Tunisie : les lumières des trois monothéismes s’exposent au musée du Bardo

Tunisie : les lumières des trois monothéismes s’exposent au musée du Bardo©Manoël PenicaudLa Croix de Lampedusa au musée du Bardo
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Vivre ensemble et coexistence pacifique, des notions fondamentales de la justice transitionnelles ont pourtant existé bien avant la naissance, dans les années 90, du processus de cette justice des temps de transition. Elles jalonnent des pratiques dévotionnelles partagées depuis le Moyen Age entre les trois religions monothéistes. C’est ce que veut démontrer une exposition au musée national du Bardo sur les « Lieux saints partagés ».

Il a fallu trois ans aux anthropologues et chercheurs au CNRS Dionigi Albera et Manoël Pénicaud pour monter au MuCEM, le Musée national des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée de Marseille l’exposition « Lieux saints partagés ».

L’événement a vu l’affluence, pendant l’année 2015, de 120 000 visiteurs en France. Son succès et son rayonnement ont poussé Dionigi Albera et Manoël Pénicaud, également commissaires de l’exposition, de l’exporter par delà la mer intérieure pour une première escale de trois mois à Tunis.  « Lieux saints partagés » a été inaugurée le 19 novembre dernier au musée national du Bardo et se poursuit jusqu’au 12 février 2017.

Crédit : Manoël Pénicaud

Cette nouvelle version du projet est le fruit d’un partenariat entre l’Institut national du Patrimoine (INP), le Musée national du Bardo et le MuCEM. L’idée d’interpréter le concept de l’exposition selon des prêts internationaux conjugués à des collections disponibles dans le pays d’accueil a également motivé le choix de la Tunisie, dont les réserves muséales sont d’une grande richesse.

Le musée du Bardo où se déroule l’évènement, a été le théâtre le 18 mars 2015 d’une attaque terroriste, parmi les plus sanglantes de la Tunisie post révolutionnaire. S’en suit un lourd bilan : 22 morts, dont une majorité de touristes étrangers. Exposer dans ce lieu, qui se souvient encore de l’assaut barbare d’hier, dans un esprit de brassages et d’interactions fécondes entre les monothéismes, des identités religieuses parfois meurtrières, souvent en situation d’affrontements, ébranle avec grâce tant d’idées reçues.

 

Les monothéismes ne sont pas des blocs étanches

Le parcours de l’exposition a été mis en place, avec la complicité du chercheur à l’Institut national du patrimoine, Nejib Ben Lazreg. Il est jalonné par 150 pièces de collections archéologiques historiques et ethnographiques, des photos documentant des pèlerinages et des sanctuaires partagés, des vidéos et des œuvres d’art. Les objets proviennent de plusieurs musées tunisiens, dont ceux du Bardo, de Carthage, de Sbeitla, de Raqqada, de Djerba, de Sfax, mais également du Musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris, du Diocèse d’Agrigente et de la Paroisse de Lampedusa en Italie.

« Nous avons tendance à présenter les religions comme des blocs étanches, fermés, exclusifs. En fait, l’exposition démontre que dans les pratiques et dans l’expression de la dévotion populaire autour de la Méditerranée, il existe des formes de porosité, d’échange et de confluence entre les monothéismes », explique Dionigi Albera, chef de file depuis vingt ans d’une filière de recherche internationale à propos des imbrications interreligieuses existants autour de la mer intérieure.

Et si les fidèles de confessions différentes partagent « outre des figures, des épisodes et des lieux, toute une série de désirs, d’attentes et de demandes : se marier, enfanter, guérir, prospérer », comme le fait remarquer Manoël Pénicaud c’est bien parce qu’à l’ origine, depuis le Moyen, Age notamment, ils coexistent dans un même espace géographique. Dans une étroite proximité sociologique et culturelle. Des pèlerinages où se mêlent des croyants de confessions différentes ont pu rapprocher les uns des autres.

