Le 12 septembre 1977, Stephen Bantu Biko a été tué pendant sa détention par la police sud-africaine. Au moment de son assassinat, Biko était reconnu internationalement comme l’un des opposants les plus brillants et les plus virulents du régime de l’apartheid.
Biko s’était inscrit en 1966 en médecine à l’université du Natal et était devenu le fondateur et premier président de l’Organisation des étudiants sud-africains. Il était par ailleurs le leader intellectuel du mouvement de la Conscience noire et, à partir de 1977, il occupa le poste de président d’honneur de la Convention du peuple noir, une organisation créée en 1972 pour protester contre l’apartheid. Après son assassinat, Biko fut immortalisé par le travail d’artistes, d’écrivains et de musiciens, et devint une figure emblématique de la lutte contre le racisme.
Biko a été arrêté avec son camarade, Peter Jones, le 18 août 1977, puis emmené au commissariat de Walmer, avant d’être transféré au tristement célèbre Sanlam, siège de la police à Port Elizabeth, dans la province du Cap-Oriental (aujourd’hui Gqeberha, dans la province du Cap-Oriental). Le 6 septembre 1977, Biko a été interrogé et torturé par Jacobus Beneke, Rubin Marx, Gideon Nieuwoudt, Daniel Siebert et Harold Snyman. Le 11 septembre, Biko avait été tellement frappé qu’il ne pouvait plus parler : il avait subi des lésions cérébrales. Il fut emmené à Pretoria, nu et enchaîné à l’arrière d’une Land Rover, et le lendemain, son décès fut constaté.
Le ministre de la Justice et de la Police, Jimmy Kruger, affirma que la mort de Biko était due à une grève de la faim. L’enquête avait conclu à l’époque que « la cause ou la cause probable du décès de M. Biko était un traumatisme crânien, suivi de lésions cérébrales étendues et d’autres complications, notamment une insuffisance rénale. Le traumatisme crânien a probablement été subi le matin du 7 septembre lors d’une altercation avec la police à Port Elizabeth. Les éléments de preuve disponibles ne permettent pas d’établir que le décès a été provoqué par un acte ou une omission constituant une infraction de la part d’une quelconque personne ».

L’une des 300 affaires non résolues de la CVR
L’affaire Biko fait partie des plus de 300 cas de violations flagrantes des droits humains commises pendant l’apartheid restés non résolus à l’issue des travaux de la Commission vérité et réconciliation sud-africaine. Bien que ces dossiers aient été transmis au parquet national, les enquêtes ont été retardées et les poursuites entravées pendant plus de trente ans.
Ce n’est qu’après des décennies de mobilisation de la part des proches survivants, des militants et des avocats travaillant avec la Fondation pour les droits de l’homme que l’État a été contraint de rouvrir ces dossiers non résolus en 2017. Au terme d’une procédure infiniment lente, un verdict historique rendu dans le cadre de l’enquête sur la mort du militant anti-apartheid Ahmed Timol – qui a établi que Timol avait été assassiné et que les policiers encore en vie impliqués dans son meurtre devaient être traduits en justice – a créé un précédent judiciaire.
La famille Biko a toujours refusé l’amnésie historique de l’État post-apartheid. Dans les années 1990, elle a saisi la Cour constitutionnelle pour demander que la clause d’amnistie de la Commission vérité et réconciliation soit déclarée inconstitutionnelle. Elle s’est ensuite opposée aux demandes d’amnistie des assassins de Biko, qui ont continué à mentir lors des audiences de la CVR.
« Pour panser cinquante ans de douleur et de souffrance pour notre famille »
Le 12 septembre 2025, le parquet national a rouvert l’enquête sur la mort de Steve Biko et la procédure devant la cour a débuté en août 2026. Les avocats représentant la famille Biko lors de la réouverture de l’enquête ont demandé un délai supplémentaire pour se préparer, car les retards causés par l’incertitude quant à la prise en charge des frais de justice par l’État ont fait que l’équipe juridique n’a été informée de sa comparution devant le tribunal que juste avant le début de la procédure. Le 26 août 2026, le juge Isaac Madondo a rejeté cette demande, estimant qu’étant donné le temps déjà perdu, il serait inopportun de retarder encore davantage la procédure.
