Plus de trois ans après le déclenchement de la guerre au Soudan, le 15 avril 2023, les Forces armées soudanaises (SAF), dirigées par le général Abdel Fattah al-Burhan, et le groupe paramilitaire des Forces de soutien rapide (RSF), sous le commandement du général Muhammad Hamdan Dagalo, dit « Hemedti », s’affrontent désormais pour le contrôle de la ville d’El Obeid. Il ne s’agit là que du dernier épisode d’une série de sièges et de combats qui ont fait 59.000 morts et laissé 33 millions de personnes en mal de nourriture, d’abri et de soins de santé, aboutissant à la « plus grande crise humanitaire au monde », selon l’Onu.
El Obeid rappelle aussi durement que les responsabilités de cette crise s’étendent au-delà des frontières soudanaises : « Sans le soutien des Émirats arabes unis (EAU), nous n’aurions pas assisté à autant d’atrocités », déclare Mutasim Ali, du Centre Raoul Wallenberg pour les droits humains, une ONG internationale. À elles seules, les RSF n’auraient pas la capacité de cibler des infrastructures civiles avec des drones hautement sophistiqués comme elles le font actuellement dans le siège d’El Obeid, explique-t-il. « Seuls les États peuvent se procurer de tels engins. C’est en partie pour cette raison que nous pensons que si l’on ne demande pas de vrais comptes aux Émirats arabes unis, on ne mettra pas fin à ces actions. » Avec d’autres, il a donc soumis le mois dernier une communication à la Cour pénale internationale (CPI).
En janvier 2025, le procureur de la CPI, Karim Khan, promettait devant le Conseil de sécurité de l’Onu de déposer des demandes de mandats d'arrêt concernant les exactions commises au Darfour depuis 2023. Le Darfour est la seule région soudanaise à relever de la competence de la Cour, depuis son renvoi devant elle par le Conseil de sécurité, en 2005. Mais selon une enquête de Middle East Eye publiée début juillet, ces demandes n'auraient pourtant jamais été déposées – si bien qu’une chambre préliminaire aurait dû « ordonner » au parquet de s'expliquer sur ce retard. Le 15 juillet, la procureure adjointe Nazhat Shameem Khan a assuré au Conseil de sécurité de l’Onu que son bureau « avait désormais réalisé des avancées importantes » dans l’enquête sur les crimes commis, entre autres, à El Fasher en 2025 et à Al Geneina en 2023. Elle a évoqué des « progrès concrets » dans l’enquête visant « ceux qui mènent ces attaques, ceux qui les planifient, ceux qui soutiennent de loin la commission d’atrocités et pensent pouvoir bénéficier de l’impunité ».
C'est dans ce vide que s'inscrivent trois initiatives engagées le mois dernier : en quelques semaines, deux communications ont été transmises au bureau du procureur de la CPI, tandis qu'une plainte pour crimes contre l'humanité et crimes de guerre a été déposée sur le fondement de la compétence universelle à Nairobi, au Kenya. Leur point commun : ne pas se contenter de viser les soldats sur le terrain, mais tenter de remonter la chaîne de responsabilité jusqu'à ceux qui, depuis l'étranger, auraient rendu ces crimes possibles en fournissant aux FSR des armes, du matériel militaire ou des mercenaires, ou en soutenant les FAS par des drones, des explosifs et un appui logistique.
Si ces initiatives ont peu de chances d'aboutir à des poursuites concrètes à court terme, elles contribuent néanmoins à nourrir les enquêtes en cours et à maintenir une pression judiciaire et politique sur ceux qui, depuis l'étranger, alimentent la guerre.
Remonter la chaîne des responsabilités
Le 16 juin, une première communication a été déposée auprès de la CPI par sept ressortissants soudanais, tous originaires d'El Fasher et d'Umm Kaddada, dans le Nord-Darfour. Ces derniers y dénoncent les exactions dont ils auraient été victimes, ou témoins, lors d’attaques menées par les FSR au cours du siège d’El Fasher, entre avril 2024 et octobre 2025 – notamment des exécutions, des actes de torture, des violences sexuelles ou des déplacements forcés. Des faits susceptibles de constituer des crimes contre l'humanité et des crimes de guerre, explique leur avocate, Élise Le Gall, selon qui le dossier « explore également la question du génocide », déjà soulevée par plusieurs mécanismes des Nations unies.
Cette communication entend « soutenir le travail qui est en train d'être fait », selon l’avocate, par le bureau du procureur de la CPI en lui apportant de nouveaux éléments susceptibles d'alimenter ses enquêtes. Mais elle entend surtout convaincre les enquêteurs d'élargir leurs investigations à ceux qui, sans avoir participé directement aux exactions, auraient contribué à les rendre possibles depuis l'étranger, en particulier depuis les Émirats arabes unis.
