Au Soudan aujourd’hui, l’accusation d’être un « collaborateur » n’est plus seulement une rhétorique politique. Elle devient une catégorie aux conséquences juridiques, sociales et pouvant bouleverser la vie des gens. À mesure que les lignes de front se déplacent et que les territoires changent de mains, les gens qui sont restés sur place, qui ont travaillé dans les administrations locales, fait du commerce à travers les lignes de conflit, fourni des services ou simplement essayé de préserver leur quotidien sont de plus en plus exposés à une question dangereuse : ont-elles survécu sous la contrainte ou ont-elles collaboré avec un acteur armé ?
La réponse peut avoir des répercussions bien au-delà de la réputation. Elle peut déterminer des poursuites, des sanctions, l’exclusion de la vie publique, le refus d’indemnisation ou de futures revendications de légitimité. C’est la raison pour laquelle le langage de la guerre revêt une importance si profonde après la guerre. Les étiquettes ne se contentent pas de décrire un comportement. Elles façonnent la manière dont la responsabilité est comprise, dont la justice est administrée et qui est autorisé à réintégrer la vie civique.
Une grande partie de la politique post-conflit se concentre sur la reconstruction visible. Des routes sont reconstruites, des institutions rouvertes, des élections organisées et des fonds de donateurs promis. Ce sont là des tâches nécessaires. Mais l’une des dimensions les moins examinées de la reconstruction est le pouvoir de classification : l’autorité de nommer les gens et d’attacher des conséquences juridiques, politiques et morales à ces noms. Lorsque les étiquettes de la guerre pénètrent sans examen dans les institutions de la paix, le conflit peut survivre sous une forme administrative.
Le Soudan en offre un exemple brûlant, car ces catégories sont déjà en train de se former en temps réel.
Collaboration ou survie ?
En mars 2026, l’agence de presse officielle soudanaise a rapporté qu’un tribunal spécialisé de Wad Madani avait condamné à mort une femme identifiée comme ayant occupé le poste de ministre de l’Agriculture dans une administration liée aux Forces de soutien rapide (RSF) – l’une des deux principales parties belligérantes au Soudan depuis avril 2023 – dans l’État d’Al Jazirah. Plus tard dans le mois, les procureurs ont annoncé l’ouverture de poursuites contre 77 prévenus accusés d’avoir participé à une administration civile parallèle à Jabal Awliya, dont des individus qui auraient occupé des fonctions exécutives et liées aux services publics.
Ces poursuites peuvent porter sur des allégations graves. Elles méritent un examen judiciaire minutieux, au cas par cas. Mais elles soulèvent également une question juridique plus large, centrale pour la justice post-conflit : à partir de quand une activité civile exercée sous un contrôle coercitif en temps de guerre devient-elle une collaboration criminelle, et à partir de quand relève-t-elle de la zone grise de la survie que les conflits modernes ne cessent d’engendrer ?
Cette question ne peut trouver de réponse dans la seule accusation.
Le terme « collaborateur » regroupe souvent des formes de comportement radicalement différentes en une seule catégorie morale. Il peut désigner une personne ayant sciemment fourni une assistance militaire à un groupe armé. Mais il peut également s’appliquer à un fonctionnaire qui a continué à travailler sous la contrainte, à un commerçant qui a traversé les lignes de front pour assurer un approvisionnement en nourriture, à un médecin qui a soigné des civils sur un territoire contrôlé par l’une des parties, à un enseignant qui a maintenu une école ouverte, ou à un administrateur local qui a assuré le fonctionnement des réseaux d’eau ou d’assainissement après l’effondrement des institutions de l’État.
Ces situations ne sont pas identiques. Et elles ne devraient pas non plus avoir un sens juridique identique.
Le droit plutôt que la vengeance
Au Soudan, le problème ne réside pas seulement dans l’existence d’infractions pénales liées à la collaboration ou à l’aide apportée à des acteurs armés. De nombreux systèmes juridiques reconnaissent de tels crimes. Le problème plus profond commence lorsqu’une catégorie juridique étroitement définie échappe à son cadre procédural et devient une étiquette politique généralisée. En temps de guerre, le terme « collaborateur » peut circuler dans les discours, sur les réseaux sociaux, par la rumeur et la mobilisation partisane, bien avant qu’un tribunal n’examine les preuves.
