Un soldat russe condamné pour crimes de guerre dans la région de Kyiv

Cette affaire est l’un des rares procès de soldats russes en Ukraine et porte sur un crime de guerre commis près de la ville de Borodyanka, à 25 kilomètres de la ville martyre de Boutcha. L’un parmi les milliers de crimes perpétrés dans la région de Kyiv au début de l’invasion russe. L’accusé, un soldat d’une vingtaine d’années, a été condamné le 9 avril à 12 ans de prison après avoir reconnu sa culpabilité.

Procès d'un soldat russe pour crimes de guerre près de Kyiv, en Ukraine - Photo : un civil ukrainien marche dans la rue alors que des fumées sont visibles au loin, suite à un bombardement russe.
Dans l'affaire jugée par le tribunal de Borodyanka, la victime était un de ces milliers d'habitants de la région de Kyiv pris pour cible par les troupes russes au début de l'invasion. Photo prise le 24 mars 2022 près d'un entrepôt en flammes touché par un obus russe dans la banlieue de Kyiv, la capitale de l'Ukraine. Photo : © Fadel Senna / AFP
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Il n’y a pas de reporters dans la salle d’audience du tribunal du district de Borodyanka, dans la région de Kyiv (Ukraine), pour le procès de Radik Gukasian. Pas de journalistes qui écoutent les témoignages, prennent des notes ou chuchotent sur les bancs, au fur et à mesure du déroulé du procès. Et pour cause, le soldat russe captif est jugé à huis clos car selon la cour, son témoignage « pourrait avoir des conséquences négatives pour ses proches vivant sur le territoire de la Fédération de Russie, ainsi que des conséquences négatives pour l’accusé lui-même en cas de retour sur le territoire de la Fédération de Russie ».

L’accusé lui-même n’est pas physiquement présent : le bâtiment du tribunal de Borodyanka a été détruit par un incendie en mars 2022 du fait du conflit, de sorte que les procès se déroulent dans un autre bâtiment, qui n’est pas considéré comme adapté aux allers et venues des accusés. Gukasian prend donc part à son propre procès via visioconférence depuis le centre de détention provisoire de Kyiv.

Loin des yeux et des oreilles de la presse, le tribunal a tenté de comprendre comment et pourquoi ce membre des forces armées russes et son unité ont abattu un civil ukrainien en mars 2022. Un homme parmi des centaines de civils tués par les soldats russes dans cette région proche de la ville martyre de Boutcha, une ville de banlieue tranquille située au nord-est de Kyiv, et occupée par l’armée russe durant un mois.

Capturé par l’armée ukrainienne en août 2022, ce soldat de 29 ans est le seul membre de son unité militaire à répondre de ce crime.

Qui est Radik Gukasian ?

Né en 1995, Gukasian a moins de 20 ans lorsqu’il rejoint l’armée russe en 2014. A partir de 2015, le jeune soldat est sous contrat avec le 331e régiment de parachutistes de la 98e division aéroportée des forces armées russes. Son unité militaire est stationnée à la ville russe de Kostroma, au nord de Moscou, où vivent sa femme et ses deux enfants.

En mars 2022, Gukasian participe à l’invasion de l’Ukraine, notamment dans la région de Kyiv. Il est mécanicien-chauffeur dans la septième compagnie. Sur ordre de leurs supérieurs, les soldats ont établi des positions de tir dans la zone de la route entre le village de Zdvyzhivka et le village de Babyntsi dans la région de Boutcha, où des équipements militaires tels que des véhicules de combat d’infanterie (BMP-2) et de l’armement ont été déployés.

La compagnie reste dans la région moins d’un mois. Fin mars, Gukasian et son unité se retirent en Biélorussie. Cependant, il revient rapidement en Ukraine, d’abord dans la région de Donetsk, puis dans la ville d’Izioum, dans la région de Kharkiv. Le 29 août 2022, le soldat russe est capturé près du village d’Olhyno, dans la région de Kherson.

Procès d'un soldat russe pour crimes de guerre en Ukraine. Photo : salle d'audience du tribunal de Borodyanka.
Dans la petite salle où siège le tribunal de Borodyanka depuis sa destruction lors des combats en mars 2022. L'accusé participe à son procès par vidéoconférence depuis le centre de détention provisoire de Kiev. Photo : © Iryna Salii

Une voiture rouge sans aucun signe militaire

Peu de temps après sa capture, Gukasian a lui-même déclaré aux forces de l’ordre ukrainiennes que sa conscience le tourmentait. Dans une déclaration écrite adressée au Bureau du procureur général et datée du 24 septembre 2022, Gukasian a déclaré que, fin février, début mars, sous les ordres du commandant adjoint de la septième compagnie, lui et d’autres militaires russes avaient été impliqués dans la fusillade d’une voiture circulant sur une route.

