Dix ans après l’accord de paix, le Népal va enquêter sur les crimes de guerre

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Suntali Rasaili n’a longtemps eu pour se souvenir de sa fille qu’une poignée de photos jaunies, l’adolescente ayant probablement été exécutée par des soldats népalais au plus fort du conflit contre la rébellion maoïste.

Une décennie après la signature de l’accord de paix, les familles des victimes reprennent l’espoir d’obtenir justice, le Népal s’apprêtant à enquêter ce mois-ci sur les atrocités commises pendant cette guerre.

Rasaili a déposé plainte, comme des milliers d’autres Népalais, auprès de deux commissions, présidées par de hauts magistrats et mises en place pour deux ans pour faire la lumière sur les meurtres, viols et disparitions qui ont émaillé le conflit.

« J’ai l’impression que je ne retrouverai pas la paix jusqu’à ma mort, au moins tant que je n’obtiendrai pas justice pour ma fille », dit Rasaili à l’AFP.

Des dizaines de soldats ont débarqué dans la maison familiale une nuit de février 2004, exigeant de voir Reena, leur fille soupçonnée d’être une maoïste.

Les soldats ont arraché la jeune fille de 17 ans de son lit et empêché les parents de sortir de leur maison. Plusieurs heures après, des coups de feu retentissaient dans le hameau isolé.

Le corps de Reena a été retrouvé gisant près d’un arbre. Elle a été tuée de plusieurs balles dans la tête, les yeux et la poitrine, selon les membres d’ONG.

« Reena adorait l’école, elle avait l’habitude de dire qu’une fois finies ses études et obtenu un emploi, elle s’occuperait de la famille et de nous pendant nos vieux jours », dit Rasaili.

« Sa mort nous a dévastés. Après cela, je n’ai jamais pu laisser mes enfants hors de ma vue, craignant qu’ils ne reviennent pas ».

Plus de 17.000 personnes ont été tuées, 1.300 ont disparu et des dizaines de milliers ont été déplacées pendant ce conflit d’une décennie qui s’est terminé en 2006.

L’accord de paix signé entre les maoïstes et les forces gouvernementales prévoit la création d’une commission « vérité et réconciliation » et une autre sur les « disparitions forcées ».

Mais ces deux commissions n’ont vu le jour qu’en 2015 après des années de bataille politique. Ce retard reflète la réticence des autorités à rechercher les auteurs de crimes, nombre d’entre eux occupant encore des fonctions politiques ou militaires, selon les défenseurs des victimes.

« Que ce soient les maoïstes, la police ou l’armée, tous ceux qui ont été impliqués dans ces crimes sont sur la même longueur d’ondes », dit Ram Kumar Bhandari, coordinateur du Réseau national des familles de disparus. « Ils sont alliés pour masquer la vérité ».

– Craintes d’amnistie –

Quelque 27.000 plaintes ont été enregistrées, et une des deux commissions a repoussé d’un mois la date limite pour déposer les dossiers, vu l’afflux.

Mais des inquiétudes ont émergé pour la sécurité des témoins, aucun programme de protection n’étant prévu. Selon des médias népalais, les forces de sécurité enquêtent sur des plaignants dans l’ouest du pays. L’armée a dû prendre ses distances vis-à-vis de cette initiative.

« Nous soutiendrons et coopérerons avec ces commissions, il n’est pas question de menacer quiconque ou d’essayer de peser sur les enquêtes », a dit à l’AFP le porte-parole de l’armée Tara Bahadur Karki.

Des ONG de défense des droits de l’Homme ont par ailleurs sonné l’alarme après que la coalition au pouvoir, qui comprend les maoïstes, eut négocié un accord permettant de gracier les auteurs présumés des crimes.

Les deux commissions peuvent en effet recommander des poursuites mais ne peuvent prononcer aucune sanction, alors même qu’elles peuvent accorder des amnisties.

Les ONG ont dénoncé la loi récente prévoyant ces dispositions, y voyant une protection des criminels.

La Cour suprême, par le passé, s’était opposée à toute perspective d’amnistie. Mais les maoïstes estiment que ce serait un geste nécessaire pour ramener la paix.

« La question la plus importante est la réconciliation. Dans notre société, nous n’avons pas besoin de punir quiconque par vengeance », dit un leader maoïste, Dinanath Sharma, à l’AFP. « Quand on parle d’établir la paix dans le monde, l’amnistie est importante, le pardon est important ».

– Combat pour la vérité –

Depuis la fin du conflit, des mandats d’arrêt ont été émis contre des criminels présumés mais une seule condamnation a été prononcée, contre cinq anciens rebelles emprisonnés depuis 2014 pour le meurtre d’un journaliste.

Pour les victimes, l’appel au pardon laisse un goût amer.

« Je ne trouverai jamais la paix tant que je ne saurai pas ce qui s’est passé », dit Shobha Bhatta, dont le mari, aux mains des maoïstes, a disparu en 2001.

Bhatta, 39 ans, a dû élever seule ses deux enfants et affronter une dépression. Pour cette femme, l’attente n’a fait que renforcer sa détermination à connaître la vérité.

« J’ai longtemps pleuré mais on ne peut pleurer pour toujours », dit-elle à l’AFP. « Nous sommes des milliers et nous allons combattre ensemble pour connaître la vérité ».