Une fois que cela se produit, le châtiment peut survenir avant même le procès. Des rapports de l’Onu et des organisations de défense des droits humains ont documenté des exécutions illégales, des représailles et d’autres abus dans des zones contrôlées par différentes parties au conflit. Dans certains cas rendus publics, des accusations de collaboration ont également été utilisées pour justifier ces représailles ou ces attaques ciblées, tandis qu’une partie de la population y applaudissait. Ici, le langage ne se contente pas de décrire la culpabilité ; il peut contribuer à légitimer les abus.
C'est ainsi que le vocabulaire du droit s’émancipe du droit lui-même. Un terme auparavant lié à une preuve, à des normes et un contrôle judiciaire devient un raccourci vers le soupçon et la vengeance. Lorsque cela se produit, l'érosion de la justice commence souvent avant même qu'une procédure formelle ne soit engagée.
La guerre détruit bon nombre des conditions ordinaires dans lesquelles s’exerce le libre arbitre. Dans les zones de conflit, les civils doivent composer avec l’autorité armée, la pénurie, les déplacements et la peur. Certains coopèrent volontairement avec les groupes armés, d’autres s’y plient au minimum pour survivre, tandis que d’autres encore continuent d’exercer leurs fonctions publiques, car sans cela, les communautés s’effondreraient. Un système judiciaire qui ne parvient pas à distinguer ces différentes réalités risque de punir la contrainte, la nécessité et l’endurance civique au même titre que les véritables actes répréhensibles.
Le droit international humanitaire établit des distinctions précisément parce que la guerre brouille la vie quotidienne. Les civils restent protégés à moins et jusqu’à ce qu’ils ne participent directement aux hostilités. Le simple fait de résider sur un territoire contrôlé par l’une des parties, les liens familiaux, la nécessité économique ou la proximité d’acteurs armés n’effacent pas automatiquement le statut de civil. Le droit pénal national, s’il est au service du droit plutôt que de la vengeance, doit préserver des distinctions similaires par le biais de la preuve, d’une procédure équitable et de la responsabilité individuelle.
Cela ne s’arrête pas avec la guerre
C’est là que la situation actuelle du Soudan est si pertinente. Il ne s'agit pas de dire que personne ne devrait être poursuivi. Il s’agit de savoir si la catégorie « collaboration » est utilisée avec suffisamment de prudence pour distinguer la responsabilité pénale directe des formes de comportement contraintes, ambiguës ou civiles. Une fois que cette distinction s'effondre, l’accusation elle-même se transforme en châtiment.
Et ce danger s’arrête rarement avec la guerre.
Si le Soudan parvient à un cessez-le-feu ou à un règlement politique sans normes juridiques fiables, le ressentiment lié à la guerre pourrait perdurer sous forme de vengeances privées, de stigmatisation communautaire, d’exclusion administrative, de poursuites sélectives et d’accès inégal à la justice. Des quartiers entiers peuvent être considérés comme suspects. Des familles peuvent hériter d’un opprobre. Ceux qui ont traversé la guerre par le compromis ou l’adaptation pourraient être traités plus tard comme s’ils avaient agi dans des conditions où ils pouvaient exercer leur libre arbitre.
Dans ce contexte, le langage de la collaboration devient un pont entre la violence de la période de guerre et les représailles d’après-guerre.
Un danger connexe apparaît lorsque la suspicion se déplace de l’individu vers une communauté entière. Au Soudan, des termes tels que « incubateurs sociaux » ou environnement favorable ont été utilisés pour associer des tribus, des villages, des villes ou des populations régionales à tel ou tel acteur armé. Une fois que les communautés sont redéfinies linguistiquement comme des extensions des forces militaires, la distinction entre combattants et civils commence à s’effriter.
