Tunisie : les femmes oubliées de la transition

Tunisie : les femmes oubliées de la transition©Amine Ghrabi/flickrManifestations août 2013
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Ce 14 janvier 2011, dès 10H du matin, la foule qui enfle de toutes parts sur l’avenue Bourguiba, au centre-ville de Tunis, est mixte. Autant d’hommes que de femmes manifestent pour la dignité, la liberté, le travail, l’égalité, la justice sociale, la démocratie en cette journée mémorable, au bout de laquelle un dictateur a fui le pays qu’il gouvernait d’une main de fer depuis 23 ans. Des femmes de tous âges, de toutes les couches sociales, de toutes les catégories socio professionnelles ont déployé ce jour-là dans l’espace public une parole totalement affranchie de la peur et de la censure dans une ambiance de ferveur révolutionnaire. Elles ont applaudi au passage du groupe d’avocats à la tête duquel les femmes en robes noires chantaient l’hymne national. Les jeunes blogueuses et cyberdissidentes avaient auparavant, depuis le 17 décembre 2010, date de l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant de 27 ans, participé à collecter et à relayer l’information sur les cris et la colère de la rue. Leur connaissance du monde virtuel, des réseaux sociaux mais aussi des techniques de contournement de la censure et de la police du Net de l’ex Président Ben Ali ont contribué à donner un écho planétaire aux évènements tunisiens.

Que serait devenue la révolution sans elles ? Sans leur intelligence, leur courage, leur expertiser, leur sens inné de la liberté ?

Les Tunisiennes n’ont pas baissé les armes par la suite, lorsque les islamistes au pouvoir depuis le 23 octobre 2011, tentent d’imposer dans une Constitution en cours de rédaction le concept de la « complémentarité hommes-femmes ». Le 13 aout 2012, fête nationale des Tunisiennes, des milliers de femmes marchent sur l’artère centrale de la ville de Tunis pour s’opposer à ce projet. Elles réussissent à renverser la vapeur. La Constitution de janvier 2014 consacre l’égalité entre les sexes et se réfère au principe de la « parité ».

Le pouvoir se ferme toujours devant elles

« Dans un pays qui a publié un Code de statut personnel en 1956, un texte abolissant la répudiation et la polygamie et donnant à la gente féminine des droits exceptionnels dans une terre d’islam, dont le droit de disposer de leurs corps, de leurs enfants et de leur destin, il était quasi naturel que les Tunisiennes soient aussi présentes et réactives pendant les derniers bouleversements politiques ayant marqué leur pays. En fait, ce code n’est pas resté au niveau du discours creux, il a déteint sur les pratiques, les actes et les paroles des Tunisiennes. Elles ont intériorisé son esprit avant-gardiste. Génération après générations, il les a affranchies réellement jusqu'à déteindre sur leur conscience politique », soutient Souad Triki économiste, chercheur, militante féministe et ancienne vice-présidente de l’Instance supérieure indépendante des élections (Isie) de 2011.

Et pourtant malgré tous leurs acquis, leur engagement pour les droits et les libertés, toutes leurs marches post révolutionnaires pour la l’égalité et l’équité des chances, sur le terrain du politique, les Tunisiennes restent soumises à un plafond de verre, qui leur interdit l’accès aux postes de décision. Très peu ont investi les gouvernements successifs de transition ces cinq dernières années. 0,7 % occupent de hautes fonctions dans l’administration publique et deux des organisations phares de la Tunisie, consacrées par le Prix Nobel de la Paix 2015, à savoir l’Union Générale Tunisienne du Travail (UGTT) et la Ligue des droits de l’homme n’ont jusqu’ici jamais élu l’ombre d’une femme dans leurs instances de décision !

