Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Violences sexuelles : la Commission vérité en Gambie ne doit pas laisser passer sa dernière chance

La Commission vérité, réconciliation et réparations de Gambie n'a pas suffisamment enquêté sur les violences sexuelles commises sous la dictature de Yahya Jammeh et n'en a pas reconnu la pleine existence. C'est ce que montrent Marion Volkmann-Brandau, avocate des droits de l'homme, et Toufah Jallow, militante gambienne des droits des femmes et rescapée d’un viol, dans un récent documentaire. Elles appellent la Commission à un changement avant la fin de ses travaux.

Violences sexuelles : la Commission vérité en Gambie ne doit pas laisser passer sa dernière chanceArrêt sur image du film "Who do you think you are? Women stories: Unacknowledged or doubted", (Pour qui vous prenez-vous ? Récits de femmes ignorées ou mises en doute) de Toufah Jallow et Marion Volkmann. © The Toufah Foundation
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En février 2019, MC Cham, ministre sous le gouvernement Jawara renversé par Yahya Jammeh, raconte à la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) de Gambie les multiples fois où il a été arrêté après 1994. Il parle d’une femme détenue par l’Agence nationale du renseignement (NIA) : « Ce qu’ils lui ont fait, ils ne le feraient à aucun homme, ils ne font pas cela aux hommes, ils ne vont pas jusque-là avec les hommes. »

En avril 2019, la Gambie est médusée lorsque Sanna Sabally, l’ancien numéro 2 de la junte militaire dirigée par Jammeh, évoque les tortures qu’il a infligées et subies lui-même, et notamment comment plusieurs de ses anciens collègues – Alagie Martin, Malafi Corr, Lamin Senghore et un dénommé Ndure – lui ont introduit une tige métallique dans l’anus. Il rappelle également comment deux femmes proches de lui ont été arrêtées et emmenées à la NIA. Là, deux hommes, Baba Drammeh et un autre appelé Dabo, les ont déshabillées et ont introduit des bananes ainsi que des bâtons dans leur vagin, en leur disant : « Jamais un homme ne viendra plus en vous. Nous allons détruire votre féminité. »

En juin 2019, l’un des plus éminents et vieux opposants politiques de Jammeh, Ousainou Darboe, parle d’une militante de son parti politique qui avait été détenue à la NIA. « Elle a été traitée d’une manière dont aucune femme ne devrait l’être », déclare-t-il.

En juin 2020, la Commission se penche sur les conditions de détention à la prison Mile 2, qualifiées de « cruelles, inhumaines et dégradantes » par le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture. Un ancien détenu, Cherno Amadou, déclare que David Colley, alors directeur de la prison, ordonnait à ses aides Lamin Sowe, Pa Joof et Jimbo « de lui amener des femmes », affirmant que de nombreux agents du système pénitentiaire étaient au courant.

Ignorer les violences sexuelles, même lorsqu’elles sont patentes

La TRRC a entendu d’éminents acteurs de l’ancien régime, tels que le général Alagie Martin et David Colley. Bien qu’ils aient été confrontés à nombre d’allégations portées contre eux, ils n’ont jamais été interrogés sur leur implication dans les violences sexuelles. En fait, pas une seule fois les témoins issus des services de sécurité n’ont été interrogés publiquement sur leur connaissance voire leur participation à de tels crimes.

Or, ces dépositions offrent des comptes rendus détaillés sur la manière dont les agents de l’État, alors qu’ils agissaient en cette qualité, ont agressé sexuellement des détenues, avec dans un cas l’intention de mutiler définitivement les organes génitaux des femmes. Les incidents révélés presque accidentellement dans ces témoignages, lors d’enquêtes sur d’autres crimes, ne sont certainement que la partie émergée de cet hideux iceberg. Ils indiquent que les violences sexuelles étaient fréquemment perpétrées en détention, dès 1995, et qu’elles touchaient aussi bien les femmes que les hommes. Pourtant, malgré des références claires à cette violence et à une probable exploitation sexuelle, elles sont restées ignorées par ceux qui mènent les entretiens des témoins devant la TRRC.

Le 8 mars, notre documentaire sur le traitement des violences sexuelles par la TRRC, vu par une survivante, a été mis en ligne. Il montre comment la Commission a sous-enquêté et souvent omis de reconnaître les violences sexuelles et sexistes sous la dictature de Yahya Jammeh (1994-2017). Nous pensons qu’elle peut encore changer cette situation avant la fin de ses travaux, cette année.