"Barque de la Sainte Famille secouant un naufragé, offerte par le pape François aux habitants de Lampedusa", Manoël Pénicaud

Résultat : une matrice et des pratiques communes persistent malgré le départ des juifs et des communautés européennes des territoires arabo-islamiques dans les années 50 et 60 ; et bien que « la politique a kidnappé le religieux pour des mobiles nationalistes », glisse Dionigi Albera. Comme le restituent les photos, pleines de sensibilité, de Manoël Pénicaud, à Djerba, en Tunisie, par exemple, la synagogue millénaire de la Ghriba (l’Etrangère) est aussi sacrée pour les juifs que pour les femmes musulmanes. Malgré le conflit israélo palestinien, la Grotte d’Elie au mont Carmel près de Haïfa connait toujours une fréquentation commune entre juifs et chrétiens de Palestine.

 «  La politique a kidnappé le religieux »

L’exposition, dans un langage pédagogique, esthétique et visuel accessible au grand public, revient sur des axes clés permettant de saisir les confluences entre les identités religieuses. Elle démarre dans le Petit Palais du Bardo, construit en 1831 pour la fille de Hussein Bey II, par les thèmes de la lumière, des écritures, des prophètes, des signes et des symboles. Des photos et des vidéos montrent des exemples de cette cohabitation, parfois traversées par des champs de guerre, comme les cas du Tombeau de Rachel près de Bethléem, enchâssé par le mur de séparation israélo-palestinien, ou le Tombeau de David à Jérusalem, qu’illustrent bien les images récentes prises par l’anthropologue Manoël Pénicaud. Car, note Dionigi Albera : « La politique a kidnappé le religieux pour cause de mobiles nationalistes ».

Le thème de la lumière est interprété du point de vue muséographique à travers une hannouka juive. Le nombre de ses lampes renvoie à des faits politico-culturels importants dans la mythologie juive. A côté, dans la même salle, une lampe chrétienne à trois becs rappelle la prééminence de la trinité dans la bible. Elle fait face à la magnifique lanterne d’Al Muezz de Kairouan, pièce maitresse de l’art islamique.

« Son nombre infini de trous déverse un faisceau de lumière tamisée, évoquant dans son abstraction et son style épuré la constellation céleste, favorisant la quiétude et la méditation », décrit le commissaire tunisien Nejib Ben Lazreg.

Marie, Meriem, évoquée 34 fois par le Coran

Au Bardo, une salle est consacrée à Jésus. Ce thème est illustré par deux pièces, un carreau chrétien de l’époque byzantine, très influencé par l’art naïf d’origine berbère. Et un feuillet du célèbre et rarissime Coran bleu, évoquant la figure de Jésus (Issa en arabe). Cette pièce d’une grande valeur est écrite en lettres d’argent et d’argent, elle évoque la couleur azur du ciel d’où descend la parole divine.

Marie, au statut unique en terre d’Islam, citée 34 fois par le Coran contre 19 fois par le Nouveau Testament, ressuscite la déesse mère des phéniciens. Dans une œuvre contemporaine, l’artiste Abdallah Akar décline à sa façon, en usant de calligraphie, la vénération, chez les musulmans, de sayda Meriem (Marie la Sainte).

Crédit: Manoël Pénicaud

Parlant de la présence de ce symbole de la maternité, qu’est Marie, depuis l’antiquité, Nejib Ben Lazreg souligne : « Elle transcende le temps et le cadre monothéiste et invite à plus de relativisme dans la perception des choses, montrant que les cultures monothéistes ont une dimension anthropologique ancestrale et universelles… ».

Justement l’exposition « Lieux saints partagés », raconte à quel point les religions monothéistes ont brassé sur leur passage toutes les influences culturelles qui ont traversé la Méditerranée.

Une exposition comme un périple à travers les diverses contrées de la mer intérieure, qui déjoue allégrement les frontières et bouscule les préjugés.

« Lieux saints partagés », devrait par la suite poursuivre son voyage à Marrakech, New York, Paris et la Thessalonique.

 

Découvrez ce projet de film consacré aux lieux saints partagés par des fidèles de religions différentes. Depuis 3 ans, le réalisateur Malek Sahraoui a accompagné Dionigi Albera et Manoël Pénicaud (CNRS) aux 4 coins de la Méditerranée, filmant à ses frais mais en toute liberté. Pourtant voilà que le film a besoin d'un dernier coup de pouce pour enfin voir le jour :
Cette campagne de financement participatif se clôt dans 11 jours.