Depuis plus d'un an, en effet, de nouvelles sanctions internationales ainsi que plusieurs rapports ou enquêtes journalistiques ont mis en lumière le rôle des acteurs extérieurs dans le fonctionnement, le financement, le recrutement ou l'approvisionnement logistique des FSR – notamment celui d’Abou Dabi. « Nous avons choisi de concentrer cette communication sur les Émirats arabes unis car les éléments dont nous disposons les désignent comme l'un des principaux acteurs susceptibles d'avoir joué un rôle dans les faits allégués. Au regard de ces éléments, nous avons estimé disposer d'une base factuelle et juridique suffisamment solide pour saisir la Cour pénale internationale », explique Le Gall.
Sans ce pays, estime l'avocate, le conflit n'aurait jamais atteint la même ampleur, ni la même intensité : « Lorsque les combattants des Forces de soutien rapide reçoivent des livraisons d'armes, des drones, des obusiers, des lance-roquettes ou des systèmes de défense antiaérienne, ils deviennent une puissance de frappe phénoménale, avec des conséquences désastreuses pour les populations civiles délibérément prises pour cible. » L'enjeu, c’est de « remonter la chaîne des responsabilités » jusqu'à ceux qui auraient rendu ces crimes matériellement possibles.

Abou Dabi et Dubaï dans le viseur
Les requérants s’appuient sur des dispositions du Statut de Rome qui permettent d'engager la responsabilité pénale de toute personne ayant facilité ou contribué à la commission de crimes internationaux. Si le bureau du procureur faisait application de ces dispositions, il s'agirait, selon Le Gall, d’une démarche « inédite ». « A ma connaissance, la CPI n’a jamais poursuivi des dirigeants d'entreprises pour leur rôle de soutien logistique ou financier à un conflit, ni des responsables politiques étrangers pour complicité », souligne l'avocate.
Concrètement, cette stratégie vise une double cible. D'un côté, plusieurs combattants des FSR directement mis en cause pour les crimes commis à El Fasher et à Umm Kaddada – parmi lesquels « Abu Lulu », dont les vidéos d'exécutions ont largement circulé. De l'autre, plusieurs hommes d'affaires et responsables politiques liés aux Émirats arabes unis, soupçonnés d'avoir contribué à renforcer les capacités militaires de la milice.
Parmi eux figure notamment Algoney Hamdan Dagalo Musa, frère cadet de Hemedti, connu pour être l'un des principaux responsables des achats d'armes et de matériel militaire des FSR. Il est soupçonné d'avoir utilisé sa société Tradive General Trading, basée à Dubaï, pour acquérir des pick-up ensuite transformés en véhicules équipés d’armes lourdes – les mêmes véhicules qui auraient été utilisés pour écraser délibérément des civils lors de la prise d'El Fasher.
Côté émirati, la communication vise aussi Mohamed Hamdan Alzaabi, propriétaire de la société de sécurité Global Security Services Group (GSSG), accusée d'avoir recruté des mercenaires colombiens pour assister les FSR sur le terrain, notamment à El Fasher. Dans un rapport publié en mai 2026, l’ONG Human Rights Watch avait décrit l’entreprise comme une société « prétendument privée », qui entretiendrait « des liens étroits avec les autorités des Émirats arabes unis » et « la famille régnante ».
Enfin, les requérants demandent l’examen du rôle de deux des plus hauts dirigeants du pays : le ministre des Affaires étrangères Abdullah bin Zayed Al Nahyan et le vice-président Mansour bin Zayed Al Nahyan. « Les informations que nous avons collectées sont susceptibles de laisser penser que les autorités émiraties auraient pu jouer un rôle dans la mise en place d'une plateforme logistique ayant permis l'acheminement d'armes vers les FSR, notamment via le Tchad, précise Élise Le Gall. Ces éléments soulèvent la question des autorisations qui auraient été nécessaires à un tel dispositif et de l'éventuel niveau de connaissance ou de responsabilité des autorités concernées. »
Désigner ceux qui soutiennent l’armée gouvernementale
C’est le 29 juin que le Centre Raoul Wallenberg pour les droits humains a emboîté le pas, en adressant sa propre communication à la CPI au sujet du Soudan. L’ONG, basée au Canada mais en collaboration avec une large coalition d’experts juridiques et d’enquêteurs ainsi que d’organisations de la société civile, demande à la Cour de délivrer des mandats d’arrêt à l’encontre de hauts responsables et hommes d’affaires des Émirats arabes unis et de pays voisins du Soudan, comme le Tchad, la Libye et la Somalie, pour « complicité » dans les crimes commis par les RSF au Darfour. Et elle ne s’arrête pas là : elle souligne également « le comportement d’individus en Égypte, en Turquie et en Iran, qui ont fourni des armes et un soutien militaire aux SAF ».
