Peu après 10 heures, le 18 novembre 2025, le palais de justice d’Alep ouvre ses portes sous haute surveillance de la police militaire. La salle numéro 3, étroite et bondée, accueille journalistes, familles et observateurs. L’atmosphère est pesante : pour la première fois dans l’histoire contemporaine de la Syrie, un procès pénal se tient en public, près d’un an après la chute de l’ancien président Bachar al‑Assad.
Les quatorze accusés, tous prisonniers, certains vêtus de joggings noirs, les poignets entravés par des serre-câbles en plastique blanc, sont installés dans une cage métallique. « Le tribunal est souverain et indépendant », lance le président de la cour, Zakaria Bakkar, assisté de deux assesseurs. Le juge rappelle les règles de procédure prévues par le code pénal syrien de 1949, modifié en 2011, et par le code pénal militaire syrien de 1950. Le ton est solennel.
Le procureur général d’Alep, Ghiath Abdullah, apparaît vêtu d’une robe noire rehaussée de rouge satin. L’homme imposant s’assoit sur un fauteuil. Derrière lui, trône le nouveau drapeau syrien.
Poursuites liées aux violences sur le littoral syrien
Les faits examinés concernent les violences survenues du 7 au 9 mars 2025 sur la côte syrienne, dans les villes de Tartous, Hama et Lattaquié, dans une région majoritairement peuplée d’Alaouites, minorité dont est issu le clan Assad. Ces exactions ont suivi des attaques menées par d’anciens officiers fidèles au régime déchu contre des positions des forces de sécurité du gouvernement intérimaire. La riposte a donné lieu à des meurtres de civils, des pillages et des destructions de biens.
Une Commission nationale indépendante, nommée dès le 9 mars par le président de la transition, Ahmed al-Charaa, a identifié 1.426 personnes tuées, dont une majorité de civils, ainsi que 238 membres des forces de sécurité. Ses conclusions, annoncées par voie de presse le 22 juillet 2025, concordent avec celles de la Commission internationale indépendante sur la Syrie, mandatée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies, qui a documenté des violations graves du droit international humanitaire et appelé à des poursuites judiciaires effectives.
La presse syrienne et étrangère a été invitée à assister aux audiences et autorisée à les filmer, une première en Syrie. Justice Info a pu assister à cette première audience. À travers ce procès, le gouvernement de transition met en jeu sa crédibilité, tant auprès de la population syrienne que de la communauté internationale.
Quatorze accusés, deux camps opposés
Les sept premiers accusés, anciens affiliés au régime de Bachar al‑Assad, poursuivis pour sédition, violences et pillages, se lèvent dans la cage en fer noir. Leurs voix tremblantes s’élèvent à peine : tous plaident non coupable et affirment avoir confessé sous contrainte, certains évoquant la torture.
Mahir N., Maher A. et Waddah I., trois jeunes hommes de Jableh, sont mis en cause après que les forces de l’ordre ont trouvé sur leurs téléphones portables, lors de leur arrestation, une vidéo les montrant appelant à la sédition. Mahir N., 20 ans, affirme : « J’ai fait cette vidéo pour un gain personnel ». Il explique y avoir été incité contre une promesse d’argent par une personne surnommée Abou Hassan dont l’identité demeure inconnue, et nie toute participation aux attaques.
Le juge président les rassure : durant cette audience, ils peuvent s’exprimer librement et en sécurité. Il invite les sept accusés à présenter des témoins lors de la prochaine audience, prévue le 18 décembre. Lors de cette première audience, la plupart des accusés n’ont pas d’avocat commis d’office.
Le second groupe, composé de sept membres des forces de sécurité des nouvelles autorités syriennes, non ligotés et la tête haute, poursuivis pour meurtre prémédité, pillage, incendie de biens privés et appartenance à des groupes armés illégaux, fait son entrée. Des murmures de surprise parcourent la salle : sur les réseaux sociaux, la rumeur annonçait que seuls les individus affiliés à l’ancien régime seraient jugés.
Les forces de sécurité rappellent la salle à l’ordre. Le magistrat commence à énoncer les noms, prénoms, lieux de résidence et postes officiels des accusés avant de les interroger. Son ton à leur égard paraît plus clément que celui réservé à ceux de l’ancien régime.