"NO, that thing you say when you don't want something."
Arrêt sur image du film de Toufah Jallow et Marion Volkmann. « NON – cette chose qu’on dit quand on ne veut pas quelque chose. » © The Toufah Foundation

Une tendance mondiale à la négligence

L’analyse des commissions vérité à travers le monde, notamment par le Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ), montre que les questions de genre sont le plus souvent négligées devant ces commissions. Dans de nombreux cas, l’invisibilité de l’expérience des femmes est façonnée et favorisée par les structures sociales et les idéologies sous-jacentes, notamment une discrimination ancrée dans le droit, la rareté des femmes dans la sphère politique, les obstacles à l’accès des femmes aux médias, et même les pratiques institutionnelles de ces commissions vérité et d’autres institutions de défense des droits humains.

Malheureusement, à cet égard, la TRRC de Gambie n’a pas fait exception à la règle.

La TRRC a été créée après la chute de l’ex-président Jammeh, « pour étudier et enquêter sur les violations passées des droits de l’homme, afin d’établir un état des lieux historique clair de ce qui s’est passé pendant la présidence de Yahya Jammeh et de contribuer à la demande de justice pour les victimes de son régime ». Elle a commencé ses travaux en janvier 2019 et a annoncé qu’elle tiendrait en octobre 2019 une session spéciale sur les violences sexuelles et basées sur le genre, sous les applaudissements de nombreux militants et organisations des droits de l’homme et des femmes. Non seulement parce que les violences sexuelles faisaient partie intégrante du régime et de l’organisation sécuritaire de Jammeh, mais parce que cette attention particulière portée aux violences sexuelles était aussi importante du fait que, en Gambie comme dans tant d’autres pays, il existe de stricts tabous sur le sexe et une tendance à porter la honte sur les victimes, rendant très difficile l’accès à un soutien pour les survivants, ou même le fait d’être crus.

Les commissions vérité ne sont pas des tribunaux, où les crimes doivent être prouvés au-delà de tout doute raisonnable. De plus, elles ne se limitent pas à traiter une série de cas individuels. Elles peuvent, et le font généralement, enquêter sur les conditions propices aux abus et identifier les types de violations des droits de l’homme. Les commissions, y compris la TRRC, prétendent souvent qu’il est difficile de convaincre les survivants de témoigner. Mais prouver des schémas récurrents de violence sexuelle ne nécessite pas l’audition des survivants, qui peut souvent être traumatisante. Dès lors, lorsque les commissions vérité invitent des responsables des services de sécurité ou d’autres positions de pouvoir, comme l’a fait très efficacement la TRRC, il convient de les interroger systématiquement et expressément sur leur connaissance, voire leur participation, aux crimes sexuels. 

« Si vous ne pouvez pas éviter le viol, profitez du sexe »

En juillet 2019, la Gambie se fige. Plusieurs membres du tristement célèbre commando de Jammeh – les Junglers – témoignent. Certains reconnaissent leur responsabilité dans un certain nombre de meurtres, de tortures et d’arrestations très médiatisés. Mais là encore, aucune question ne leur est posée sur les violences sexuelles : ont-elles été utilisées pour torturer les détenus ? Les Junglers ont-ils profité de leur pouvoir non seulement pour tuer mais aussi pour violer ? Les officiers supérieurs, y compris leur chef Jammeh, ont-ils exploité les femmes soldats ? Aucune de ces questions n’est posée.

Malick Jatta, l’un des tueurs les plus prolifiques, est interrogé sur ce que les Junglers faisaient lorsqu’ils avaient fini de tuer et sur la vie dans leur quartier général. Il parle de l’usage du cannabis, de l’alcool et explique que, même s’il n’aimait pas le fait que ses collègues amènent des dames, « quel que soit leur choix » dans le quartier de Senegambia, il ne s’y opposait pas. Le conseil principal de la TRRC ne demande jamais qui étaient ces femmes, si elles étaient contraintes ou non. Sa question suivante porte sur le cannabis.

