Deir ez-Zor, fer de lance du Printemps de la justice transitionnelle

Les protestations agitent la Syrie depuis quinze jours, réclamant la justice transitionnelle ; un mouvement qui a débuté le 10 juin à Deir ez-Zor, comme le racontent deux journalistes syriens basés dans cette ville martyre de la révolution.

A Deir ez-Zor, en Syrie, des manifestations ont lieu pour soutenir le processus de justice transitionnelle qui n'avance pas malgré les engagements du gouvernement. Photo : des gens manifestent dans la rue en brandissant des drapeaux syriens et des bananes (symbole de justice).
Manifestation pour la justice transitionnelle et contre le retour des chabbihas (milices pro-Assad), à Deir ez-Zor. La banane, brandie par les manifestants, est devenue une métaphore de la justice en Syrie. Si elle reste entière, c'est que la justice est rendue. Si elle tombe par terre, cela veut dire les gens vont glisser dessus. Photo : © Hamza al-Badr / Nahr Media.
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C’est à Deir ez-Zor, ville carrefour de l’Est de la Syrie au trois-quarts détruite par les combats entre rébellion, forces pro-Assad et djihadistes, que sans surprise tout a commencé, le 10 juin, autour d’une revendication centrale : la mise en œuvre de la justice transitionnelle.

Depuis, le pouvoir syrien voit avec angoisse sa population sortir dans la rue – à Palmyre, Alep, Idleb, Lattaquié ou Damas – pour protester contre le retour en grâce d’anciens du régime Assad, et demander qu’il traduise en actes les promesses faites il y a un an avec la création de deux commissions nationales, qui tardent à démarrer.

Et pendant que les autorités locales passent des « accords » avec les manifestants, les procès s’accélèrent soudainement à Damas – avec la tenue mardi d’une nouvelle audience dans l’affaire Atef Najib, mercredi pour Wassim al-Assad et aujourd’hui pour Ahmad Badreddin Hassoun, trois figures de l’ancien régime arrêtées en 2025. Le ministère de la Justice serait en train d’organiser l’ouverture de chambres spéciales dans les régions, d’après le juriste Al-Mutasim al-Kilani.

Les débuts : le refus de la « réhabilitation »

Le mouvement débute, le 10 juin, par une « marche populaire », organisée par d’anciens révolutionnaires, partie du rond-point des Sept Fontaines en direction du rond-point de l’Horloge, dans le centre-ville de Deir ez-Zor.

La manifestation a été déclenchée par la diffusion, dans la matinée, d’une vidéo montrant l’arrivée à Deir ez-Zor de personnalités connues pour leur soutien au régime Assad, escortées par une patrouille de la sécurité du ministère de l’Intérieur.

Les manifestants demandent au gouvernement de mettre fin à ce qu’ils qualifient de “réhabilitation des chabbihas” et “des membres de l’ancien régime ”. Le terme chabbiha désigne des groupes armés qui opérait en dehors du cadre légal, recourant à la violence et à l’extorsion au profit de personnalités influentes du régime Assad.

Le premier jour, aucune réponse n’est apportée. Aucun responsable gouvernemental ne se déplace pour écouter les manifestants, ce qui les conduit à transformer leur rassemblement en un sit-in ouvert baptisé “Sit-in de la dignité”. Une tente est installée sur la place du rond-point Hamoud al-Abd, déplacée par la suite vers la place des Sept Fontaines afin de limiter les perturbations sur la circulation. Celle-ci accueille des personnalités locales, parmi lesquelles d’anciens commandants de l’Armée syrienne libre (ASL), des participants au mouvement populaire de 2011, ainsi que plusieurs députés et des proches de victimes.

Deir ez-Zor, chef-lieu révolutionnaire

Dès mars 2011, Deir ez-Zor a connu un mouvement de contestation pacifique inspiré des « printemps arabes ». Violemment réprimé, il s’est transformé en mouvement armé. Jusqu’à la fin de l’année 2024, la province a été contrôlée par de multiples factions, ce qui a conduit à sa fragmentation en zones d’influence administrées successivement ou simultanément par l’ASL, le Front al-Nosra, l’organisation de l’État islamique, les Forces démocratiques syriennes (kurdes) et celles du régime, soutenu par les milices iraniennes et l’armée russe.