« Nous savons, sur la base des preuves, que les Émirats arabes unis sont l’acteur principal dans cette affaire », dit Ali, mais « pour nous, ce qui importe vraiment, c’est de couvrir plus largement l’implication des acteurs extérieurs. Dès que nous estimons disposer de preuves suffisantes impliquant d’autres pays, nous le disons. » Il explique que bon nombre des frappes aériennes et attaques de drones indiscriminées menées par les SAF ont été perpétrées à l’aide de drones iraniens et turcs, et que l’Égypte a été un « allié clé » des SAF.
Au sujet de la preuve, son collègue Yonah Diamond se contente d’indiquer qu’elle émane d’une enquête propre, menée à partir de « sources confidentielles » et du travail de spécialistes externes en sources ouvertes (Osint) qui ont vérifié des données, telles que les expéditions par cargo et le suivi des vols. Outre la fourniture d’armes et de mercenaires, leur enquête révèle que les EAU ont également financé la construction d’aéroports au Tchad et en Éthiopie, ainsi que des camps d’entraînement dans d’autres pays, afin d’« héberger les drones utilisés dans le conflit et de servir de plaques tournantes pour le transit des armes des RSF ». Quant aux SAF, le rapport indique que « l’Égypte a fourni des drones, des explosifs, des renseignements et un soutien logistique aux SAF, notamment pour accéder au commerce de l’or soudanais, entre autres motivations géopolitiques. »
Ali explique qu’ils se sont intéressés à de hauts responsables et à des dirigeants d’entreprises impliqués dans l’envoi de « cargaisons d’armes en sachant qu’elles étaient destinées à des auteurs d’atrocités ». Il précise que « l’idée, ici, est de les mettre en garde sans même les nommer ». Et d’exiger que le procureur de la CPI « se penche sur les acteurs étrangers ».
Au Kenya, le pari de la compétence universelle
Mais face aux impasses de la justice internationale sur le Soudan, une autre voie est explorée. Le 9 juin, une plainte a ainsi été déposée sur le fondement de la compétence universelle par trois organisations internationales, dont Legal Action Worldwide (LAW) et l'African Centre for Justice and Peace Studies (la troisième organisation demeure confidentielle), auprès du Bureau du directeur des poursuites publiques à Nairobi, au Kenya. Une initiative portée au nom de douze victimes présumées, qui réclament l’ouverture d’une enquête pour des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre qui auraient été commis entre avril 2023 et mars 2025, à Khartoum et dans ses environs – soit en dehors de la zone de compétence de la CPI.
D’après Antonia Mulvey, directrice de LAW, ces personnes auraient toutes été illégalement emprisonnées « à un moment ou à un autre » dans des installations contrôlées par les FSR. Durant leur détention, « elles ont été torturées, elles ont subi des violences sexuelles – dont des viols et de l'esclavage sexuel – et d'autres persécutions. Elles ont aussi été contraintes d'assister à l'exécution de membres de leur famille. »
Pour les organisations à l'origine de la plainte, il s'agit d'une première : jamais une procédure fondée sur le principe de compétence universelle n'avait été engagée au Kenya pour des crimes internationaux commis à l'étranger. La démarche s'appuie sur la Loi sur les crimes internationaux de 2008, qui permet aux autorités judiciaires de poursuivre toute personne soupçonnée d'avoir participé à un génocide, un crime contre l'humanité ou un crime de guerre, « au Kenya ou ailleurs », dès lors qu'un lien de rattachement avec le pays existe – comme par exemple la citoyenneté kényane de l'auteur présumé, ou sa présence sur le territoire après la commission des faits.
Les éléments présentés doivent désormais convaincre le procureur que plusieurs des personnes visées entretiennent des liens suffisamment étroits avec le Kenya pour justifier l'exercice de la compétence des juridictions kényanes. Au total, précise Mulvey, la plainte cible dix commandants des FSR, « de rang intermédiaire à élevé », soupçonnés d’entretenir des « liens politiques et financiers » avec le Kenya. Certains détiendraient même la nationalité kényane, « ce qui leur permet de circuler librement à l'intérieur et à l'extérieur du pays ».

La Kenyan connection
Si l'identité des personnes visées demeure confidentielle, ces allégations font écho à plusieurs révélations récentes. En février 2026, la fuite d'un document interne des services de l'immigration – dont l'authenticité n'a jamais été reconnue par les autorités – avait révélé les noms de plusieurs ressortissants soudanais parmi les détenteurs de passeports kényans. Au même moment, la mise à jour de la notice de sanctions américaine visant Algoney Hamdan Dagalo Musa semblait confirmer l’un de ces cas, puisque le département du Trésor américain y indique que le frère cadet de Hemedti est également titulaire d'un passeport kényan... et d'une carte d'identité émiratie.
