Le 12 février 2026, le Parti nationaliste du Bangladesh (BNP) a remporté une victoire écrasante aux élections nationales, le Jamaat-e-Islami arrivant en deuxième position.
Le procureur Tajul Islam, ainsi que plusieurs membres de son équipe, étaient considérés comme proches du Jamaat. Il avait été nommé procureur général du Tribunal des crimes internationaux du Bangladesh (ICT) en septembre 2024 par le gouvernement intérimaire dirigé par le lauréat du prix Nobel Muhammad Yunus, qui avait pris la direction du pays le 8 août 2024 à la suite de manifestations étudiantes ayant entraîné la chute du gouvernement de la Ligue Awami dirigé par Sheikh Hasina.
« Lorsque j’ai pris mes fonctions, le bâtiment était à l’abandon. Nous travaillions dans un hangar en tôle. L’équipe du parquet précédente s’était enfuie, laissant tout en désordre. Les livres et les documents étaient détrempés par la pluie — nous avons commencé dans ce chaos », rappelle-t-il, après l’annonce de la décision de le remplacer.
Il se dit confiant que les trois verdicts rendus par le tribunal pendant son mandat résisteront à l’examen en appel. « Les jugements rendus et les documents que nous avons présentés ne peuvent être infirmés. Si vous examinez les archives du tribunal, vous constaterez la solidité des preuves que nous avons présentées à la cour », a-t-il déclaré.
Un nouveau procureur aligné sur le BNP
Le nouveau procureur général, l’avocat Aminul Islam, était auparavant vice-président du forum des avocats du BNP ; il avait également sollicité l’investiture du parti pour une circonscription parlementaire lors des récentes élections. Il a par ailleurs représenté Khaleda Zia, mère du nouveau Premier ministre, dans une affaire de corruption pour laquelle elle avait été condamnée en 2018.
S’adressant aux journalistes ce lundi, le nouveau procureur a déclaré qu’il avait l’intention d’exercer ses fonctions « conformément aux aspirations des martyrs qui ont sacrifié leur vie lors du soulèvement de juillet [2024] ». Il a ajouté que si ceux qui n’avaient commis d’acte répréhensible ne seraient pas poursuivis, « pour les véritables coupables, je tiens à envoyer un message clair au nom du ministère public : ils recevront la punition qu’ils méritent ».
Pendant la période dite de gouvernement intérimaire [du 8 août 2024 à février 2026], les postes gouvernementaux de haut niveau avaient jusqu’ici été répartis de manière informelle entre des personnalités associées au BNP et au Jamaat. Après sa victoire électorale, le BNP a commencé à remplacer les personnes considérées comme proches du Jamaat par des personnes qui lui sont fidèles.
Un procès très médiatisé pour crimes contre l’humanité
Tajul Islam avait été nommé dans l’objectif de poursuivre les auteurs de crimes contre l’humanité liés aux centaines de morts et aux milliers de blessés parmi les manifestants et les passants au cours des trois semaines qui ont précédé la chute du gouvernement de Hasina.
Puis, à la suite des enquêtes menées par la Commission sur les disparitions forcées, les procureurs de l’ICT ont ouvert les poursuites aux disparitions survenues pendant la période où la Ligue Awami était au pouvoir, entre 2008 et 2024. Cela a abouti à la délivrance de 24 mandats d’arrêt contre des officiers de l’armée - actuellement poursuivis dans le cadre de deux procès distincts.
Au cours de son mandat de 17 mois, Tajul Islam a supervisé au total trois procès pour crimes contre l’humanité liés aux meurtres de 2024, obtenant la condamnation de 27 personnes, dont des politiciens de la Ligue Awami et des policiers.
Le procès le plus médiatisé a abouti à la condamnation à mort de l’ancienne Première ministre Sheikh Hasina et de l’ancien ministre de l’Intérieur Asaduzzaman Khan Kamal. Tous deux se sont exilés en Inde, et leur extradition semble peu probable malgré les demandes du gouvernement bangladais.
Dans le même procès, l’ancien chef de la police Abdullah Al-Mamun a été condamné à cinq ans de prison après avoir fait des aveux impliquant ses deux coaccusés.
Outre la déclaration de Mamun, un autre élément de preuve clé ayant étayé la condamnation était l’enregistrement d’une conversation téléphonique interceptée entre Hasina et l’ancien maire de Dhaka Sud, Fazle Noor Taposh – par ailleurs le neveu de Hasina – qui a eu lieu vers 22 heures le 18 juillet 2024, dans laquelle on entend Hasina dire : « J’ai déjà donné l’instruction. C’est désormais une directive officielle. Ils doivent utiliser des armes létales. Où qu’ils se trouvent, tirez à vue. »
Bien qu’il y ait un certain désaccord sur le contexte de cette déclaration, le lendemain pas moins de 180 manifestants et passants ont été abattus.
Huit policiers condamnés pour les fusillades
Les deux autres procès concernaient des incidents survenus le 5 août 2024, jour où les leaders étudiants avaient appelé à une « marche sur Dhaka », qui avait abouti au départ de Hasina pour l’Inde.