Chaque accusé nie les faits. Les soldats parlent sans trembler, depuis la même cage. Des militaires en uniforme sont assis à leurs côtés, en signe de soutien. Mohammed Z., combattant de la division 400, affirme que les corps de victimes alaouites présentés dans une vidéo sont ceux d’assaillants loyalistes à al-Assad déjà tués lors d’un combat, ajoutant : « J’étais surexcité par notre victoire. » Bassel H., militaire de 30 ans, conteste pour sa part une autre vidéo le montrant tuer un civil, évoquant l’usage de l’intelligence artificielle.
Les vidéos ont été visionnées par la cour avant l’ouverture du procès et n’ont pas fait l’objet de diffusion à l’audience.
Une deuxième audience publique réajustée
« Chaque groupe est poursuivi pour des crimes distincts. Les juger ensemble n’a aucun fondement juridique solide », analyse Almoutassim Al Kilani, juriste en droit pénal international et en droits humains, fondateur de l’ONG My Rights. « L’argument est le suivant, poursuit-il : si l’on juge uniquement les sept de l’ancien régime, la communauté internationale et l’Europe parleront de justice vengeresse ; si l’on juge uniquement des membres du gouvernement, on dira que l’État juge ses propres agents au lieu de juger Assad ou les anciens responsables. »
« On ne peut pas juger une partie et en épargner une autre. Sans justice sur la côte, il n’y aura pas de paix sur la côte », ajoute-t-il.
Lors de la deuxième audience, le 18 décembre, seuls les sept affiliés à l’ancien régime comparaissent. Retransmise en vidéo sur Youtube, Justice Info l’a suivie à distance, de Paris.
La cour leur donne plus de temps pour se défendre, présenter leurs versions et soumettre des preuves, épaulés par des avocats commis d’office, rémunérés par l’Etat. Le procureur demande que les preuves numériques, principalement des vidéos, soient projetées lors d’une autre audience et que des témoins de la défense et de l’accusation soient convoqués.
Les sept sont appelés à la barre, non entravés cette fois. En quittant la cage, tous cherchent à capter le regard de leurs familles présentes dans la salle. Micro accroché à leurs vestes, leurs propos sont davantage audibles. Des victimes alaouites sont présentes dans la salle.
Vêtu d’une veste noire en cuir surmontée d’une capuche rouge, Mahir N. est interrogé par la cour sur ses aveux. Il explique avoir reconnu apparaître dans une vidéo sous la contrainte. « J’ai subi des actes de torture de la part de la Sécurité générale lors de l’interrogatoire, et des insultes à caractère sectaire ont été proférées à mon encontre », déclare-t-il à l’audience.
« La deuxième audience a montré une volonté de corriger des erreurs procédurales commises lors de la première », estime Al Kilani, qui s’est rendu à Alep pour y assister.
565 personnes visées par des poursuites
Plusieurs organisations syriennes ont collecté des preuves des massacres de mars 2025, mais leur rôle dans ce procès reste limité. Les débats se déroulent entre le parquet, les juges et les avocats. Si la loi syrienne, inspirée du droit romain, permet sur le papier la constitution de partie civile, cela n’a pas été le cas.
« Les associations peuvent transmettre des informations et des preuves aux juges, mais elles n’interviennent pas à l’audience. Elles ne plaident pas, ne contre-interrogent pas et ne participent pas aux débats », précise Al Kilani.
Selon la Commission nationale d’enquête syrienne, plus de 500 personnes identifiées sont impliquées dans les violences de mars. Au total, le procureur général a retenu des charges contre 265 loyalistes pro-al-Assad et près de 300 membres de factions affiliées au pouvoir actuel. Deux juridictions sont mobilisées : le tribunal pénal militaire d’Alep et le tribunal pénal de Damas.
Al Kilani estime qu’il y a eu, dans ce procès, test majeur pour la Syrie post-Assad, « une confusion entre publicité judiciaire et mise en scène spectaculaire » et que « de nombreuses lacunes ont été observées : dans le respect des procédures, dans la protection des victimes, dans le rôle des témoins et dans la publicité des enquêtes. Mais il s’agit de la première expérience judiciaire de ce type en Syrie, dans un pays exsangue. Malgré les erreurs, cette expérience peut servir de base si elle est corrigée. »