Ces informations ont suscité une vive indignation dans le pays. L'ancien président de la Cour suprême, David Maraga, a d’ailleurs demandé l'ouverture d'une enquête, présumant que « le chef de guerre » avait pu obtenir ce document de manière « irrégulière ».
Mais l'affaire des passeports n'est pas le seul élément qui alimente les soupçons. En juin 2025, une enquête de Bellingcat et du Daily Nation avait identifié, dans un entrepôt présenté comme ayant appartenu aux FSR à Khartoum, des caisses de munitions portant des marquages destinés au Kenya. Par ailleurs, c’est à Nairobi que la milice a signé, en février 2025, la charte instituant son gouvernement parallèle, provoquant le rappel de l'ambassadeur soudanais et une crise diplomatique entre les deux pays.
Paradoxalement, les liens que les organisations invoquent pour fonder la compétence des autorités kényanes sont aussi ceux qui rendent cette procédure sensible. Le Bureau du directeur des poursuites publiques ouvrira-t-il une enquête sur des faits impliquant des responsables qui entretiendraient des liens politiques, financiers ou administratifs avec le Kenya ? « Lors du dépôt de notre plainte, nous avons constaté avec satisfaction qu'elle avait été accueillie favorablement et de manière constructive. Il nous a aussi été confirmé qu'elle serait examinée », assure Mulvey, rappelant que parquet est un « organe indépendant ».
« Cette affaire est non seulement l'occasion de mettre à l'épreuve l'engagement du Kenya en faveur de la justice internationale. Mais c'est aussi la démonstration que, bien que les systèmes de responsabilité internes et la communauté internationale aient failli envers le peuple soudanais, les voies vers la justice ne sont pas entièrement fermées », a déclaré Owiso Owiso, l'un des avocats des plaignants dans un communiqué commun aux trois organisations.
Une situation de test
Du côté de la CPI, il reste à savoir si le Bureau du procureur donnera suite à ces différentes communications. Le Gall estime que le contexte est propice. « Les alertes des Nations unies sur le Soudan sont devenues si nombreuses qu'il existe aujourd'hui une masse d'informations qui doit être réutilisée juridiquement », estime-t-elle. À ses yeux, cette initiative s'inscrit par ailleurs dans une évolution plus large de la justice pénale internationale, qui tend progressivement à ne plus s'intéresser uniquement aux auteurs directs des crimes, mais aussi à ceux qui les rendent possibles. « Comme dans les affaires Lafarge ou Lundin, on voit émerger une dynamique consistant à rechercher la responsabilité des acteurs économiques et des soutiens politiques extérieurs. »
Selon Diamond, il s’agit également d’un « test permettant à la CPI de prouver son efficacité sur la scène internationale » et de « combler le fossé d’impunité qui permet aux acteurs extérieurs, installés dans leurs capitales à l’étranger, d’être réellement ceux qui alimentent ces atrocités et en tirent profit ».
Outre la CPI, le Centre Wallenberg s’intéresse également à l’autre cour de La Haye, la Cour internationale de justice (CIJ). En mars 2025, le Soudan a intenté une action contre les EAU en vertu de la Convention sur le génocide, mais les juges de la CIJ l’ont rejetée pour défaut de compétence. Diamond explique qu’ils s’efforcent d’amener les États à intenter une nouvelle action « en vertu de plusieurs traités ». Une piste pourrait consister à invoquer l’embargo sur les armes, imposé par l’Onu en juillet 2004 aux entités non gouvernementales dans la région du Darfour et qui n’a jamais été réellement appliqué. « Nous pensons que les EAU ne peuvent pas s’en tirer à si bon compte », affirme Ali, « et il existe des moyens d’y parvenir. Le principal défi auquel nous sommes confrontés pour l’instant est de trouver un État disposé à engager la procédure. C’est davantage une question de volonté politique que de droit. »
Ali reconnaît que l’absence de volonté politique reste une pierre d’achoppement dans tous les efforts visant à traduire en justice les personnes et les réseaux liés aux Émirats. « Les EAU sont devenus un maillon presque incontournable de l’économie mondiale en termes d’exportations, de mobilité et de divertissement », explique David Donat Cattin, professeur de droit international à l’université de New York, qui a étudié de près l’implication du pays dans la guerre au Soudan. « Dans le cadre du droit international et des relations internationales, les sanctions les plus efficaces ne sont pas les sanctions juridiques ou pénales, mais celles imposées par le tribunal de l’opinion publique : elles créent des situations dans lesquelles il devient gênant d’enfreindre le droit international. »
« Ces initiatives ont un fort pouvoir symbolique », estime Donat Cattin. « Tôt ou tard, les personnes au pouvoir changent. Nous devons donc nous concentrer sur des objectifs à moyen et long terme. »






