Suisse : Louis Agassiz un scientifique raciste et indéboulonnable

28.08.17

Frédéric Burnand, Genève (de notre correspondant)
Le Club Alpin Suisse a refusé de biffer le glaciologue ségrégationniste de sa liste de "membres d'honneur" (photo de 1870) Le Club Alpin Suisse a refusé de biffer le glaciologue ségrégationniste de sa liste de "membres d'honneur" (photo de 1870) ©The New York Public Library

Célèbre glaciologue du 19e siècle, Louis Agassiz est consacré par une montagne portant son nom dans les Alpes bernoises. Mais le scientifique suisse fut aussi un théoricien de la hiérarchie des «races humaines» et un chaud partisan de leur séparation. De quoi engendrer une polémique qui rappelle celle qui secoue actuellement les Etats-Unis à la suite des événements de Charlottesville.

 C’est un puissant retour de flamme mémorielle qui chauffe les consciences aux Etats-Unis après les manifestations violentes de néo-nazis et de partisans du Ku Klux Klan à Charlottesville (Etat de Virginie). L’histoire conflictuelle du pays refait bruyamment surface. Les plaies de la guerre de Sécession (1861-1865) suppurent à nouveau, alors que les Afro-Américains continuent de subir dans leur chair le long et douloureux accouchement d’une Amérique post-raciale.

 Après Charlottesville, les Etats-Unis débattent de l’opportunité de déboulonner ou non les statues de généraux du Sud ségrégationniste. Une question qui agite aussi la Suisse avec un personnage historique qui a d’ailleurs partie liée avec l’histoire ségrégationniste américaine. Le scientifique Louis Agassiz (1807-1873) est en effet considéré comme l’un des pères fondateurs des sciences naturelles aux Etats-Unis et ses théories racistes se sont renforcées lors de sa longue carrière dans le Nouveau Monde d’alors, des thèses qui apportèrent une caution scientifique aux lois ségrégationnistes Jim Crow, vu l’aura dont il jouissait.

 «J'ai de tout temps estimé que l’égalité́ sociale ne pouvait être mise en œuvre. C'est une impossibilité́ naturelle qui découle du caractère même de la race noire»; car les Noirs sont « indolents, badins, sensuels, imitateurs, obséquieux, accommodants, dociles, inconstants, instables dans les buts qu'ils poursuivent, devoues, affectueux, differents en tout des autres races, on peut les comparer à des enfants ayant atteint une taille d'adulte tout en conservant un esprit pueril... J'en conclus donc qu'ils sont incapables de vivre sur un pied d'egalité avec les Blancs dans une seule et meme communauté, sans etre un élement de désordre social.», écrit Louis Agassiz en 1863, une citation tirée d’un article de l'historien Jean-Paul Schaer paru en 2007.

 

Statue de Louis Agassiz tombée de la façade du département de zoologie de l'université de Stanford après le tremblement de terre de 1906

«Démonter Louis Agassiz»

 Une facette peu glorieuse du personnage mise en lumière en Suisse et dénoncée depuis 2007 par le comité «Démonter Louis Agassiz», lancé par l'historien saint-gallois Hans Fässler. En guise d’acte symbolique, ce militant antiraciste fit campagne pour débaptiser le Pic Agassiz situé dans les Alpes bernoises pour le renommer Rentyhorn, du nom d'un esclave qu'Agassiz avait photographié en 1850 comme «preuve scientifique» de l'infériorité de la race noire. La tentative a échoué.

 Le comité «Démonter Louis Agassiz» a ensuite voulu que le Club alpin suisse (CAS) retire le titre de membre d’honneur qu’il avait accordé au glaciologue en 1865. Une question tranchée la semaine dernière par l’association. Selon le CAS, biffer Louis Agassiz de la liste des anciens membres d’honneur reviendrait à falsifier l'Histoire.

 Réécriture de l’Histoire

 Spécialiste des questions mémorielles liées aux crimes contre l’humanité et professeur associé à l’université de Neuchâtel, Pierre Hazan développe cet argument. Revenant sur les événements de Charlottesville, le conseiller éditorial de justiceinfo.net écrit: «Comment ne pas comprendre la volonté de se défaire des symboles d’un temps révolu, où l’on refusait à certains la qualité d’homme sous prétexte que leur peau était de couleur différente? Mais même en retirant les monuments de l’espace public, l’histoire ne s’efface pas (…) Faut-il systématiquement déboulonner les anciennes idoles pour les remplacer par de plus actuelles, jusqu’à leur tour, elles cèdent la place et tourne manège? ou ne faut-il pas plutôt, les contextualiser, c’est-à-dire, donner des clefs pour déchiffrer l’évolution des sociétés? C’est dans un bref sursaut de lucidité ce qu’a twitté le président Donald Trump, lorsqu’il écrit: ‘On ne change pas l’histoire, mais on peut apprendre d’elle’, après … cependant avoir posé l’équivalence entre suprématistes et antifascistes!»

 Un travail de mémoire qu’a permis l’action de Hans Fässler à propos de Louis Agassiz, alors que sa figure fut soigneusement lissée pour n’en garder qu’une image héroïque.

 Tentant de nuancer l’appréciation que l’on peut avoir du scientifique, l’historien Jean-Paul Schaer écrit: «Homme de son temps, plus engagé que d'autres dans le débat des races humaines, Agassiz n'est pas parvenu à se détacher des préjugés qui ont marqué son époque. Il n'en sort pas grandi, mais il nous paraît faux de le considérer comme ayant été globalement au-delà des égarements de la majorité de ses contemporains.»

Des égarements qui ont tout de même nourri, au 20e siècle, le régime d’Apartheid en Afrique du Sud ou le délire exterminateur des Nazis, dont les lois raciales de Nuremberg furent influencées par les lois Jim Crow. C’est en tout cas la thèse de “Hitler's American Model: The United States and the Making of Nazi Race Law”, le dernier ouvrage de James Q. Whitman, renommé professeur de droit comparé à l’université de Yale.

 

 

 

 

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