Pour Nkosinathi Biko, fils aîné de Biko et porte-parole de la famille, après des décennies d’attente pour que justice soit faite, il est essentiel que les faits présentés devant le tribunal soient exacts et que le dossier soit aussi complet que possible. Dans une interview accordée après l’annonce de la décision des juges, il a déclaré : « Nous avons simplement demandé au tribunal d’accorder un peu plus de temps à cette affaire afin qu’elle soit traitée de manière approfondie. Nous n’aurons pas d’autre chance. Et la tâche qui incombe à ce tribunal est de panser cinquante ans de souffrance et de misère pour notre famille. » La famille Biko a par la suite déposé des documents auprès de la Haute Cour du Cap-Oriental pour demander un sursis provisoire à la procédure, et la récusation du juge. La demande de sursis a été accordée le 9 septembre 2026, pour une durée indéterminée.
Des aveux sans équivoque d’un ancien chef de la police
Parallèlement, la commission d’enquête Khampepe, chargée d’examiner les allégations selon lesquelles des tentatives auraient été faites pour entraver les enquêtes et les poursuites dans les affaires relevant de la Commission vérité et réconciliation (CVR), poursuit ses travaux. L’ancien chef de la police nationale (2009-2011) puis ministre de la Police (2018-2024), Bheki Cele, a témoigné le 27 août devant la commission d’enquête et admis sa responsabilité dans les retards survenus dans les poursuites pendant son mandat. Cele a reconnu que son refus de financer les frais de justice des auteurs de crimes commis sous le régime de l’apartheid avait eu des répercussions tant pour l’affaire Nokuthula Simelane que pour celle des « Cosas 4 », les retardant de plusieurs années.
Les aveux de Cele et sa volonté de soutenir les travaux de la Commission d’enquête, toujours en activité, contrastent fortement avec la position adoptée par les anciens présidents Thabo Mbeki et Jacob Zuma, qui ont été cités à comparaître pour rendre compte du rôle qu’ils auraient joué dans la conclusion et le maintien d’un accord secret avec des généraux de l’époque de l’apartheid visant à permettre des amnisties détournées, ainsi que dans l’entrave aux enquêtes et aux poursuites relatives aux affaires de la CVR. Leur tentative, soutenue par le président Cyril Ramaphosa, visant à faire récuser la présidente de la commission d’enquête, l’ancienne juge Sisi Khampepe, a été rejetée par la Cour constitutionnelle le 31 août 2026. Cependant, les anciens présidents ont obtenu l’autorisation de faire appel, et la Fondation Jacob Zuma a immédiatement annoncé son intention de contester cette décision et d’engager des poursuites contre Khampepe.
Les deux membres encore en vie de l’équipe de la police de sécurité qui avaient si violemment agressé Biko qu’il était tombé dans le coma se sont vu refuser l’amnistie par la CVR, mais n’ont jamais été tenus de rendre compte de leurs crimes. Daniel Petrus Siebert et Jacobus Johannes Oosthuysen (Johan) Beneke ont vécu leur vie en toute impunité dans l’Afrique du Sud libre pour laquelle Biko a donné sa vie. Siebert, qui a conclu son témoignage lors de l’enquête le 7 septembre 2026, a nié toute responsabilité dans le meurtre de Biko. Le mépris cynique des responsables de l’État, passés et présents, envers la souffrance de ceux qui, comme la famille Biko, ont passé des décennies sans voir justice être rendue, fait en sorte que les terribles exactions perpétrées par le régime de l’apartheid restent une plaie ouverte.

Kylie Thomas est maître de conférences à la Faculté d’histoire et au Radical Humanities Laboratory de l’University College Cork, en Irlande, ainsi que chercheuse invitée à l’Institut Niod pour les études sur la guerre, l’holocauste et le génocide, à Amsterdam. Elle écrit sur la violence pendant et après l’apartheid, sur la photographie et la résistance, ainsi que sur l’activisme queer et antiraciste en Afrique du Sud. Titulaire d’un doctorat de l’université du Cap, en Afrique du Sud, elle est l’auteure de “Impossible Mourning: HIV/AIDS and Visuality after apartheid” et “Afterimages of Apartheid: Photography and Resistance (2025).”.






