Tortueuse recherche de la vérité en Irlande du Nord

Une enquête de deux ans et demi vient de conclure à l'innocence totale de dix civils tués par l'armée britannique en 1971, en Irlande du Nord. Mais le processus de recherche de la vérité dans la province britannique ne satisfait pas tous les besoins des victimes et ne parvient pas à réconcilier les communautés sur les causes du conflit.

Tortueuse recherche de la vérité en Irlande du NordLes familles des victimes du massacre commis par l'armée britannique à Ballymurphy, en Irlande du Nord, en 1971, ont accueilli avec satisfaction les conclusions d'une enquête établissant l'innocence des défunts. © Paul Faith / AFP
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Il a fallu 100 jours de relevé de preuves, environ 150 témoins, dont plus de 60 anciens soldats, plus de 30 civils et des experts en balistique, pathologie et ingénierie. Le 11 mai dernier, une enquête sur les événements survenus il y a près de 50 ans à Ballymurphy, un quartier de l’ouest de Belfast, en Irlande du Nord, a conclu que dix personnes tuées à la suite d’une opération de l’armée britannique étaient « entièrement innocentes ».

L’enquête sur Ballymurphy a débuté en novembre 2018, pour examiner les décès survenus après une opération militaire britannique visant à arrêter et interner des membres présumés de l’Armée républicaine irlandaise (IRA), en août 1971. Parmi les victimes figuraient un prêtre qui avait essayé d’aider les blessés au cours des fusillades, et une mère de huit enfants. Neuf des dix victimes ont été tuées par l’armée, a précisé la coroner Keegan. Elle a conclu « que toutes les personnes décédées (…) étaient entièrement innocentes de tout acte répréhensible le jour en question », tout en notant que ces morts ont eu lieu dans un « environnement très tendu et difficile », au milieu de troubles généralisés, de multiples explosions, fusillades, émeutes, incendies criminels et autres troubles civils.

Eileen McKeown, fille de l’une des victimes, a déclaré que sa famille était « ravie » des conclusions de l’enquête, ajoutant que, désormais, « le monde entier sait qu’ils sont innocents ».

L’enquête et ses suites rappellent que « ces familles ont dû faire campagne pendant tellement longtemps pour quelque chose qui était si évident pour beaucoup d’entre nous », note Lesley Veronica, maître de conférences en sciences politiques à l’université de Belfast Metropolitan, et que, simultanément, les réactions au sein de la population s’avèrent à nouveau « polarisées ». Ainsi les personnes proches de l’armée britannique pensent que « ce n’est pas vrai, que c’est une nouvelle attaque contre nos anciens combattants », explique Veronica. Elle s’appuie sur ses propres discussions avec sa famille – elle a une sœur mariée à un ancien soldat britannique – et d’autres membres de la communauté unioniste-protestante.

Des soldats britanniques nettoient les lieux à Ballymurphy
Des soldats britanniques nettoient les lieux à Ballymurphy, en 1971.

La commission vérité d’Afrique du Sud serait-elle le bon modèle ?

L’enquête sur Ballymurphy n’est qu’un exemple des récentes initiatives de recherche de la vérité en Irlande du Nord. Mais jusqu’à présent, l’ensemble a ressemblé à un « patchwork », selon Brandon Hamber, titulaire de la chaire sur la paix John Hume et Thomas P. O’Neill à l’université d’Ulster, qui « nourrit les récits auxquels croient déjà les gens ». Ces processus « créent davantage de différences, plutôt que de considérer le problème de manière plus holistique », dit-il. « Je ne voudrais pas simplement suggérer que ces enquêtes devraient cesser, parce qu’elles ont été utiles à de nombreuses familles. Mais un processus global sur lequel on se serait mis d’accord serait mieux géré », ajoute-t-il.

À quoi ressemblerait un processus « mieux géré » de recherche de la vérité dans le contexte politique fracturé de l’Irlande du Nord, où les politiques identitaires sont toujours très présentes, où le Brexit a alimenté les craintes d’un retour à la violence et où les structures politiques décentralisées sont mises à rude épreuve ? L’appel lancé, le 12 mai, par l’ancien Premier ministre britannique Tony Blair en faveur d’une « commission vérité » à l’image de l’Afrique du Sud est-il une bonne façon d’aborder les violations historiques en Irlande du Nord ?