Lorsqu’un autre Jungler, Ismaila Jammeh, essaye de convaincre le conseil principal qu’il n’a pas participé au meurtre de plusieurs hommes en avril 2006, il explique sa position en utilisant un prétendu dicton local : « Si vous savez que vous ne pouvez pas éviter le viol, profitez juste du sexe. » Et bien que ce dicton ne soit pas connu dans les langues locales du pays, le conseil principal rétorque simplement : « Et c’est ce que vous avez fait. »

Nommer pour faire honte, sauf pour les crimes sexuels

En septembre 2019, lorsque la TRRC publie sur sa page Facebook une liste des thèmes à venir, dont la chasse aux sorcières présidentielle de 2009, les meurtres, les arrestations, la torture et les violences sexuelles, seules ces dernières sont qualifiées de « présumées ». Pour cette session spéciale, la TRRC modifie également sa méthodologie. Lors de toutes les autres sessions, elle s’est empressée d’entendre les noms des auteurs présumés. Mais lorsqu’il est question de violences sexuelles, il est expressément demandé à une victime de ne pas mentionner les noms des hommes qui ont tenté de la violer ou de l’exploiter sexuellement depuis son plus jeune âge : un professeur de religion, des fonctionnaires de l’État, un homme travaillant encore au ministère de la Justice. Un autre témoin, Yusupha Sanneh, une aide de l’ancien président, qui explique que Jammeh se faisait amener des femmes la nuit, est prié de désigner les complices par des chiffres. Alagie Ceesay, l’ancien chef de cabinet de Jammeh, un poste qu’il occupe toujours auprès de l’actuel président Barrow, répond : « Je préférerais ne pas » donner de noms. Lorsqu’on le presse d’en donner au moins un, il cite Jimbee Jammeh, une cousine de l’ancien président que j’avais également mentionnée, moi Toufah Jallow, car je pense qu’elle m’a piégée pour être violée par Jammeh. Alors qu’il est de la plus haute importance de protéger les noms des survivants, cette méthodologie spéciale semble ici plutôt appliquer ce principe aux auteurs. 

"ALLEGEDLY is the word that sticks to rape."
Arrêt sur image du film de Toufah Jallow et Marion Volkmann. « PRESUMÉ – le mot qui colle au viol. » © The Toufah Foundation

Très peu de survivants de violences sexuelles se sont exprimés publiquement à la TRRC. Malgré leur courage de se manifester et de parler du viol et des multiples stigmates auxquels elles sont confrontées, leurs récits ont parfois été accueillis par le doute. En août 2019, Binta Manneh témoigne à la TRRC de son viol par un homme en uniforme lorsqu’elle avait 15 ans, de son traumatisme, du fait qu’elle a dû quitter l’école et a été forcée d’épouser un homme plus âgé qu’elle « n’appréciait pas ». Mais son nom et son histoire sont bien connus en Gambie, car ils ont été l’un des éléments déclencheurs des manifestations d’étudiants d’avril 2000, qui ont fait une douzaine de morts et de nombreux blessés. Son témoignage est puissant et soutenu par d’autres témoins – son professeur, un militant étudiant, ainsi que son frère, qui confirment tous ce qui lui est arrivé. Mais lorsque le conseil principal fait référence à son histoire lors de l’audition de l’ancienne vice-présidente de la Gambie, Isatou Njie Saidy, il continue à utiliser le mot « présumé ».

En ce qui concerne le système de viols et d’exploitation sexuelle mis en place par l’ancien président Jammeh, la TRRC a entendu deux survivants – dont moi-même, Toufah Jallow, et trois témoins masculins. Pourtant, dans une interview accordée à Justice Info, le conseil principal a déclaré : « Maintenant, Jammeh est considéré comme une personne totalement corrompue. Il est considéré comme une personne malhonnête. Il est considéré comme un menteur. Il est considéré comme un meurtrier. Il est considéré, à tort ou à raison, comme un violeur. Il est perçu comme un voleur. Il est considéré comme un Gambien antipatriotique. » Une fois encore, le doute n’est exprimé qu’en référence aux violences sexuelles.

Le cas oublié de Mariama Camara

Il ne fait aucun doute que le régime de Jammeh a affecté les femmes autant que les hommes. Cependant, les histoires et les expériences des femmes ont été systématiquement négligées par la TRRC. Sur les 321 témoins entendus, seuls 72 étaient des femmes. Sur les 19 témoins entendus lors de la session sur le système pénitentiaire, seuls deux étaient des femmes. Pas un seul témoignage n’a été entendu sur les conditions de vie dans l’aile réservée aux femmes, y compris les éventuels cas de violence sexuelle et sexiste.

