« Je ne m’en souviens pas. » Cette phrase a ponctué son témoignage de façon récurrente, le 15 janvier dernier. Si le témoignage de Carl Bildt, homme politique de premier plan en Suède, n’a pas apporté d’éclaircissements décisifs dans le procès Lundin, il a toutefois éclairé les contours de la responsabilité du pétrolier.

Lorsque Carl Bildt a été nommé au conseil d'administration de Lundin Oil, il occupait également le poste d'envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour les Balkans. Photo : Bildt s'exprimant lors d'une conférence.
Carl Bildt, lorsqu’il est nommé au conseil d’administration de Lundin Oil, est aussi envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour les Balkans. C'est à ce titre qu’il s’exprime ici, le 31 janvier 2001 à Paris, lors d’un colloque international organisé pour défendre la paix et réformer l’Onu. Photo : © Martin Bureau / AFP
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Le 18 juin 2001, peu après 21 heures, Carl Bildt s’assoit pour rédiger un courriel à l’intention du conseil d’administration de la compagnie pétrolière suédoise dont il vient d’être élu membre. L’objet du message est « Réunion du conseil d’administration à Stockholm » et il est adressé à Ian Lundin et Alexandre Schneiter, les deux hauts dirigeants de Lundin Oil aujourd’hui accusés de complicité de crimes de guerre.

Bildt a été Premier ministre de Suède (1991-1994). Il deviendra par la suite ministre des Affaires étrangères (2006-2014). Il a été invité à rejoindre le conseil d’administration de Lundin au printemps 2000, après que plusieurs rapports d’ONG aient mis en cause la société au sujet de sa concession au Soudan et des conséquences de l’exploration pétrolière pendant la guerre civile. Ses contacts internationaux pouvaient aider le conseil d’administration à trouver des solutions et apporter une connaissance du contexte politique local.

« Les questions énergétiques sont généralement très politiques, et le Seigneur a placé les ressources dans des régions qui sont parfois problématiques », explique Bildt à la cour, en décrivant son rôle au sein du conseil d’administration.

Dans ce courriel, Bildt écrit qu’il voit « de plus en plus de signes indiquant que les choses vont dans la mauvaise direction ». Il estime que le Mouvement populaire de libération du Soudan (SPLA), en rébellion contre le gouvernement soudanais, « gagne du terrain dans son offensive et que le régime va réagir. Je n’ai pas entendu parler de problèmes dans les zones pétrolières, mais nous pouvons nous attendre à un afflux important de réfugiés ».

Il ajoute que les rebelles du SPLA tenteront probablement de frapper les installations pétrolières et que l’entreprise doit se préparer à la fois « sur le terrain » et dans les médias, car ce sont là ses « véritables cibles ».

Le lendemain matin, le 19 juin à 9h07, Bildt écrit un nouveau courriel dans lequel il suggère que « la société ne doit pas être perçue comme un défenseur du gouvernement », car l’armée soudanaise « a bombardé sans discernement » et a attaqué un site où les Nations unies distribuent de la nourriture aux réfugiés.

Une minute plus tard, à 9h08, Ian Lundin répond qu’il partage l’avis de Bildt et écrit que « la propagande en Occident est coordonnée » avec les « attaques des rebelles contre les zones pétrolières » et que l’armée gouvernementale devra probablement prendre certaines mesures offensives pour « maintenir une certaine stabilité dans la région ».

Cet échange n’est qu’un petit élément de la preuve apportée dans les 80 000 pages du dossier d’instruction qui constitue la base du plus long procès de l’histoire de la Suède.

Le témoin le plus en vue

Depuis plus de deux ans et demi, la salle d’audience 34 du tribunal de district de Stockholm est occupée trois jours par semaine par l’un des procès pénaux les plus importants jamais tenus en Suède. Le procès dit « Lundin » porte sur des allégations selon lesquelles l’exploration pétrolière dans ce qui était alors le sud du Soudan entre 1999 et 2003 aurait été facilitée par de graves violations.