À Chankharpul, près de l’université de Dhaka, six étudiants manifestants ont été abattus par la police ce matin-là. Le tribunal a condamné à mort l’ancien commissaire de la police métropolitaine de Dhaka Habibur Rahman, l’ancien commissaire adjoint Sudip Kumar Chakraborty, et l’ancien commissaire adjoint suppléant Shah Alam Mohammad Akhtarul Islam, pour avoir ordonné les tirs. Tous trois ont été jugés par contumace et sont en fuite.
Les cinq autres policiers, dont trois ont été reconnus coupables d’avoir tiré, ont été condamnés à des peines d’emprisonnement allant de 3 à 6 ans. Ils étaient tous présents dans le box des accusés.
Les familles des personnes tuées ont estimé les peines trop clémentes. Sanjida Khan, la mère de Shahriar Khan Anas, l’une des personnes tuées, a déclaré : « Nous ne pouvons pas nous satisfaire de ce verdict. Nous n’avons pas obtenu justice. » Tajul Islam a déclaré à l’époque qu’il ferait appel.
Le troisième procès concernait les événements survenus à Ashulia, quelques heures après le départ de Hasina du Bangladesh. Sept manifestants ont été tués, dont cinq dont les corps ont été brûlés après leur mort et un qui aurait été brûlé vif.
Six hommes, dont un député local, le chef du poste de police et un jeune dirigeant local de la Ligue Awami, ont été condamnés à mort. En outre, sept hauts responsables de la police ont été condamnés à la prison à perpétuité et deux autres policiers moins gradés ont été condamnés à sept ans d’emprisonnement. Un policier accusé qui s’est transformé en « témoin à charge » et a témoigné au procès a été acquitté.
Dans les affaires Chankharpul et Ashulia, des enregistrements vidéo des fusillades et des incendies ont constitué une partie significative de la preuve présentée par l’accusation. Cependant, les jugements écrits de ces deux affaires n’ont pas encore été rendus publics.
Huit autres procès sont en cours, et deux autres devraient être jugés en mars 2026.
Les lacunes de l’ICT
Malgré ces condamnations, les avocats de la défense et les commentateurs ont exprimé leurs préoccupations concernant certains aspects du processus judiciaire.
Les avocats de la défense, notamment, ont eu un temps limité pour préparer le procès, qui parfois commençait avant même qu’ils aient reçu une copie des chefs d’accusation. Le nombre et le type de témoins de la défense étaient par ailleurs très restreints. Des procès par contumace ont eu lieu avec des avocats représentant plusieurs clients, dont les intérêts étaient souvent contradictoires. En outre, certains se sont inquiété du fait que les juges n’examinaient pas les preuves de l’accusation avec suffisamment de rigueur.
Un autre problème souligné a été la longueur des périodes de détention pour les suspects attendant de savoir s’ils seront inculpés. Même si le règlement intérieur stipule que personne ne peut être détenu sans inculpation pendant plus d’un an, sauf « circonstances exceptionnelles », l’ICT continue de détenir au moins huit hommes dans cette situation.
Concernant la détention de Fazleh Karim Chowdhury, ancien dirigeant de la Ligue Awami, Lord Alex Carlile, avocat britannique qui a examiné les documents pour la famille, a déclaré que « la procédure qui a été utilisée contre lui n’a aucune crédibilité juridique. Si [les procureurs de l'ICT] ont des preuves contre lui, ils devraient les lui présenter, mais ils ne l’ont pas fait... Il n’y avait aucune déclaration de preuve, aucune photographie, aucun document montrant qu’il avait soutenu les faits qui lui sont reprochés. On ne peut pas détenir quelqu’un pendant un an et prétendre avoir des preuves contre lui sans les présenter », a-t-il déclaré au Daily Star.
En janvier 2026, Toby Cadman, avocat spécialisé dans les crimes internationaux basé au Royaume-Uni, a déclaré qu’il refusait de prolonger son contrat d’un an en tant que conseiller spécial du procureur général de l’ICT. Son départ a soulevé des questions, mais il a refusé de s’exprimer publiquement à ce sujet.
Les organisations de défense des droits humains ont également critiqué les condamnations à mort, même si, à l’exception d’une personne, la peine capitale n’a été prononcée que pour des accusés jugés par contumace.
Un nouveau procureur sous pression
L’ICT est soumis à une pression importante pour mener à bien les procès rapidement. Certains groupes d’étudiants ont activement fait pression pour que davantage de poursuites soient engagées et que des condamnations à mort soient prononcées.
Mais on ne sait toujours pas quels changements le nouveau procureur général apportera au fonctionnement de la Cour. Une question intéressante est de savoir comment Aminul Islam traitera les procédures en cours impliquant des officiers de l’armée. Son prédécesseur a engagé, pour la première fois dans l’histoire judiciaire du Bangladesh, des procès contre des militaires, en service et à la retraite, pour des disparitions forcées.
Il est difficile d’imaginer que de tels procès auraient été engagés si le BNP avait été au pouvoir, avec un procureur aligné sur le parti et une armée qui n’aurait pas manqué de faire pression sur le gouvernement pour qu’il mette fin à ces poursuites.






