Dossier spécial « L’affaire Massaquoi : le modèle finlandais à l’épreuve »

Procès Massaquoi : « Toute chose vivante qui boit de l’eau est capable d’oubli »

Depuis le 16 mars, quinze témoins venus des villages du Lofa (nord-est) sont venus témoigner à Monrovia, au procès de l’ancien rebelle sierra léonais Gibril Massaquoi, devant un tribunal finlandais déplacé sur les lieux. Ils ont été suivis par quatorze anciens combattants libériens ayant pris part à la seconde guerre civile, entre 1999 et 2003. Tous, sauf un, ont accusé directement l’ancien commandant sierra léonais. Mais cela suffit-il ?

Welcome to Lofa (Liberia)
Quinze témoins sont venus des villages du comté du Lofa (extrême nord-est) témoigner au procès de l’ancien rebelle sierra léonais Gibril Massaquoi, devant le tribunal finlandais transporté sur les lieux, à Monrovia, la capitale du Liberia. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net
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« Hello », dit le témoin d’une voix forte en entrant dans la salle de réunion modestement transformée en prétoire, en banlieue de Monrovia, capitale du Liberia. Son corps maigre flotte dans un tee-shirt et des jeans trop larges. « Hello, how are you ? » s’adresse-t-il avec la même candeur, une fois assis, au procureur qui se présente à lui. Ce 16 mars, « Civilian 36 » – de son nom de code devant ce tribunal finlandais provisoirement délocalisé au Liberia pour juger l’ancien commandant rebelle sierra léonais Gibril Massaquoi – fait entrer le monde des villageois du Lofa County dans celui d’une justice venue d’ailleurs. Avec lui, une quinzaine d’habitants de cette région montagneuse, isolée à l’extrême nord-est du pays, sont venus témoigner des horreurs que les groupes armés leur ont infligés au cours de la seconde guerre civile libérienne, entre 1999 et 2003. Ils viennent de Kiatahun, Kortohun, Babahun ou Kamatahun Hassala. Tous racontent les rafles opérées par des hommes du Front révolutionnaire uni (RUF), rébellion ayant sévi de 1991 à 2001 en Sierra Leone, alliée aux forces loyales à Charles Taylor, l’ancien chef de guerre devenu président du Liberia avant d’être destitué puis jugé et condamné à 50 ans de prison par un tribunal de l’Onu.

Rafles, captures, exécutions ou menaces d’exécution, viols, pillage des maigres biens et des réserves de nourriture, passages à tabac, travaux forcés de portage des munitions ou de ravitaillement des combattants : le même modus operandi est implacablement décrit par ces victimes. Un récit de la terreur qui s’est abattue sur eux au cours des longues années de guerre civile. « Après avoir rassemblé les gens, ils ont dit qu’ils allaient les brûler. Et avant cela, ils en ont tué un devant nous, juste à côté de la maison de mon oncle », raconte Civilian 36.

Cela s’est passé en 2001, disent presque tous les témoins. Certains noms des chefs armés reviennent régulièrement : le commandant Stanley, des forces armées du Liberia, ou le tristement célèbre Zig Zag Marzah, un Libérien qui a raconté publiquement en 2009 devant le Tribunal spécial pour la Sierra Leone, ses actes barbares et son cannibalisme, mais n’a jamais été jugé. L’accusé est au centre de l’attention. « Le type qui a commis cela s’appelait Gibril – ou ‘Deuxième après Dieu’. Tels étaient les deux noms qu’il utilisait », déclare Civilian 36, dont les arcades sourcilières proéminentes et les très longs cils accentuent la profondeur du regard. « Qui était Gibril ? » demande le procureur. « Gibril Massaquoi, commandant des rebelles du RUF », répond le témoin. « Il disait être à côté de Dieu. »

La bataille des dates

« Nous avons vu un groupe d’hommes armés, poursuit-il. Ils nous ont capturés. Ils ont ligoté certains de mes amis. L’un d’eux a dit : nous allons tous vous tuer. Certains étaient des soldats de Charles Taylor, certains étaient du RUF. Ils avaient uni [leurs forces]. Ils ont attaché mes amis les uns aux autres, comme ils convoyaient les esclaves jadis. Ils ont dit que nous devions aller à Kamatahun. L’un d’eux m’a frappé à la tête avec son arme. Nous avions tous peur en chemin. Nous avons atteint Kamatahun. Ils ont mis des gens dans une maison. Puis ils y ont mis le feu. » A ce souvenir, le témoin s’effondre en larmes. « Après les avoir brûlés, ils nous ont donné des munitions à transporter à Popalahun. Là, nous avons trouvé Zig Zag Marzah. Devant moi, il a exécuté un homme, a arraché son cœur et l’a mangé. »

