Dossier spécial « L'humanité à l'heure du crime colonial »

Crimes coloniaux : la carte mondiale de la justice

De la Nouvelle-Zélande à la France, du Canada à l’Allemagne, de la Suède aux Pays-Bas, le passé colonial revient au-devant de la scène. Excuses officielles, demandes de réparations et de restitution de patrimoine, commissions vérité : l’arsenal de la justice transitionnelle peut-il traiter les crimes coloniaux et leurs conséquences sur le monde d’aujourd’hui ?

4 min 56Temps de lecture approximatif
Utilisez les boutons +/- en haut à gauche de la carte suivante pour zoomer (ou vos doigts sur mobile)

© JusticeInfo.net
Commissions vérité sur des faits coloniaux
Réparations financières et symboliques
Restitutions de biens et d’objets culturels
Démantèlement de symboles coloniaux (statues déboulonnées et rues rebaptisées)

« Ne nous présentons pas comme une bande de mendiants qui viennent demander réparation. […] Je pense que les Européens ont des devoirs envers nous, comme à l’égard de tous les malheureux, mais plus encore à notre égard pour des maux dont ils sont la cause. C’est cela que j’appelle réparation. » Ces mots d’Aimé Césaire, l’illustre auteur martiniquais du « Discours sur le colonialisme », résonnent encore de manière vibrante partout dans le monde, 71 ans après leur publication.

70 % de la population mondiale est concernée, soit en tant que citoyen d’un pays colonisateur soit en tant que colonisé, selon le professeur d’histoire français Bouda Etemad, auteur du livre « Crimes et réparations, l’Occident face à son passé colonial ». Les colonisés et leurs descendants, écrit-il, sont en droit de demander réparation aux puissances européennes pour les torts qu’elles ont commis en tant qu’États sur une période de cinq cents ans – de la « découverte » de l’Amérique par Christophe Colomb jusqu’aux indépendances de la deuxième partie du XXe siècle. Travaux forcés, esclavage, persécutions, exécutions, exterminations, bombardements, pillages, assimilation culturelle forcée : rien n’a manqué dans la panoplie des violences accompagnant la colonisation en Afrique, au Proche-Orient, en Asie, aux Amériques, en Océanie, et en Europe du Nord.

Notre dossier spécial se concentre principalement sur la période dite de « deuxième empire colonial » qui marque, à partir de 1815, le nouvel élan expansionniste des puissances occidentales jusqu’aux indépendances des années 1960-70.

La colonisation, « un crime contre l’humanité »

En France, quand Emmanuel Macron, alors candidat à l’élection présidentielle, déclare, le 14 février 2017 à Alger, que la colonisation « est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », il suscite le courroux de la droite et de l’extrême droite, qui l’accusent de salir ou de trahir son pays.

Incarnation du patriotisme français, l’homme politique Georges Clémenceau, surnommé « le Tigre » pour ses colères terribles d’opposant puis pour sa force de caractère comme chef de gouvernement à la fin de la Première guerre mondiale, a pourtant déjà tout dit il y a cent trente ans. Le 28 juillet 1885, alors que les puissances européennes se partagent l’Afrique, son adversaire politique Jules Ferry invoque devant les députés le « devoir » des « races supérieures » de « civiliser les races inférieures ». Clémenceau lui répond : « Races supérieures ! Races inférieures ! (…) Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous y verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! (…) Combien de crimes atroces, effroyables ont été commis au nom de la justice et de la civilisation. Je ne dis rien des vices que l’Européen apporte avec lui : de l’alcool, de l’opium qu’il répand, qu’il impose s’il lui plaît. Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France dans la patrie des droits de l’homme ! »

Et Clémenceau de fustiger le phénomène colonial sans détours  : « La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. »

Demande de vérité et de réparations

Ces dernières années, alors que les anciens pays colonisateurs sont désormais dirigés par des hommes et des femmes entrés en politique après la chute des empires coloniaux, et que les peuples anciennement colonisés font davantage entendre leur voix, la demande de vérité et de réparation n’a cessé de s’amplifier. La chape de silence fermement tendue sur les crimes coloniaux se déchire. Les pays scandinaves s’attèlent à établir la vérité sur les violences subies par leurs peuples autochtones, inspirés par l’exemple du Canada. La France envisage et la Belgique inaugure des commissions vérité, l’Australie s’y met, et les États-Unis de Joe Biden semblent plus disposés à se joindre à ce rendez-vous de l’histoire. Tout indique que le passé colonial est devenu le présent de la justice transitionnelle, et que cette vague de fond agite, depuis peu, tous les continents.

Dès lors, si les demandes de réparations ne sont pas récentes, portées par les victimes et leurs descendants, les réponses apportées commencent à évoluer. La nécessité de rendre justice aux populations mises en esclavage et/ou colonisées, conduit à chercher des moyens de « réparer » les torts causés. Louis Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires de France, les définit comme « des dispositifs légaux, moraux, matériels, culturels ou symboliques mis en place pour indemniser après un dommage de grande envergure, un groupe social ou ses descendants, de manière individuelle ou collective ».

Cela ne peut aller sans une première étape de reconnaissance officielle, encore balbutiante, de ces dommages. Le 26 mars 2019, le Parlement européen a ainsi adopté une résolution sur les « droits fondamentaux des personnes d’ascendance africaine », reconnaissant que « le racisme et les discriminations dont sont victimes ces personnes sont structurels » et « que cette forme de racisme est le fruit des structures historiquement répressives du colonialisme et de la traite transatlantique des esclaves ». Le 17 juin 2020, après l’assassinat de Georges Floyd aux États-Unis, la haut-commissaire de l’Onu aux droits de l’homme, l’ancienne présidente chilienne Michelle Bachelet, s’est déclarée favorable « à des réparations » lors d’un débat sur le racisme et les violences policières. « Derrière la violence raciale, le racisme systémique et la discrimination au sein de la police se cache l’incapacité de reconnaître et de confronter l’héritage de l’esclavage et du colonialisme », a déclaré Bachelet, avant d’ajouter : « Nous devons réparer les torts causés par des siècles de violence et de discrimination, notamment à travers des excuses officielles, des processus d’établissement de la vérité et des réparations sous diverses formes ».

Au Nord comme au Sud, les initiatives se multiplient pour faire la lumière sur ce passé violent, réparer financièrement, restituer des biens culturels et des restes humains, ou exprimer des excuses officielles de la part d’anciens pays colonisateurs. Cette carte mondiale de Justice Info recense les principaux mécanismes officiels de vérité et de réparations survenus au cours des vingt dernières années et engagés par les ex-colonisateurs envers leurs ex-colonies.