Selon le dossier et le témoignage de Gukasian, vers le 5 mars, le premier commandant adjoint de la compagnie, Nikolaï Simov, s’est présenté au niveau de la position occupée par ses subordonnés et les a avertis de la présence d’une voiture rouge qui circulait sur la route, le long des positions de l’unité militaire, en provenance du village de Babyntsi, en direction du village de Zdvyzhivka.

Lorsque la voiture s’est approchée, Simov leur a donné l’ordre d’ouvrir le feu. L’acte d’accusation indique que la voiture ne portait aucun signe militaire et que le conducteur était un civil ukrainien. Selon Gukasian, tous ont tiré avec des fusils d’assaut d’une distance d’environ 50 mètres, et il a vidé un demi-chargeur de munitions.

La voiture a pris feu. Le conducteur a réussi à s’enfuir, mais il est tombé à proximité. Selon le témoignage de Gukasian, lorsque la voiture a brûlé, Simov s’est approché. Un coup de feu a retenti, puis il a ordonné aux autres soldats d’enterrer le corps.

La position des soldats russes se trouvait près de la maison d’un villageois. Ils venaient dans son jardin pour chercher de l’eau. Ce résident, qui a témoigné dans cette affaire, a reconnu l’accusé comme l’un des militaires venus chercher de l’eau. Début mars, il a entendu des tirs d’armes automatiques et une explosion. Le lendemain, alors que les occupants n’étaient pas en vue, l’homme est sorti de chez lui et a aperçu une voiture incendiée sur la route. Il a témoigné qu’à trois mètres de là, une botte dépassait de la terre. Le villageois s’est aussi rappelé qu’à la fin de l’occupation, des restes humains avaient été déterrés à cet endroit précis.

En Septembre 2022, lors d’une reconstitution des événements organisée durant l’enquête, Gukasian a montré l’emplacement de sa position de combat depuis laquelle il avait tiré, et le lieu où le corps avait été enterré. Les forces de l’ordre ont déterré le cadavre, qui n’était plus identifiable six mois après son décès, mais l’homme portait une croix autour du cou.

Un civil qui fuyait les combats à Kyiv

Le 12 avril 2022, une femme avait signalé à la police ukrainienne que son fils avait disparu le 28 février dans la région de Kyiv. L’analyse ADN a confirmé que le corps retrouvé dans les bois était celui de son fils.

Lors de l’audience, un autre de ses enfants a déclaré par visioconférence que le défunt était son frère et vivait à Kyiv au début de l’invasion de l’Ukraine. D’après leurs conversations téléphoniques, il pouvait dire que le premier jour de la guerre, le 24 février 2022, son frère avait quitté Kyiv en voiture pour aller vers Irpin et avait passé la nuit près de l’aéroport de Gostomel. Il ne connaissait pas la région, alors il s’était perdu et avait passé la nuit dans les bois. Il avait ensuite tenté de rejoindre le village d’Halynka, où la famille a des proches, près de Borodyanka.

La dernière fois que le témoin avait parlé à son frère, ce dernier avait confié qu’un habitant local avait accepté de lui offrir un abri, puis la communication avait été coupée. Le défunt travaillait comme réparateur d’appareils électroménagers et transportait les outils nécessaires à son travail dans le coffre de sa voiture.

Aveu de culpabilité confirmé par un test de polygraphie

Selon le dossier, lors d’un test de polygraphie (communément appelé « détecteur de mensonges »), les réactions de Gukasian n’ont pas indiqué qu’il avait commencé à tirer sur une voiture civile sans ordre du commandant adjoint de la compagnie, ni qu’il savait qu’il y avait un civil dans la voiture, ni qu’il avait l’intention de tuer le civil.

Gukasian a plaidé coupable, confirmant que le conducteur ne représentait aucune menace pour lui ni pour son unité, mais qu’il avait ouvert le feu parce qu’il suivait l’ordre de son commandant.

Dans la liste des infractions pénales commises par Gukasian figure également un vol de biens civils, non justifié par une quelconque nécessité militaire. Le 20 mars 2022, Gukasian et un groupe d’autres soldats sont entrés par effraction dans une maison privée de trois étages dans le village de Loubyanka en passant par une porte métallique endommagée. Les soldats ont constaté que la maison avait déjà été pillée avant leur arrivée. Gukasian est monté à l’étage et a vu une PlayStation dans la chambre des enfants au troisième étage. Il a pris la console de jeu et l’a ensuite envoyée à ses enfants à Kostroma.

Le tribunal a déclaré Gukasian coupable de violation des lois et des coutumes de la guerre, et l’a condamné le 9 avril dernier à 12 ans de prison.


Ce reportage fait partie d’une couverture de la justice sur les crimes de guerre réalisée en partenariat avec des journalistes ukrainiens. Une première version de cet article a été publiée sur le site d’information « Sudovyi Reporter ».

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