L’art du deal : le piège biélorusse

En mars dernier, le procureur de la Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur de présumés crimes contre l’humanité commis par la Biélorussie, notamment des expulsions forcées et des persécutions. Ne soyez pas dupes des récentes libérations de prisonniers politiques, met en garde le président de la Fondation des prisonniers politiques biélorusses en Pologne.

La Biélorussie utilise ses prisonniers politiques comme monnaie d’échange en matière de politique, de diplomatie ou sur le plan économique, le plus souvent avec les États-Unis. Photo : Des policiers cagoulés ont menotté un civil dans la rue et l’emmènent de force en détention.
Selon experts et militants des droits humains, la Biélorussie ne cesse de générer des prisonniers politiques qui servent de monnaie d’échange dans leurs négociations avec l’Occident. Photo : © AFP
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La libération de prisonniers politiques biélorusses est souvent interprétée par les observateurs internationaux comme un signe de libéralisation du régime et d’amélioration de la situation des droits humains. Mais dans les systèmes autoritaires, ces libérations peuvent aussi servir des objectifs politiques et diplomatiques.

Les événements survenus en Biélorussie entre 2025 et 2026 illustrent ce schéma. Des prisonniers politiques ont été libérés en plusieurs vagues, mais le mécanisme des poursuites pénales à motivation politique est resté intact. En outre, ces libérations ont de plus en plus souvent coïncidé avec des périodes d’engagement diplomatique et de négociations avec l’extérieur.

Dans ce cadre, les prisonniers politiques remplissent une double fonction. Sur le plan national, ils restent un instrument d’intimidation et de contrôle. Sur le plan international, ils deviennent une ressource pouvant être utilisée dans des négociations, échangée contre des concessions ou présentée comme preuve d’une volonté de dialogue.

Cela ne veut pas dire que ces vagues de libérations aient été causées uniquement par les négociations avec les États-Unis ou par les politiques de sanctions. Le système de persécution politique existait bien avant le début des contacts diplomatiques actuels. Depuis 2025, cependant, la libération de prisonniers politiques est de plus en plus utilisée comme une ressource politique externe.

Considérés dans leur ensemble, les événements de 2025-2026 révèlent un schéma récurrent. De nouvelles affaires pénales génèrent de nouveaux prisonniers politiques. Certains sont ensuite libérés et sont intégrés au processus diplomatique, tandis que de nouvelles arrestations viennent alimenter le système. C’est cette reproduction continue de prisonniers politiques, plutôt que les libérations individuelles, qui aide à expliquer la logique sous-jacente aux développements actuels.

Quatre vagues de libérations

La première vague majeure a eu lieu le 21 juin 2025, lorsque 14 personnes ont été libérées après la visite d’un envoyé spécial américain à Minsk. Les agences de presse internationales ont décrit cette libération comme le résultat de la médiation américaine et comme la mesure la plus significative prise à l’époque par le président biélorusse Alexandre Loukachenko pour atténuer l’isolement international de la Biélorussie. Mais elle n’a pas été suivie d’une fin de la répression. Au cours du même mois, de nouveaux cas de pressions politiques, de détentions et de perquisitions ont été enregistrés, montrant que le mécanisme de persécution politique restait en place.

La deuxième vague a eu lieu le 11 septembre 2025. La Biélorussie a libéré 52 personnes, dont des ressortissants étrangers et des prisonniers politiques biélorusses. Selon les agences de presse internationales, cette libération faisait suite à un appel du président américain et s’inscrivait dans un contexte de rapprochement prudent entre Minsk et Washington. En contrepartie, les États-Unis ont levé les restrictions imposées à la compagnie aérienne nationale biélorusse.