Au fil de la centaine de journées d’audience, la présence des médias s’est réduite. Mais le matin du 15 janvier 2026, les journalistes ont de nouveau rempli les bancs du public. La raison en était la venue de ce témoin de premier plan, sans doute le plus connu à ce jour.

« Moi, Carl Bildt, je déclare solennellement et affirme sur mon honneur et ma conscience que je dirai toute la vérité et ne cacherai rien », déclare-t-il en prenant place à la barre, avant qu’il a été appelé à témoigner par la cour sous peine de poursuites pénales.

Bildt n’est accusé d’aucun crime. Il n’est pas non plus le témoin le plus important dans une affaire qui compte plus de soixante témoins, 32 plaignants, après une enquête de plus de dix ans. Pourtant, sa comparution cristallise l’une des questions centrales du procès : jusqu’où s’étend la responsabilité d’une entreprise lorsque ses intérêts croisent ceux d’un conflit armé ?

Carl Bildt répond aux questions des journalistes devant la salle d'audience du procès Lundin en Suède.
Jeudi 15 janvier 2026, la salle d’audience du procès Lundin habituellement désertée par la presse a vu les journalistes affluer, pour un témoin de renommée internationale : Carl Bildt, à la fois ancien Premier ministre, ministre des Affaires étrangères de Suède, et ancien membre du conseil d’administration de Lundin Oil. Photo : © Blankspot

Un témoin demandé par l’accusation

Les accusés sont d’anciens dirigeants de Lundin Oil, désormais Orrön Energy après la vente de ses actifs pétroliers et gaziers. Les procureurs affirment que les opérations de la société ont été rendues possibles grâce à des campagnes militaires menées par les forces gouvernementales soudanaises et leurs milices alliées, campagnes qui ont donné lieu à des crimes de guerre contre des civils.

L’accusation repose sur la notion juridique de complicité. En droit pénal international, celle-ci ne nécessite pas une participation directe aux crimes ; c’est la connaissance de ces crimes qui contribue à leur commission.

C’est dans ce contexte que le témoignage de Bildt prend toute son importance. En tant que membre du conseil d’administration pendant une partie de la période concernée par les crimes allégués, les procureurs ont estimé que son témoignage était pertinent pour déterminer ce que la direction de l’entreprise savait – ou choisissait de ne pas savoir – de ce qui se passait sur le terrain.

Lorsque la cour lui demande s’il estime avoir eu une responsabilité dans les activités de l’entreprise, Bildt répond qu’il s’agissait plutôt de « prendre ensemble la responsabilité des décisions du conseil d’administration ».

D’un pays en guerre à un corridor opérationnel étroit

Lorsque Bildt se présente devant les juges, il commence par décrire un Soudan vaste, complexe et en guerre. Au fil de la journée, le paysage qu’il dépeint devient plus étroit.

Les procureurs lui présentent des registres d’incidents, des rapports de l’Onu et d’ONG documentant les bombardements aériens, les incendies de villages et les déplacements forcés dans le bloc 5A, exploité en partie par Lundin. Bildt répond en traçant une frontière claire autour de ce qu’il considère comme des informations pertinentes.

« Le bloc 5A est vaste », insiste-t-il. « Nous ne pouvions pas avoir une compréhension de ce qui s’est passé dans toutes les parties du bloc. Nous ne pouvions avoir une compréhension que des parties où nous pouvions voir les choses de nos propres yeux. C’est dans la nature des choses. » À maintes reprises, il décrit les événements ‘extérieurs’ comme se produisant « à une bonne distance », ou « plus tôt », ou dans des zones où la société n’était pas présente.

Lorsqu’on lui demande s’il s’est rendu dans le bloc 5A, Bildt répond « oui et non ». Il explique avoir pris un petit avion à Khartoum, mais n’avoir pas pu atterrir à Rubkona car la piste était inondée. « Depuis les airs, j’ai tout de même pu me faire une idée », a-t-il déclaré, ajoutant que la question de savoir si cela comptait comme une visite était « une question de définition ».

« Je ne m’en souviens pas »

Une phrase est revenue sans cesse dans son témoignage : « Je ne m’en souviens pas ».