« L’expérience a démontré que ce ne sont pas les quota mais plutôt la parité horizontale (50% d’hommes et 50% de femmes), inscrite dans la nouvelle constitution, qui peut aider les femmes à arriver à ces postes là. La parité est synonyme d’égalité entre les femmes et les hommes. On peut l’atteindre en Tunisie notamment, où on a fait de grands pas sur ce chemin depuis les élections du 23 octobre 2011. Pour réaliser cet objectif et réformer le code électoral dans ce sens, il faudrait que la société civile se mobilise encore une fois, qu’un groupe parlementaire femme se constitue à l’Assemblée des représentants du peuple où les députées occupent aujourd’hui un pourcentage de 30 % et qu’une commission genre voit le jour au parlement pour contrôler la non discrimination des lois», insiste Souad Triki.

 

Destinées au chômage, même les majors de leur promotion !

D’autres chiffres démontrent la réminiscence des discriminations à l’égard des femmes. Selon les indicateurs de l’Institut national des statistiques (INS), si 63.5% des étudiants sont des étudiantes, elles sont majoritaires à pointer au chômage : 41,1%. Le taux de chômage des femmes diplômées est le double de celui des hommes. Devant deux candidats à l’emploi, on privilégiera celui de sexe masculin même si la jeune diplômée est major de sa promotion !

« Les textes ne sont pas discriminatoires. Le Code du travail consacre l’égalité des salaires. Or, les femmes employées massivement dans l’agriculture sont payées la moitié des hommes. Les mentalités peinent à évoluer dans certains domaines », fait remarquer Souad Triki.

Il arrive aussi que les pratiques et les mentalités régressent, notamment concernant la violence à l’égard des femmes, en nette évolution depuis la révolution. Une enquête du Centre de recherche, de documentation et d’information sur les femmes (CREDIF) vient de révéler à l’occasion de la célébration du 8 mars qu’une femme deux est victime de violences dans l’espace public.

Nadia Chaabane, ancienne députée du parti Al Massar(centre gauche), est engagée aujourd’hui, dans le cadre de l’organisation Enda Inter-arabe de développement communautaire pour la formation des femmes dans les métiers porteurs d’avenir et de revenus conséquents, qu’elle considère comme le meilleur gage pour leur autonomie et pour leur accès à la vie publique et politique. Avec les militantes de son parti, elle vient de lancer une page FaceBook baptisée Nissa-al-46 (Femmes du 46) en référence à l’article 46 de la Constitution qui stipule : « L’Etat s’engage à protéger les droits acquis de la femme et œuvre à les renforcer et à les développer. L’Etat garantit l’égalité des chances entre la femme et l’homme quant à l’accès à toutes les responsabilités et dans tous les domaines. L’Etat œuvre à réaliser la parité entre la femme et l’homme dans les assemblées élues. L’Etat prend les mesures nécessaires en vue d’éliminer la violence contre la femme ».

Des hommes politiques trop frileux

L’ex députée qui s’insurge contre la frilosité des hommes politiques et leur instrumentalisation des femmes dans leurs campagnes et discours électoraux sans avancer aucune volonté de réformes structurelles, bouillonne d’idées pour mettre en place des initiatives en harmonie avec les principes du texte fondamental.

«L'égalité des chances ? On peut l’assurer à travers de simples mécanismes qui ne nécessitent pas le passage par une loi, des décrets ou des circulaires suffisent. A travers des politiques publiques qui facilitent l'accès des femmes au marché de l'emploi en mettant à leur disposition des espaces de prise en charge de la petite enfance, des incitations fiscales permettant l'existence de ces structures sous contrôle de l'Etat, des mécanismes qui obligent les entreprises à rendre compte de leur politique d'embauche, une charte de l'égalité à faire signer aux entreprises, des quota dans les concours de recrutement, des facilitations pour l'accès aux financements et aux banques par le biais d'un fond de garantie dédié », énumère Nadia Chaabane.

Leur Histoire, leur identité et leurs grandes et petites batailles font des femmes tunisiennes des passionarias de la parité.

« Que vaut une révolution si elle ne change pas les préjugés, les inégalités et les attitudes ? », s’interroge Dorra Mahfoudh, sociologue et militante féministe.