin qu'il pense essentiel, et craint que d'autres ne décèdent. L'avocat de l'inculpée, Me Jean Flamme, déclare également que certains témoins qu'il souhaitait voir entendre pour la défense de sa cliente sont décédés. Tandis que Martina Johnson, âgée de 50 ans, est soumise à des conditions strictes de liberté provisoire depuis bientôt six ans et qu'elle souffrirait d'une grave maladie du foie, selon son avocat.

Johnson est soupçonnée d'avoir elle-même tué, torturé et mutilé plusieurs personnes au point de contrôle militaire situé au Dry Rice Market, à la sortie de la ville.

Martina Johnson est suspectée d'avoir occupé un poste de commandante au sein du Front patriotique national du Liberia, groupe rebelle dirigé par Charles Taylor, à l'origine de la première guerre civile au Liberia, entre 1989 et 1996. Cette rébellion avait notamment lancé, le 15 octobre 1992, un assaut sur Monrovia, capitale du pays, baptisé « opération Octopus » et qui avait coûté la vie à des centaines de civils ainsi qu'à des membres d'organisations humanitaires étrangères. Johnson est soupçonnée d'avoir elle-même tué, torturé et mutilé plusieurs personnes au point de contrôle militaire situé au Dry Rice Market, à la sortie de la ville.

Martina Johnson
Photo anonyme et présumée de Martina Johnson, en Belgique.

Français et Finlandais se rendent au Liberia, pas les Belges

Après la chute en 2003 de Charles Taylor (devenu président du pays en 1997, avant d'être contraint par une nouvelle rébellion armée de fuir le pays), Martina Johnson avait rejoint la Belgique. Elle s'était installée à Gand, en région flamande, avec son mari, un Belge d'origine libérienne, et leur fils. C'est là que la police est venue l'arrêter le 17 septembre 2014. Deux ans plus tôt, trois victimes libériennes avaient déposé plainte contre Martina Johnson pour des actes qui auraient été commis par elle lors de l'assaut sur Monrovia.

Pourquoi l'instruction n'a-t-elle pas abouti depuis ? « La commission rogatoire au Liberia n'a pas encore été exécutée. On attend un message positif des autorités libériennes compétentes », répond le parquet fédéral belge qui précise que trois demandes d'enquête sur le lieu des crimes ont été envoyées aux autorités libériennes et seraient restées lettre morte.

On ne comprend donc pas comment c'est possible que les autorités judiciaires belges ne parviennent pas à obtenir l'autorisation [d'enquêter au Liberia].

Mais cet argument étonne Alain Werner, dont l'ONG a assisté les plaignants et qui appuie de nombreux dossiers sur les crimes perpétrés lors des deux guerres civiles libériennes entre 1989 et 2003. « Effectivement, les choses étaient bloquées jusqu'à l'année passée. Les Libériens n'avaient pas accédé aux demandes venant d'autorités étrangères pour venir enquêter au Liberia. Mais la situation a changé depuis 2019. Les Français, les Finlandais ainsi qu'un troisième pays européen ont reçu une autorisation en bonne et due forme pour aller au Liberia et y sont déjà allés. On ne comprend donc pas comment c'est possible que les autorités judiciaires belges ne parviennent pas à obtenir l'autorisation, alors que l'inculpation de Martina Johnson date de 2014, avant le début des enquêtes dans ces trois autres pays », déplore-t-il. « L'impression que nous avons eue avec notre travail d'enquête au Liberia, c'est que les crimes de Martina Johnson sont connus là-bas, à Monrovia. Donc si les enquêteurs belges y vont, ils trouveront encore beaucoup plus que ce que nous avons récolté à l'époque dans des conditions moins évidentes », estime le militant, qui a agi comme procureur et comme avocat des victimes dans plusieurs tribunaux internationaux pour crimes de guerre.

Demandes de la défense et délai raisonnable

Pour d'autres raisons, l'avocat de la défense estime, lui aussi, que les enquêteurs doivent se rendre dans cet État d'Afrique de l'Ouest. « Ma cliente conteste avoir été militaire, mais il est vrai qu'elle a fait partie des agents de sécurité qui étaient chargés de la protection rapprochée de Charles Taylor », commence par préciser Jean Flamme. « Nous sommes devant des témoignages écrits [ceux qui ont été rapportés via Civitas Maxima et son partenaire libérien Global Justice and Reseach Project] de personnes qui étaient enfants au moment des faits. Ils disent avoir reconnu la commandante Martina Johnson. Je mets cela fort en doute. Comment savent-ils qu'il s'agissait de Martina Johnson ? Il faut que ces témoins soient entendus physiquement et directement », considère le pénaliste gantois. « Il y a aussi un photographe qui a pris une photo d'une femme assise sur un canon, prétendant que c'est elle [Martina Johnson] et qu'elle était général de l'artillerie, là-bas, dans l'armée de Taylor. Nous avons demandé et obtenu, il y a déjà quatre ou cinq ans, d'entendre des témoins de la défense, mais cela nécessitait un déplacement au Liberia. Tout d'abord, on nous a répondu que c'était impossible de se rendre là-bas à cause de la présence du virus Ebola. Ensuite, un des procureurs fédéraux a dit à une audience [de la chambre des mises en accusation de Gand] qu'il n'y avait pas les moyens financiers nécessaires. Maintenant, quatre ou cinq des témoins qu'on demandait à entendre sont décédés. Le dommage est irréparable. Et nous arrivons tout doucement vers le dépassement d'un délai raisonnable pour être jugé », attaque l'avocat, qui a déjà demandé à plusieurs reprises l'abandon des poursuites à l'encontre de sa cliente.

Les autres pistes de l'enquête

L'avocat Luc Walleyn, qui représente les parties civiles, se veut néanmoins optimiste. « Les contacts entre les autorités belges et les autorités libériennes semblent changer depuis que ces quelques autres pays européens ont obtenu l'année passée l'autorisation d'effectuer des commissions rogatoires sur le territoire libérien », explique-t-il. « Et d'autres devoirs d'enquête importants ont tout de même déjà été réalisés. L'instruction se poursuit... à son rythme », tempère l'avocat, qui espère quand même une clôture de l'instruction fin 2020 au plus tard.

Selon Me Walleyn, des exilés et des réfugiés libériens ont notamment été entendus dans d'autres pays. Le parquet fédéral affirme aussi que les enquêteurs belges se sont rendus aux États-Unis pour consulter les registres de la Commission vérité et réconciliation au Liberia. Cette commission a rassemblé, entre 2006 et 2009, quelque 20.000 témoignages des exactions commises pendant le conflit armé qui a ravagé l’État libérien. Selon l'ONG TRIAL International, le nom de Martina Johnson apparaît sur la liste des principaux auteurs présumés de ces crimes, dressée par la Commission vérité et réconciliation.

Au vu des initiatives prises par d'autres justices européennes saisies de dossiers libériens, la justice belge aura cependant du mal à faire l'économie de se rendre à Monrovia pour récolter des témoignages directs, près de trente ans après les faits. Or, la crise sanitaire actuelle due au coronavirus risque de compliquer un peu plus une telle visite judiciaire.

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