La Haye n’a pas fait acte d’ingérence dans la démocratie philippine. Elle l’a mise à nu. Pour qui ne suit pas de près la politique philippine, le dernier chapitre de l’enquête de la Cour pénale internationale (CPI) sur les Philippines pourrait ressembler à un énième débat juridique sur la compétence. Ce n’est pas le cas : il s’agit au contraire d’un test pour la République des Philippines.
Lundi 11 mai 2026, la CPI a rendu public un mandat d’arrêt contre le sénateur Ronald « Bato » dela Rosa, ancien chef de la police de Rodrigo Duterte et figure de proue de la « guerre contre la drogue » menée par l’ex-président. Le mandat jusqu’ici placé sous scellé aurait été émis en novembre 2025. La Cour estime qu’il existe des motifs raisonnables de croire que Dela Rosa a commis des meurtres constituant des crimes contre l’humanité, dont 32 homicides, entre 2016 et 2018.
Cela aurait déjà constitué un événement en soi. Dela Rosa n’est pas un simple fonctionnaire à la retraite se cachant dans une banlieue. C’est un sénateur en exercice, un ancien chef de la police nationale, et l’un des hommes qui a transformé la rhétorique de campagne de Duterte en pratique policière. Il était la mascotte de ‘Tokhang’, le nom de code opérationnel de la « guerre contre la drogue » meurtrière de Duterte. Si Duterte en était l’auteur, Bato en était l’un des exécutants.
Dela Rosa, absent de la scène publique depuis des mois, a soudain réapparu le 11 mai dernier au Sénat pour participer à l’éviction du président du Sénat Tito Sotto, remplacé par Alan Peter Cayetano, un allié de Duterte. Cela alors que, le même jour, la Chambre des représentants lançait une deuxième procédure de destitution contre la vice-présidente Sara Duterte. Le Sénat ne se contentait pas de changer de cap. Il se réorganisait pour mener de front deux batailles : l’affaire devant la CPI contre Bato ; et le procès en destitution de Sara Duterte.
Coups de feu au Sénat
Puis vient la farce : les caméras de vidéosurveillance montrent Dela Rosa poursuivi par des agents du Bureau d’enquête national à travers le Sénat. Il est placé en « détention préventive » par le même Sénat qu’il venait d’aider à faire basculer en faveur d’un fidèle de Duterte. Des barbelés sont érigés. La police anti-émeute est rassemblée. Et les sénateurs discutent solennellement de règles et de souveraineté tandis qu’un homme accusé de crimes contre l’humanité se cache derrière l’immunité parlementaire comme un enfant sous une table.
Mercredi soir, la farce prend une tournure plus sombre. Des coups de feu sont tirés à l’intérieur du Sénat. Jeudi, Dela Rosa a disparu. Reuters rapporte que Cayetano a lu un message de l’épouse de Dela Rosa faisant référence à son « évasion », alors que l’on ignorait toujours où il se trouvait et que le gouvernement ne pouvait pas dire qui avait tiré ni qui exactement était entré dans l’enceinte du Sénat. Selon Reuters, des enquêteurs se demandent si ce chaos n’a pas été mis en scène. Si c’était le cas, cela ferait passer cet épisode de la simple tentative d’obstruction à quelque chose d’encore plus sinistre.
C’est la dernière réponse à la question que j’avais posée dans Justice Info après l’arrestation de Duterte : que retireront les Philippins de la CPI ? La réponse, jusqu’à présent, n’est pas encore la justice. Mais la CPI a forcé la classe politique à sortir du bois.
« Quel traitement nos familles ont-elles reçu ? »
Pendant des années, les défenseurs de Duterte ont affirmé que la guerre contre la drogue était légale, populaire et nécessaire. Ils ont dit que les morts étaient des criminels, que la police n’avait tué qu’en légitime défense, que les critiques internationaux ne comprenaient pas les réalités philippines. Très bien. Alors allez au tribunal. Argumentez. Défendez-vous au grand jour.
Au lieu de cela, le chef des forces de l’ordre s’est enfui.
Cette image a son importance. Un sénateur qui sprinte dans les couloirs pour échapper à ses responsabilités en dit plus long que n’importe quel argumentaire juridique. Les hommes qui promettaient autrefois l’ordre sèment aujourd’hui le désordre. Les hommes qui disaient aux pauvres de se soumettre au pouvoir de la police réclament aujourd’hui d’être jugés de façon équitable. Les hommes qui considéraient les morts comme des dommages collatéraux redécouvrent les droits humains dès qu’on leur passe les menottes.
Les familles des victimes de la guerre contre la drogue ont immédiatement remarqué cette hypocrisie. Une mère a déclaré à Reuters que les puissants sont protégés même lorsqu’ils sont accusés, tandis que les pauvres sont simplement tués. « De quelle procédure nos familles ont-elles bénéficié ? », a-t-elle demandé. C’est là le nœud moral de toute cette affaire. La CPI n’est pas une abstraction pour ces familles. C’est à ce jour la seule institution qui traite leurs morts comme des êtres humains plutôt que comme des statistiques policières.