Avant la Révolution, la province comptait environ un million et demi d’habitants, dont près de 350 000 vivaient dans la ville de Deir ez-Zor. Le nombre de victimes se chiffre en milliers, même si aucun bilan officiel ni aucune documentation spécifique à l’échelle de la province n’existent. Les destructions dans la seule ville de Deir ez-Zor sont estimées à près de 70 %.

Aucun programme de reconstruction d’envergure n’a été engagé, hormis quelques projets soutenus par des organisations internationales. Une partie des habitants est revenue dans la ville, mais leur nombre reste limité en raison de l’ampleur des destructions.

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Tente vandalisée, des officiels réagissent

Le 11 juin, les manifestants appellent à une nouvelle mobilisation baptisée « Vendredi de la dignité ». Une manifestation part de la mosquée al-Fateh en direction de la tente du sit-in. Deux jours plus tard, elle est vandalisée par des individus non identifiés. Les manifestants la reconstruisent quelques heures plus tard, affirmant que cet incident n’affecte pas la poursuite de leur mouvement, mais renforce au contraire leur détermination.

Le 14 juin marque la première initiative officielle. Le vice-gouverneur de Deir ez-Zor, Badri al-Masloukh, se rend à la tente du sit-in, où il rencontre ses organisateurs et reçoit une copie de leurs revendications [lire en encadré]. Le lendemain, une rencontre est organisée entre al-Masloukh, le général de brigade Houdhayfa al-Sawa, et des représentants des manifestants.

Selon les déclarations faites à l’issue de la réunion, les autorités se sont engagées à répondre aux revendications des citoyens. À l’issue de cette rencontre, le comité organisateur du « Sit-in de la dignité » annonce la fin du mouvement. Il précise que cette décision a été motivée par le souci de préserver la sécurité et la stabilité de la province de Deir ez-Zor, et qu’une commission a été créée pour surveiller l’application des engagements pris.

Aucune nouvelle mobilisation n’a été organisée jusqu’à présent, dans l’attente que les autorités honorent leur promesse, dans le délai fixé à un mois.

A Deir ez-Zor (Syrie) une manifestation prend la forme d'un sit-in ouvert baptisé “Sit-in de la dignité”. Une tente est installée. Photo : de nombreux hommes (certains assis, d'autres debout) se tiennent sous une tente rayée blanche et rouge.
Après le 10 juin, à Deir ez-Zor, la manifestation se transforme rapidement en un sit-in ouvert baptisé “Sit-in de la dignité”. Une tente est installée sur la place des Sept Fontaines, qui accueille d’anciens commandants de l’Armée syrienne libre (ASL), des participants au mouvement révolutionnaire de 2011, ainsi que plusieurs députés et des proches de victimes. Photo : © Hamza el-Badr / Nahr Media

Inquiétudes et mises en garde

Assaad Jawiche, membre du comité organisateur du sit-in et ancien commandant de l’ASL, accuse les autorités de faire preuve d’une grande complaisance à l’égard des criminels de guerre, en particulier de leurs dirigeants, dont certains sont revenus dans la province, selon lui. Jawiche met en garde contre les conséquences d’une telle situation, estimant qu’elle pourrait avoir des effets catastrophiques pour le pays. Il souligne toutefois que ce mouvement ne s’oppose pas aux nouvelles autorités. Nous les soutenons pleinement, affirme-t-il, tout en considérant que leurs politiques nécessitent d’être soumises à une pression citoyenne.

L’un des aspects marquants du sit-in a été la présence de personnalités connues pour leurs positions modérées. Parmi elles figurait le Dr Anas al-Fteih, l’une des figures les plus en vue de l’opposition à Assad dans la ville. Dès le 11 juin, il a mis en garde contre le retard important pris dans la mise en œuvre de la justice transitionnelle. Selon lui, le choix qui se présente aujourd’hui au pouvoir en place se situe entre « tenir les chabbihas responsables de leurs actes ou assister à un affrontement entre différentes composantes de la société ».

Abou Alwan, un autre organisateur du sit-in, appelle à « respecter les sentiments des gens et à tenir compte de leurs souffrances ». Selon lui, la justice transitionnelle doit primer sur la reconstruction, avertissant qu’une contestation majeure serait inévitable si les autorités ne prenaient pas leurs revendications en considération.

Justice transitionnelle, retards et frustrations

Il y a un an, deux commissions de justice transitionnelle ont été créées, par décrets du président par intérim Ahmet al-Charaa, qui tardent à entrer en action.