Bildt déclare ne pas se souvenir avoir lu un rapport de 1999 de l’Ong Médecins sans frontières documentant les bombardements aériens généralisés de cibles civiles dans le sud du Soudan.

Confronté à des registres de sécurité internes décrivant des attaques contre des installations pétrolières, des embuscades contre des sous-traitants de l’entreprise et des bombardements attribués aux forces gouvernementales, sa réponse est tout aussi cohérente : « Non, je n’ai pas été informé de cela », déclare-t-il après la mention par la cour d’un de ces incidents. « Je témoigne de ce que je sais, et cela je ne le savais pas. »

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Puis les procureurs mentionnent un autre incident, datant de février 2000, au cours duquel la plate-forme de forage Thar Jath, propriété de Lundin, a été bombardée et touchée par douze obus d’artillerie. D’après le rapport interne cité, l’armée soudanaise a reconnu la responsabilité de l’attaque, expliquant qu’elle a bombardé « les mauvaises coordonnées ».

« Je vois que l’armée dit avoir commis une erreur », note Bildt. « Mais cela ne m’a pas été signalé. »

Interrogé sur un autre incident – le 29 février 2000, un camion appartenant à l’entreprise engagée par Lundin pour construire la route pétrolière est attaqué, 13 personnes sont tuées et plusieurs autres blessées – Bildt répond qu’il n’a reçu aucune information à ce sujet.

« J’ai trouvé remarquable le peu d’incidents de sécurité qui se sont produits », ajoute Bildt. « J’avais une certaine expérience des zones de conflit, et je dois dire qu’il y avait étonnamment peu d’incidents. »

« Conflits locaux » et loyautés changeantes

Mais les procureurs insistent, et Bildt doit répéter que la violence était le résultat de dynamiques locales plutôt que d’une politique d’État. « Il y a eu des affrontements dans la région entre des groupes miliciens », dit-il après lecture à l’audience d’un rapport décrivant des confrontations armées. Mais « il est difficile de savoir exactement où cela se trouve sur la carte. »

Lorsqu’on lui demande s’il savait que les milices s’unissaient pour combattre les forces gouvernementales, il a répondu : « Cela n’a rien de particulièrement remarquable. Le SPLA s’opposait à l’armée, et c’était là le cœur du conflit. »

Lorsqu’on lui présente un document datant de mars 2000 faisant référence à un plan des forces gouvernementales visant à « brûler les rebelles » au sud de Bentiu, Bildt répond : « La participation de l’armée à cette guerre était décrite dans la presse. Cela n’avait rien de remarquable. Le fait que ce soit elle qui allumait les incendies, non. »

Rapports internes et « raisonnement hypothétique »

Les procureurs présentent ensuite les rapports hebdomadaires du directeur local de Lundin, Ken Barker, envoyés à Genève et décrivant la situation sécuritaire dans le bloc 5A comme une « situation NOIRE », la classification la plus alarmante.

« Je ne connais pas ce document », dit-il après sa lecture devant le tribunal. « Mais il n’est pas étrange que l’armée ait été présente, ni qu’elle ait voulu que la route soit achevée. »

Le procès-verbal d’une réunion du conseil d’administration indiquant que des « problèmes de sécurité » avaient rendu impossible l’achèvement du programme de travail n’a pas non plus ravivé sa mémoire.

« Est-ce que je m’en souviens ? La réponse est non », déclare Bildt. « Mais si vous suspendez les opérations, cela coûte de l’argent. »

Les procureurs ont ensuite présenté le premier rapport sur la responsabilité sociale des entreprises commandé par Lundin, qui présentait trois options stratégiques pour le Soudan : « continuer comme d’habitude » ; se retirer ; ou maintenir une présence tout en coopérant avec des ONG.

Bildt consulte attentivement le document avant de conclure : « Il s’agit d’un raisonnement hypothétique. Ce n’est pas une description de ce qui était, mais de ce qui aurait pu être. »

« La zone »

Le moment le plus décisif est survenu lorsque les procureurs ont demandé à Bildt de préciser ce qu’il entendait par « la zone ».