Zig Zag n’est pas le seul, selon le témoin, à s’adonner au rituel cannibale. « Un autre est arrivé et a dit qu’il était l’Ange Gabriel », le surnom le plus couramment attribué à Massaquoi dans ce procès. « Ils ont tous participé au massacre. » Selon un autre témoin, « Civilian 50 », c’est cet Ange Gabriel qui a donné l’ordre de rassembler les gens dans cette maison. « Il a dit : si nous ne pouvons pas vous tuer, le feu vous tuera. » Pourtant, lorsqu’il a été interrogé par la police finlandaise, Civilian 50 n’a jamais évoqué cet ange, remarque l’avocat de la défense. Et il avait désigné Zig Zag comme le donneur d’ordre.

Dans ce procès, la date à laquelle les crimes auraient été commis peut être décisive pour l’accusé, qui présente une défense d’alibi. Mais dans le Lofa, les dates deviennent vite très vagues. Civilian 36 et Civilian 50 ont donné une date extraordinairement précise : lundi 13 août. L’année ? C’est moins sûr. Un autre témoin, « Civilian 18 », a donné la date exacte du lundi 16 août 2002 aux policiers, mais à l’audience, il ne s’en souvient pas. « Civilian 45 », de son côté, a donné cette même date mais il ne la redit pas devant les juges. A l’audience, c’est l’année 2001, sans autre précision, qui domine largement dans les témoignages.

Si les faits dans le Lofa se sont déroulés en 2001, la défense ne dispose pas d’alibi en béton. Alors, inlassablement, l’avocat de la défense s’attache à soulever les incohérences entre les dépositions aux policiers, recueillies en 2019 ou 2020, et ce que les témoins disent à la cour.

La Cour finlandaise en visite au village de Kamatuhun Hassal, dans le comté du Lofa (Liberia)
Procureurs, avocat et magistrats finlandais lors d'une visite sur les lieux d'un des crimes dont Gibril Massaquoi est accusé, dans le village de Kamatuhun Hassal (comté du Lofa), où des civils auraient été brûlés vifs sur ses ordres. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

« L’esprit humain, ça fonctionne comme ça »

« Les forces gouvernementales sont arrivées, elles nous ont pris dans la brousse et amenés à la ville », raconte « Civilian 13 », qui avait 9 ans en 2001. « Tous parlaient krio. Ils avaient un commandant, qu’ils appelaient ‘général Gabriel’. Il a ordonné de mettre le feu à la maison. Ils sont tous morts. Ils ont capturé sept femmes. Ils les ont ligotées. Le général Gabriel a dit qu’ils pouvaient prendre ces femmes et en faire ce qu’ils voulaient. Lui-même y est allé. Le lendemain, elles ont été retrouvées nues et mortes. Quand nous les avons vues, je crois que ces gens les avaient violées. C’est pourquoi elles étaient nues. J’ai vu les corps de mes propres yeux le lendemain matin. » Vingt ans plus tard, Civilian 13 estime qu’il y avait environ 35 personnes dans la maison incendiée. Aux policiers, il avait situé l’événement en 2003. Maintenant, il le place en 2001. Il avait aussi dit avoir appris le drame de la maison seulement en 2004 quand il était retourné à Kamatahun Hassala, qu’il avait fui en 2001.

« Civilian 16 » est le chef de Kamatahun Hassala. Il se présente vêtu d’un ronko traditionnel en coton, aux rayures multicolores. L’absence de sourcils et des arcades sourcilières hautes et ouvertes sur le front au lieu de le refermer lui donnent un air doux et un peu rêveur. Il raconte avec précision la mise à feu de la maison avec des dizaines d’habitants coincés à l’intérieur, puis le viol des sept femmes. Selon lui, c’est bien “Angel Gabriel” – un homme mince, pas très grand, portant casquette et parlant krio, la lingua franca en Sierra Leone – qui a donné l’ordre. A la police, il a affirmé que le massacre avait eu lieu en septembre 2002. A la cour, il dit que ce serait en juillet/août 2001. « Je ne peux pas l’oublier », assure-t-il.