En fait, on sait déjà énormément de choses sur la portée et l’étendue du conflit », souligne Hamber. « Pratiquement tous les individus tués sur l’ensemble du conflit ont fait l’objet d’une recherche. L’université possède une base de données de toutes les victimes. Nous savons à peu près, dans la majorité des cas, quelle organisation était responsable ou si c’était l’État. » Pourtant, dit-il, « il n’y a pas d’accord sur les causes » et cela « rend le processus de justice transitionnelle plus difficile parce qu’on est en quelque sorte en train de traiter cet héritage au milieu des divisions actuelles. »

Deux poids, deux mesures dans l’indemnisation des victimes

Les institutions chargées de cet héritage, créées dans le cadre d’un accord conclu en 2015 pour éviter l’éclatement politique de la province, font partie de ce patchwork. La liste des acronymes est impressionnante : une « unité d’enquêtes historiques (HIU) ; une commission indépendante de recherche d’informations (ICIR) ; des archives indépendantes sur l’histoire orale (OHA) ; et un groupe de mise en œuvre et de réconciliation (IRG) », est-il indiqué dans le rapport au comité restreint du Parlement britannique sur l’Irlande du Nord. Mais depuis l’Accord du Vendredi saint, en 1998 – un accord entre les gouvernements britannique et irlandais, et la plupart des partis politiques d’Irlande du Nord, sur la manière dont ce territoire devrait être gouverné – les divisions politiques ont continué à faire obstacle à un nouvel accord sur ces institutions chargées de gérer l’héritage; et elles demeurent l’objet de débats et de désaccords.

En mars 2020, celle qui était alors commissaire aux victimes et rescapés d’Irlande du Nord, Judith Thompson, a rendu compte aux responsables politiques de Stormont – le siège du parlement d’Irlande du Nord – de l’absence persistante « d’institutions efficaces pour traiter les droits et les besoins » des victimes.

Alors que le conflit a causé quelque 3 720 morts dans la province entre 1966 et 2006 et que 40 000 personnes ont été blessées, « 213 000 personnes [sont] confrontées à un éventail important de problèmes de santé mentale qui doivent être traités maintenant », a-t-elle déclaré. « C’est un problème de société et, si nous ne traitons pas le passé, il continuera à s’occuper de nous », a-t-elle ajouté.

« Je dirais carrément que nous ne faisons que répéter les mêmes erreurs en Irlande du Nord et cela depuis 800 ans », déclare Luke Moffett, maître de conférences à l’université du Queen’s à Belfast, où il est spécialisé dans les réparations et les droits des victimes. Ses recherches ont porté sur les compensations offertes aux victimes nord-irlandaises et il a constaté « une énorme diversité » entre, par exemple, une personne tuée il y a 50 ans, dont le père a reçu 80 livres sterling pour la mort de sa fille, et un soldat britannique tué quelques années plus tard, dont la famille reçoit plus de 100 000 livres. « L’État [a] acheté certaines victimes et en a exclu d’autres. Et cela n’a pas changé », affirme-t-il.

Récits contraires et manque de confiance

Hamber possède l’expérience de l’Afrique du Sud, où une commission vérité et réconciliation post-Apartheid a réussi à tracer un trait, permettant au pays d’avancer. Mais en Irlande du Nord, dit-il, « un manque fondamental de confiance existe entre les différents groupes politiques ». Lorsque personne ne s’attend à ce que l’autre dise la vérité, un tel modèle peut ne pas fonctionner. « On doit en fait atteindre un certain niveau de coopération et d’engagement si l’on veut ouvrir les portes aux personnes les plus disposées à l’exploration de la vérité. » En Irlande du Nord, les causes du conflit ne sont toujours pas réglées. « On essaye donc de gérer le passé sous le poids de faits qui sous-tendent la partie la plus fondamentale du conflit et qui n’est pas vraiment résolue : à quoi appartient ce bout de terre ? »

Moffett reconnaît qu’il existe une résistance considérable à la recherche de la vérité, à la fois de la part de l’État et de la part d’une société « qui veut aller de l’avant ». Une simple ouverture des archives, par exemple, ne serait pas suffisante, dit-il. « La société elle-même doit affronter et savoir ce qui s’est passé dans le passé afin d’empêcher que cela ne se reproduise. » Mais qu’il s’agisse d’une campagne d’information ou d’un autre processus, ce sera « très difficile », dit-il.

Le propre père de Lesley Veronica a été tué par une bombe de l’IRA. Pour elle, « la communauté qui a le plus de mal à assumer ses responsabilités est la communauté unioniste », car « le récit dominant est qu’il n’y a eu de conflit qu’à cause de l’IRA. Et si c’est ce que vous croyez, il n’y a pas eu de conflit, vous n’avez pas besoin d’assumer une quelconque responsabilité. Tout le reste devient justifié à cause de l’IRA. Et c’est un vrai problème. Il n’est pas possible de se regarder dans le miroir et de reconnaître que c’est ce qui s’est passé de notre côté, les choses qui ont mal tourné. Et que nous devons lever les mains pour cela. »

Dans un contexte où la ou les causes exactes de la violence sont en fait « le terrain fondamental de désaccord » conduisant à « différents récits du passé », estime Hamber, « l’idée d’une commission vérité signifie mettre la charrue avant les bœufs. »