Le cas de Mikola Statkevich, dirigeant du Parti social-démocrate biélorusse « Hramada du peuple », est particulièrement révélateur. Après avoir refusé de quitter la Biélorussie, il a été renvoyé en prison. Pendant longtemps, aucune information n’a filtré sur le lieu où il se trouvait ni sur son état. On a appris par la suite que sa santé s’était gravement détériorée et qu’il avait été victime d’un accident vasculaire cérébral. Le cas de Statkevich montre que le régime n’offre pas d’alternative à l’expulsion forcée du pays et, en cas de refus, renvoie la personne en prison.

La troisième vague a eu lieu le 13 décembre 2025. 123 personnes ont été libérées, dont certains des prisonniers politiques les plus notoires. Presque simultanément, les États-Unis ont annoncé la levée des restrictions sur le secteur de la potasse biélorusse, l’un des principaux atouts économiques du régime. Deux jours plus tard, des informations faisaient état d’un allègement des sanctions pour trois entreprises biélorusses de potasse, à la suite de la libération de prisonniers. À ce stade, le lien entre les libérations et les bénéfices en politique étrangère est devenu particulièrement visible.

La quatrième vague a eu lieu le 19 mars 2026, avec la libération de 250 prisonniers. Il s’agit de la plus importante vague jusqu’ici. Le même jour, des informations ont indiqué que les États-Unis avaient accepté un allègement des sanctions pour le secteur financier biélorusse, y compris certaines banques, et avaient également levé les restrictions restantes sur un certain nombre d’organismes liés à l’industrie de la potasse. L’envoyé spécial américain a alors directement lié un nouvel allègement des sanctions à la libération éventuelle des prisonniers politiques restants.

Comment la répression politique reste intacte

Ces libérations s’inscrivent dans le contexte de négociations de politique étrangère, s’accompagnent de résultats diplomatiques ou économiques, et ne mettent pas fin à de nouveaux dossiers à motivation politique. Cette répétition permet de parler d’un modèle établi. Une libéralisation implique davantage que la libération d’une partie des prisonniers politiques. Elle nécessite des changements au sein même du système de persécution politique. Cela voudrait dire une réduction du nombre de nouvelles affaires à motivation politique, une plus grande transparence des procédures judiciaires et la fin des pressions exercées sur les avocats, les familles et les anciens prisonniers politiques. Rien de tout cela ne s’est produit.

Tout au long de 2025-2026, les autorités ont continué à engager de nouvelles poursuites à caractère politique, à s’appuyer sur des accusations d’« extrémisme » et à mener des procédures à huis clos. Plus d’un millier de personnes étaient toujours emprisonnées pour des motifs politiques à la fin de 2025. En février 2026, des experts de l’ONU ont salué ces libérations mais ont averti qu’elles s’accompagnaient d’expulsions forcées et d’une répression continue.

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La libération de prisonniers politiques a acquis une valeur politique importante pour le régime. Tant que de nouveaux prisonniers politiques continueront d’apparaître, leur libération peut servir de sujet de négociation. Ce qui est important ne réside donc pas seulement dans la répression en tant que forme de châtiment, mais aussi dans la capacité du système à produire continuellement de nouveaux prisonniers politiques.

Les prisonniers politiques en Biélorussie ne sont pas créés uniquement dans le but de mener des négociations avec l’Occident. Leur jaillissement trouve ses racines dans la répression des manifestations, la destruction de la société civile, la punition de ce qui est perçu comme de la déloyauté et la démonstration du pouvoir de l’État. Une fois que des prisonniers politiques existent, leur libération peut cependant servir de levier de négociation et acquérir une valeur politique à l’extérieur.

Le nombre de personnes libérées n’indique pas, en soi, un changement systémique. Tant que de nouveaux dossiers à caractère politique continuent d’apparaître, le mécanisme sous-jacent de la persécution politique reste en place.

Exil forcé : que se passe-t-il après la libération ?