« L’esprit humain, ça fonctionne comme ça », répond Civilian 36 quand il est pris à défaut par l’avocat, pour expliquer ses glissements de date. « Nous sommes humains, beaucoup de choses se jouent de nos esprits », prévient aussi Civilian 50 avant d’entamer sa déposition. « Toute chose vivante qui boit de l’eau est capable d’oubli », ajoute-t-il.  

« Les démons de Sierra Leone »

L’ensemble des victimes décrivent des groupes armés mixtes, composés de rebelles du RUF et de forces gouvernementales, sous le commandement du chef de la sécurité de Taylor, Benjamin Yeaten. Plusieurs témoins créditent d’ailleurs Zig Zag, subordonné de Yeaten et de Taylor, d’avoir ordonné d’immoler les gens dans cette maison de Kamatahun Hassala.

Mais à partir du 26 mars, c’est au tour d’anciens combattants libériens de venir témoigner, à charge. Et l’histoire que veulent faire valoir ces anciens hommes de Taylor, alliés du RUF, est bien différente. Une histoire où les auteurs des atrocités sont toujours des Sierra Léonais et où leurs troupes – dont les exactions ont été détaillées et établies par la Commission vérité et réconciliation libérienne, en 2009 – auraient été choquées, disent-ils, qu’on puisse s’en prendre ainsi aux civils.

« Il y avait les démons de Sierra Leone, ce sont eux qui tuaient les civils », affirme « Soldier 14 », un ancien combattant borgne. « Quand nous sommes arrivés à Kamatahun, ils avaient déjà mis les gens dans la maison et ça brûlait. Nous ne pouvions rien faire. Il y avait même des enfants à l’intérieur. C’était un vendredi. Cela a créé une scission entre nous, ils étaient du RUF et ils tuaient brutalement ». « Soldier 13 » appuie ce même récit : « Nous avons dit : vous n’êtes pas Libériens, pourquoi tuez-vous nos gens ? » Le procès Massaquoi se met alors à ressembler à une étrange et déroutante opération de réécriture de l’histoire par d’anciens membres de l’unité anti-terroriste, de sinistre réputation, ou de l’armée gouvernementale.

Invraisemblances historiques

La petite quinzaine d’anciens combattants libériens appelés à la cour font défiler, en les citant dans leurs témoignages, une bonne partie du gratin du RUF : l’ancien numéro 2, Sam « Mosquito » Bockarie (assassiné par Ben Yeaten sur ordre de Taylor, le 5 mai 2003), son successeur Issa Sesay (arrêté en Sierra Leone le 10 mars 2003, condamné à 52 ans de prison), Dennis Mingo alias « Superman » (tué en 2001), et même Johnny-Paul Koroma, ancien leader d’une junte militaire alliée au RUF en 1997-1998, élu au parlement sierra léonais en 2002 avant de fuir au Libéria, présumé tué sur ordre de Taylor en 2003. « Soldier 28 » décrit tous ces hommes, ainsi que Massaquoi, qu’il appelle « l’Ange Michel ». Soldier 14, pour sa part, ajoutera un autre alias pour Massaquoi : « Le ‘Maître du vendredi noir’, parce que la plupart des tueries, il avait l’habitude de les perpétrer le vendredi. »

A la cour, Soldier 28 offre sa version des faits. « Gibril a commis le massacre de Kamatahun. Lorsqu’on est allé le chercher, il s’était échappé nous ne savions où. » Il explique aussi que Bockarie, tout comme Koroma, ont été assassinés à cause des atrocités qu’ils commettaient contre la population libérienne. Aux policiers, il a cependant donné une version plus conforme à une vérité historique admise depuis 2003 sur l’assassinat de Bockarie – « Taylor a appris que l’Onu recherchait Bockarie. Comme il avait peur que Bockarie ne révèle des secrets, il a dit à Yeaten (…) de se débarrasser de ce type. Et ils ont décidé de tuer Bockarie un soir ». Ce témoin avait aussi affirmé avoir transporté le corps de Bockarie avec Massaquoi. Mais à l’audience, Soldier 28 écarte cette partie de sa déposition et maintient fermement que, en fait, c’était « Issa Sesay [qui] était présent ». « Quand Sam Bockarie est-il mort ? » demande l’avocat de la défense, qui fait son miel des invraisemblances historiques. « 2001 », répond le témoin. Il se trompe de deux ans.