Cette érosion peut contribuer à normaliser la violence aveugle, les déplacements de population, les punitions collectives ou le refus de compassion envers les victimes civiles. Elle peut également faire apparaître ces attaques comme politiquement justifiées aux yeux d’un public déjà conditionné par les récits de guerre. Cette dynamique ne se limite pas à un seul camp dans le conflit. Les acteurs rivaux se copient souvent l’un l’autre en présentant les populations civiles liées à leurs adversaires comme des objets légitimes de suspicion.
Du Rwanda à l’Irak en passant par l’Ukraine
Lorsque le langage collectivise la culpabilité, la justice devient plus difficile à rétablir après la guerre.
D’autres sociétés ont été confrontées à des dilemmes similaires. En Ukraine, les accusations de collaboration dans les territoires occupés par la Russie ont donné lieu à des poursuites judiciaires complexes impliquant des enseignants, des responsables locaux et des administrateurs qui ont continué à exercer leurs fonctions sous l’occupation. Certains cas peuvent refléter une assistance réelle apportée à une force d’occupation. D’autres soulèvent des questions plus épineuses sur la contrainte, la nécessité et la gestion de la vie quotidienne, où un refus peut en soi comporter un risque grave.
Au Rwanda, la justice post-génocide a également dû faire la distinction entre les planificateurs des atrocités, les participants directs, les personnes impliquées sous la contrainte et les civils vivant dans la peur. En Irak après 2003, la débaasification a montré à quel point les étiquettes politiques générales peuvent devenir des instruments d’exclusion lorsque la responsabilité individuelle est remplacée par une culpabilité catégorielle.
Les contextes diffèrent, mais la leçon est la même : les étiquettes forgées dans la violence peuvent survivre à la violence elle-même.
Quatre tâches pour le Soudan
C’est pourquoi la justice transitionnelle ne peut se réduire aux seuls tribunaux, commissions ou accords de paix. Les mécanismes formels restent essentiels. Mais la justice dépend aussi des catégories à travers lesquelles les sociétés classent les gens après la guerre. Les processus de lustration, les systèmes de réparation, les commissions vérité et la réforme institutionnelle reposent tous sur des décisions qui consistent à savoir qui est considéré comme auteur, victime, spectateur, bénéficiaire ou citoyen. Si ces catégories héritent des préjugés de la guerre, la justice transitionnelle peut reproduire l’exclusion tout en prétendant y remédier.
Pour le Soudan, cela implique au moins trois tâches urgentes.
Premièrement, les accusations de collaboration doivent être traitées comme des allégations juridiques nécessitant des preuves, et non comme des raccourcis moraux. Deuxièmement, les tribunaux doivent faire la distinction entre la participation directe aux hostilités et les formes d’administration civile ou de survie exercées sous la contrainte. Troisièmement, toute transition future doit résister à l’opprobre collectif si elle veut élargir la citoyenneté plutôt que la restreindre.
Une quatrième tâche revêt une importance tout aussi grande : les acteurs politiques doivent s’abstenir de recourir au langage de la trahison et de la purification pour régler les futures luttes de pouvoir. Les États d’après-guerre héritent souvent de la tentation de gouverner par la suspicion. Cette voie peut permettre de consolider l’autorité à court terme, mais elle sape la légitimité sur le long terme.
L’alternative est déjà visible. Lorsque les étiquettes de la guerre se transforment en institutions de la paix, le droit devient le prolongement de la colère de la guerre. Lorsque la survie est reformulée en culpabilité, la justice perd toute crédibilité avant même d’exister.
Les guerres ne survivent pas toujours par les armes. Parfois, elles survivent par les mots qui décident qui a sa place une fois que les armes se sont tues.


Eglal Hamid est une écrivaine et commentatrice politique soudanaise qui s’intéresse aux conflits, aux déplacements de population, à la survie des civils et aux politiques de reconnaissance dans des contextes africains. Ses travaux examinent comment le langage, le droit et le pouvoir façonnent la vie des civils pendant et après la guerre. Elle a publié dans Democracy in Africa et Pambazuka News.