Ce schéma est particulièrement visible dans les cas où la libération se traduit, en réalité, par une expulsion du pays. Des experts internationaux ont maintes fois prévenu que les libérations peuvent s’accompagner d’un exil forcé, de pressions continues et d’autres restrictions après la sortie de prison. Des déclarations conjointes d’organisations internationales de défense du droit et des droits humains ont indiqué que jusqu’à 342 prisonniers politiques avaient été libérés en 2025, dont plus de la moitié ont été effectivement expulsés de Biélorussie.

Lorsque la libération s’accompagne de l’impossibilité de rester en sécurité dans le pays, de la menace d’une nouvelle persécution ou d’une pression effective pour partir, elle cesse d’être un simple acte de libération et devient une forme de répression en soi.

Dans de tels cas, la libération ne rétablit pas la pleine liberté ni le statut juridique d’une personne. Au contraire, elle s’accompagne d’une expulsion, d’une insécurité juridique et de l’impossibilité de rentrer chez soi en toute sécurité. Un tel mécanisme permet au régime de poursuivre plusieurs objectifs à la fois. En matière de politique étrangère, il crée une image de progrès sur le plan humanitaire. Dans les négociations, les prisonniers politiques libérés deviennent une monnaie supplémentaire et un objet à discuter. Dans le monde de l’information, il permet aux autorités de parler d’évolutions positives tout en continuant à générer de nouvelles affaires à caractère politique.

L’attention internationale se concentre souvent sur le moment de la libération d’un prisonnier. Or, une évaluation correcte nécessite d’examiner ce qui se passe par la suite. Avant la libération, l’État crée un prisonnier politique par le biais de poursuites pénales, de procès à huis clos, de longues peines d’emprisonnement et d’isolement. Au moment de la libération, cette personne peut devenir un élément dans un processus de négociation. Après la libération, le contrôle de l’État persiste souvent. Il peut prendre la forme d’une expulsion, du maintien d’un statut pénal non résolu, de la menace de nouvelles poursuites pénales, de l’absence de garanties pour un retour en toute sécurité dans le pays et de l’impossibilité de rétablir les droits bafoués.

Les limites du marchandage politique

La question clé n’est pas de savoir combien de personnes ont été libérées, mais si l’État continue de créer de nouveaux prisonniers politiques et de maintenir les mécanismes de persécution politique. Tant que cela perdure, les libérations ne peuvent à elles seules être considérées comme la preuve d’un véritable changement systémique. Les quatre vagues de libérations de 2025-2026 illustrent précisément cela. Des personnes sont libérées, mais le mécanisme qui produit de nouveaux prisonniers politiques reste intact.

Le modèle biélorusse de ces dernières années montre comment la répression s’adapte à l’évolution du contexte politique. Ces libérations n’ont pas lieu parce que l’État a reconnu l’injustice de la persécution politique, mais parce que la libération elle-même peut générer des bénéfices politiques, diplomatiques ou économiques.

En ce sens, le cas biélorusse dépasse largement les frontières de la Biélorussie. Il soulève une question plus large sur la manière dont la communauté internationale interagit avec les États qui utilisent le sort des prisonniers politiques comme un élément de négociation. Lorsque la libération de prisonniers s’accompagne de concessions diplomatiques, le système lui-même risque d’être incité à reproduire le même schéma.

La succession des événements de ces dernières années suggère que les prisonniers politiques ne sont pas seulement des victimes de la répression, mais qu’ils font également partie d’une stratégie politique plus large. Cette double fonction – à la fois instrument de contrôle interne et ressource de politique étrangère – rend le cas biélorusse pertinent non seulement pour comprendre les développements à l’intérieur du pays, mais aussi pour un débat plus large sur les droits humains, les négociations internationales et les limites d’un marchandage politique acceptable.

Aleh BaradzinALEH BARADZIN

Aleh Baradzin, ancien prisonnier politique biélorusse, est le fondateur de l’initiative indépendante d’analyse et de recherche International Institute for the Study of Political Repression and Authoritarian Systems (IISPR), et président du conseil d’administration de la Fondation des prisonniers politiques biélorusses en Pologne.

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