« Il s’agit de Rubkona, Bentiu et de la route menant à Thar Jath », répond-il.

Pressé davantage de questions pour savoir si des bombardements auraient pu avoir lieu dans certaines parties du bloc 5A où la société n’opérait pas, Bildt répond : « J’en serais certain si j’en avais entendu parler. Et je n’en ai pas entendu parler. »

À la fin de son témoignage, le terme « zone Lundin » acquiert une signification plus précise : il ne s’agit plus de la seule concession légale connue sous le nom de bloc 5A, mais d’un corridor opérationnel étroit délimité par des routes, des pistes d’atterrissage et des installations. « Nous utilisons le terme ‘zone Lundin’ dans différents sens », appuie Bildt lors d’un interrogatoire. « Par ‘zone de Lundin’, j’entends l’endroit où nous nous trouvions réellement et d’où nous pouvions voir ce qui se passait, et non le bloc 5A dans son ensemble. »

« Le pétrole était un facteur de paix »

Tout au long de son témoignage, Bildt revient sur un thème plus général. « J’en parlais avec les dirigeants », dit-il à propos de ses réunions avec les responsables soudanais, « il était évident pour moi que le pétrole était un facteur de paix. »

Lors d’une réunion avec les négociateurs soudanais, il déclare ainsi que les bombardements aériens étaient « inutiles ». Une remarque qu’il clarifie devant le tribunal en précisant qu’il voulait dire « militairement insignifiants ».

Du point de vue des civils, ajoute-t-il, « c’est évidemment une mauvaise chose d’être bombardé ». Dans le même temps, les procureurs signalent à la cour des courriels dans lesquels Bildt avertissait que les installations pétrolières étaient des « cibles réelles » et reconnaissait que l’extraction pétrolière risquait d’exacerber le conflit.

En lisant l’un de ces courriels (lire ci-dessous) à haute voix devant le tribunal, Bildt fait spontanément remarquer : « C’est bien formulé. »

E-mail sur lequel réagit Carl Bildt au procès de Lundin Oil.

Une affaire qui dépasse les frontières de la Suède

L’avocat de Lundin, Torgny Wetterberg, a présenté à Bildt un document daté du 24 juillet 2002, contenant un rapport qui résume toutes les réunions que Bildt a tenues à Nairobi et au Soudan au cours d’une « mission d’enquête ». La liste montre qu’il a rencontré des organisations humanitaires affiliées au SPLA, des Américains, le président soudanais de l’époque Omar el-Béchir, et de nombreux autres acteurs.

Interrogé sur ce qu’il a retiré de ces rencontres, Bildt répond qu’il a acquis des connaissances sur le conflit et que « les allégations qui figuraient dans les rapports [des Ong] ne revenaient pas dans les conversations ».

« Les yeux et les oreilles occidentaux dans la région commençaient à avoir une vision plus stable des choses. Personne n’a dit que nous devrions partir, et des mesures ont été prises en vue d’une certaine forme de paix », déclare Bildt.

Dans le mémorandum résumant la mission de Bildt, il est indiqué que sa conclusion était qu’« aucune armée ne veut mener une guerre qu’elle ne peut gagner ». Il note que les revenus provenant du pétrole n’étaient pas si importants que beaucoup le croyaient à l’époque.

Le point quatre du mémorandum indique qu’aucune des personnes avec lesquelles Bildt s’est entretenu ne souhaitait que la société quitte la région, même si les représentants du Sud voulaient que les opérations soient suspendues. Bildt note également que la population locale souhaitait que les compagnies pétrolières s’engagent à exercer une pression accrue sur le régime afin de permettre l’accès des acteurs humanitaires.

Le témoignage de Bildt n’a pas résolu les questions centrales de l’affaire Lundin. Il a plutôt mis en lumière les mécanismes permettant de réduire la responsabilité, non pas en niant que des atrocités aient été commises, mais en circonvenant les lieux où leur commission peut être jugée pertinente pour le procès.

À la fin de l’audience, le bloc 5A est passé d’une vaste concession dans une région déchirée par la guerre à une route, une ville et une poignée de sites visibles depuis les airs.

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