Interrogé par Justice Info, Ahmed Hazrouma, membre de la Commission nationale pour la justice transitionnelle, indique qu’il suit le mouvement né à Deir ez-Zor depuis son premier jour. Il explique son émergence par le retard pris dans l’adoption d’une loi sur la justice transitionnelle, dont l’examen reste conditionné à la constitution du Parlement. Ce retard est aggravé, dit-il, par le comportement provocateur de personnes qui pensent être à l’abri de toute poursuite.

Le 29 mai dernier, le président Ahmed al-Charaa s’était rendu à Deir ez-Zor après une montée des eaux de l’Euphrate, qui a provoqué des inondations touchant des terres agricoles, habitations et infrastructures. À cette occasion, al-Charaa a ordonné le lancement de travaux de reconstruction du pont principal et a rencontré plusieurs notables de la ville. Mais selon plusieurs anciens acteurs du soulèvement de 2011, leurs tentatives de rencontrer alors le président et de lui transmettre leurs revendications ont échoué.

Le journaliste et militant Ahmad Yassaoui, basé à Deir ez-Zor, qui a travaillé pour plusieurs médias opposés à Bashar el-Assad comme le journal Al Fourat et la chaîne de TV Derezor, a suivi de près le sit-in pacifique. Pour lui, ce mouvement n’est pas né du hasard, mais résulte d’un cumul de frustrations et de préoccupations réelles concernant le processus de justice.

Pour Yassaoui, cette mobilisation est le résultat d’un manque de transparence et de communication. Un profond fossé et une quasi-absence de dialogue effectif avec les citoyens marque selon lui l’évolution du processus de justice transitionnelle, laissant l’opinion publique dans l’incertitude et dans l’inquiétude quant au sort des droits des victimes.

Plus d’un an et demi depuis la chute du régime Assad, les mesures prises jusqu’à présent, estime-t-il, “ne sont toujours pas à la hauteur des immenses sacrifices consentis par le peuple syrien. Les démarches engagées demeurent timides et ne répondent pas aux attentes de la population.” Selon lui, le maintien en fonction de chabbihas et la présence dans l’administration de personnalités considérées comme proches de l’ancien régime, sans processus de tri ou de vérification et en l’absence de toute forme de redevabilité juridique ou morale, entravent toute avancée vers le changement et la reconstruction de la confiance.

Le « Sit-in de la dignité » constitue le premier mouvement de protestation organisé de cette ampleur à Deir ez-Zor depuis les récents changements politiques en Syrie. Il intervient dans un contexte de revendications croissantes en faveur de la poursuite des responsables des violations et de la mise en œuvre effective de la justice transitionnelle.

LES HUIT REVENDICATIONS DES MANIFESTANTS DE DEIR EZ-ZOR

  1. Traduire en justice les [ex-miliciens pro-Assad] chabbiha, les expulser de la province sans leur permettre d’y revenir, et écarter toute personne ayant soutenu ou servi l’ancien régime.
  2. Exclure les membres de l’ancien régime des forces armées et des services de sécurité, et renforcer le rôle des anciens combattants de l’Armée syrienne libre.
  3. Accorder des facilités éducatives et offrir des opportunités d’emploi aux enfants de la Révolution ayant interrompu leurs études en raison du conflit.
  4. Garantir la prise en charge des enfants de révolutionnaires à travers des allocations, une couverture médicale et d’autres services essentiels.
  5. Réintégrer immédiatement les fonctionnaires licenciés en raison de leur participation à la révolution.
  6. Créer un bureau spécialisé en charge des personnes disparues afin de suivre leurs dossiers et d’assurer leur prise en charge matérielle et morale.
  7. Créer un bureau des anciens combattants et œuvrer à la documentation de l’histoire de la révolution syrienne.
  8. Garantir la transparence dans les procès des collaborateurs, lutter contre la corruption et mettre fin au clientélisme.

Cette publication a été financée par l'Union européenne grâce au projet "Justice inclusive en Syrie : renforcer les capacités, mettre les victimes au cœur des préoccupations". Son contenu relève de la seule responsabilité de Justice Info et ne reflète pas nécessairement les positions de l'Union européenne. Les journalistes de Justice Info conservent une pleine indépendance éditoriale sur l'ensemble des contenus.

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