C’est pourquoi l’argument de « l’ingérence étrangère » est si malhonnête. La Haye n’a pas inventé les cadavres. Elle n’a pas inventé les mères, les veuves et les enfants qui portent cette affaire depuis des années. Elle n’a pas inventé la reconnaissance par la Cour suprême des Philippines elle-même que le retrait du Statut de Rome n’efface pas comme par magie les obligations contractées alors que les Philippines en étaient membre. Comme l’a expliqué Rights Report Philippines, la situation juridique est bien moins mystérieuse que ne le prétendent les sénateurs : les Philippines disposent d’outils de droit interne et de droit international pour arrêter et remettre Dela Rosa, si elle veut bien les utiliser.
Ce n’est pas la souveraineté que la CPI a bousculée. C’est l’impunité.
C’est la raison pour laquelle la réaction a été si virulente. Duterte se trouve déjà à La Haye. Dela Rosa est en fuite. L’ancien assistant spécial de Duterte, aujourd’hui sénateur, Bong Go, ainsi que d’autres personnes, ont été cités comme coauteurs présumés dans des communications déposés auprès de la CPI. Sara Duterte fait de nouveau l’objet d’une procédure de destitution.
La CPI n’a pas assaini le système
Alors oui, la CPI bouscule la démocratie philippine, mais pas de la façon que ses partisans pouvaient imaginer.
Elle n’a pas assaini le système. Elle n’a pas rendu les tribunaux soudainement courageux, la police soudainement honnête, ni le Congrès soudainement attaché à des principes. Elle n’a pas mis fin à la politique dynastique. Elle n’a pas rendu pleinement justice aux victimes. Le procès de Duterte sera long. Dela Rosa peut échapper à son arrestation pendant un certain temps. Le Sénat peut transformer la destitution de Sara Duterte en une nouvelle séance de marchandage entre élites.
Mais la CPI a changé la donne. Elle a rendu l’impunité coûteuse. Elle a forcé chaque institution à choisir publiquement son camp. Le Sénat aurait pu défendre la loi. Au lieu de cela, il a offert un refuge. Le président sortant Ferdinand Marcos Jr aurait pu présenter un argumentaire clair en faveur de la coopération judiciaire. Au lieu de cela, il continue de jouer la même vieille comédie : refus de coopérer, concessions ponctuelles, et déni de responsabilité quant aux conséquences. Les fidèles de Duterte auraient pu plaider l’innocence. Au lieu de cela, ils se retranchent derrière la procédure.
Pour les Philippins ordinaires, qui ne lisent pas chaque document de la CPI, l’impact est bien différent. Beaucoup ne liront pas le mandat d’arrêt. Mais ils verront la vidéo. Ils comprendront le symbole. Un homme pauvre soupçonné de trafic de drogue ne bénéficiait pas d’une détention préventive. Il recevait une balle. Un sénateur accusé d’être au cœur du système qui a tué cet homme bénéficie aujourd’hui du soutien de ses collègues, d’avocats, d’émissions en direct, de pétitions et de la protection du Sénat.
L’impunité sans escorte
La faille démocratique que la CPI a ouverte est là. Non parce que La Haye est parfaite. Elle ne l’est pas. La Cour est lente, sélective, vulnérable à la géopolitique et souvent éloignée des personnes au nom desquelles elle agit. J’ai déjà soutenu que la CPI devait rendre le procès de Duterte utile aux Philippins, sous peine de devenir un énième spectacle lointain pour avocats internationaux. Cela reste valable.
Mais la semaine dernière a mis à jour autre chose. Parfois, la valeur de la justice internationale ne réside pas seulement dans ses jugements. Parfois, elle réside dans la panique qu’elle suscite parmi les intouchables. Bato courant à travers le Sénat, ce n’était pas la justice. Mais c’était quelque chose. C’était l’image de ce moment où l’impunité a perdu son escorte policière.
La République des Philippines se trouve désormais face à un choix. Elle peut traiter la CPI comme une ingérence étrangère et permettre aux fugitifs de transformer le Sénat en refuge. Ou bien elle peut saisir cette occasion pour restaurer la redevabilité au niveau national : arrêter les personnes recherchées, protéger les témoins, poursuivre les auteurs de rang inférieur et enfin dire aux victimes que la loi leur appartient aussi.
La Haye est entrée dans la politique philippine parce que la justice philippine n’a pas fait son travail. La meilleure manière de faire sortir La Haye du pays n’est pas de cacher Bato au Sénat. C’est de rendre la démocratie philippine digne de ce nom.


Le Dr Tom Smith est directeur académique du Royal Air Force College et professeur associé de relations internationales à l’université de Portsmouth, au Royaume-Uni. Il s’intéresse aux conflits et aux droits humains aux Philippines et en Asie du Sud-Est. Critique virulent du régime de Duterte, il a conseillé plusieurs groupes de défense des droits humains dans la région, en collaboration avec la société civile, le gouvernement britannique, des gouvernements étrangers et des ONG.