Tout comme « Soldier 09 », qui offre pourtant un compte-rendu plus précis de l’assassinat de Bockarie. Comme Soldier 28, il a indiqué aux policiers que Massaquoi était présent sur les lieux du piège monté par Yeaten pour éliminer Bockarie, et que l’accusé a également participé à une attaque contre la Côte d’Ivoire en 2002. Mais Soldier 09 renonce à l’audience à ces deux assertions qu’aucun étudiant en histoire ne retiendrait. Soldier 13, lui, accuse Massaquoi d’avoir ordonné l’assassinat de Koroma. Une thèse qu’invalide une connaissance basique de l’histoire.

Quand Waterside prend l’eau

Les témoignages des anciens combattants apportent un étrange éclairage. Et un autre risque pour l’accusation. Plusieurs affirment avoir à la fois été témoins des crimes présumés de Massaquoi dans le Lofa, et de ceux allégués dans le centre de Monrovia, dans le quartier commerçant de Waterside, un épisode entendu dans le détail par la cour fin février et début mars.

Soldier 13 fait partie de ces témoins. « Un massacre a eu lieu à 18h45 dans un magasin », raconte-t-il à propos du massacre à Waterside. « Les civils cherchaient à manger. Salami et Gibril ont ouvert le feu et tué de nombreuses personnes. Je l’ai vu. J’étais juste là. Massaquoi était dans un pick-up et Salami était aux commandes de la mitrailleuse » sur le pick-up, dit-il.

A nouveau, la bataille des dates fait rage. Soldier 13 a déclaré aux policiers que le massacre à Waterside avait eu lieu en 2003, à l’époque où Taylor « a remis le pouvoir à Moses Bah », son vice-président. A l’audience, il affirme que c’était en 2001, la même année que les massacres dont il dit avoir été témoin dans le Lofa. « Soldier 11 », lui, n’a pas d’hésitation : « Quand ils ont dit à Charles Taylor de partir, c’est à ce moment-là que cela a eu lieu à Waterside. C’était en 2003. » Il affirme aussi avoir vu plusieurs commandants du RUF sur les lieux du massacre, dont Issa Sesay (pourtant déjà en prison à Freetown) et Massaquoi (alors en résidence sécurisée à Freetown). Un peu plus tard, il dit ne pas avoir vu ce dernier. Et un peu plus tard encore, il replace l’accusé sur les lieux : « Massaquoi a dit : quiconque [prend] des choses dans le magasin, on lui tire dessus. »

La défense lui demande alors de choisir :

- Massaquoi y était-il présent ou non ?

- Oui, décide le témoin.

- Quand ?

- En 2003, au moment où les gens disaient que Charles Taylor devait partir. Vers juillet, je crois.

Quartier de Waterside, à Monrovia (Liberia)
Visite de membres de la cour finlandaise dans le quartier de Waterside, à Monrovia, où selon des témoins, Gibril Massaquoi aurait perpétré des exécutions et des violences sexuelles. © Thierry Cruvellier / JusticeInfo.net

Effet de contamination

« Soldier 07 » s’appelait « Sweet Candy » (bonbon) pendant la guerre. Contrairement à la plupart des témoins combattants, qui étaient de rang subalterne, Sweet Candy était un commandant. Plusieurs autres témoins au procès comptaient parmi ses hommes.

A l’audience, il situe l’incident de Waterside en 2001, et confirme que, selon lui, Massaquoi était à Monrovia après l’assassinat de Bockarie, avant de se rétracter lorsque l’avocat de la défense lui rappelle que ce n’est pas plausible. Sweet Candy avait déclaré aux policiers que lors du massacre de Waterside, la rébellion du LURD [Liberians United for Reconciliation and Democracy, groupe armé dont l’offensive conduira à la chute, en août 2003, du président Taylor] « contrôlait le pont », au centre-ville. Et il avait situé l’événement entre mai et juillet 2003. « Je ne peux me souvenir de l’année », dit-il finalement à l’audience.

La défense en profite pour marteler sa thèse : le massacre de Monrovia a bien eu lieu à la fin de la guerre civile libérienne, entre juin et juillet 2003, une période où Massaquoi était officiellement protégé par le tribunal de l’Onu à Freetown et ne pouvait donc pas être en train de commettre un massacre à Monrovia. Avec ces témoins combattants présents dans les deux sites des crimes, à Monrovia comme dans le Lofa, elle espère obtenir mieux encore : que la partie Monrovia du dossier, en pouvant être mise à bas, contamine à l’avantage de la défense celle, plus délicate pour elle, des crimes au Lofa County.

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