Jusqu’à présent, la TRRC ne s’est pas non plus penchée sur le meurtre de Mariama Camara, une femme soldat, en août 2011. Victime présumée de violences sexuelles de la part de Jammeh, elle a été abattue dans sa chambre à la caserne militaire de Hamza. Bien que trois témoins (l’aide de Jammeh, Yusupha Sanneh, le chef du protocole, Alagie Ceesay, et un fonctionnaire à la Présidence, Ebou Jarju) aient attesté que Yahya Jammeh exploitait sexuellement des femmes soldats, cette affaire n’a pas été jugée prioritaire. S’il est confirmé, le meurtre de Mariama Camara sur ordre de Jammeh constituerait la conséquence la plus extrême des violences sexuelles : la mort. L’affaire est également importante car son meurtre aurait certainement constitué un signal effrayant pour les autres femmes, leur signifiant que résister aux exigences sexuelles du président pouvait avoir des conséquences fatales. 

En janvier 2020, pendant près de cinq heures, le témoin expert Abdoulie Saine décrit comment s’est construite la dictature de Jammeh, ses nombreux crimes et la personnalité du président. Il ne dit rien sur le fait que le régime de Jammeh était propice aux violences sexuelles et ne fournit aucune analyse du schéma récurrent de viols et d’exploitation sexuelle. Le viol n’a été mentionné que deux fois, de manière très triviale et en rapport avec Jammeh. À la fin du témoignage, Abdoulie Saine est au contraire invité à souligner que « il doit être porté au crédit de Jammeh d’avoir promu de nombreuses femmes à des postes de pouvoir importants » et d’avoir fait passer des lois protégeant le droit des femmes, notamment une grande loi en 2015 interdisant les mutilations génitales féminines, qui était essentiellement destinée à gagner les prochaines élections. Aucune analyse n’est proposée sur la manière dont la politique d’égalité des femmes sous Jammeh était purement performative, couvrant les crimes qu’il commettait en réalité.

Il est encore temps d’agir

Les références faites par de nombreux témoins à la TRRC indiquent que les violences sexuelles et fondées sur le genre, y compris l’exploitation et le harcèlement sexuels, étaient très répandue sous le régime de Yahya Jammeh. Le président lui-même, des hauts fonctionnaires comme Ousman Sonko, qui a été inspecteur général de la police puis ministre de l’Intérieur de 2006 à 2016, et David Colley, un chef religieux, des fonctionnaires de différents ministères et des hommes en uniforme ont été accusés de violences sexuelles.

Cette culture omniprésente de violence sexuelle et sexiste ne peut être confrontée et démantelée si les violations passées ne sont pas comprises et reconnues, et que les Gambiens ne s’engagent pas collectivement à ce qu’on rende des comptes pour ces crimes. Le processus en cours et le rapport final de la TRRC doivent, et peuvent encore, mettre en lumière ces abus négligés, étudier cet environnement propice aux violations sexistes et recommander des réparations pour ces injustices. Une représentation unidimensionnelle du passé, effaçant les femmes du tableau, aurait un impact négatif sur les poursuites pénales futures. Elle serait une opportunité unique et ratée, pour la TRRC, de laisser derrière elle un héritage durable et sensible à l’expérience des femmes et à la quête de réformes.

Marion Volkmann-BrandauMARION VOLKMANN-BRANDAU

Marion Volkmann-Brandau est une avocate spécialisée dans les droits des femmes, les enquêtes et les processus de transition. Elle travaille avec des victimes dans le cadre de la campagne visant à traduire Yahya Jammeh en justice (#Jammeh2Justice) et a été l’enquêtrice principale pour Human Rights Watch et TRIAL International sur leur rapport documentant le système de viols et d’exploitation sexuelle mis en place par Jammeh en Gambie. Elle a travaillé auparavant sur le procès de l’ancien dictateur tchadien Hissène Habré, au Sénégal, ainsi que pour le Tribunal international pour l’ex-Yougoslavie.


Toufah JallowTOUFAH JALLOW

Toufah Jallow est une militante des droits des femmes. Son histoire a inspiré de nombreuses personnes en Gambie et un mouvement similaire à la campagne #MeeToo a démarré (#IamToufah) après qu’elle se soit exprimée publiquement en juin 2019. Jallow a organisé la première marche des femmes contre le viol en Gambie, où de nombreux hommes et femmes sont sortis dans la rue. Elle a depuis créé la Fondation Toufah pour encourager les survivantes à se manifester et à plaider pour que justice soit rendue et pour des réformes, tout en offrant un soutien psychosocial et un chemin vers la guérison.