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Eduardo Cifuentes : « Ce dialogue entre victimes et bourreaux est sans précédent »

Eduardo Cifuentes : « Ce dialogue entre victimes et bourreaux est sans précédent »Eduardo Cifuentes © Benoît Peyrucq pour JusticeInfo.net
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LES GRANDS ENTRETIENS JUSTICE INFO

Eduardo Cifuentes

Président de la Juridiction spéciale pour la paix (JEP), en Colombie

Eduardo Cifuentes est président de la Juridiction spéciale pour la paix, le bras judiciaire du système de justice transitionnelle issu de l’accord de paix de 2016 entre le gouvernement colombien et les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Ancien juge de la Cour constitutionnelle, Cifuentes est devenu le visage de ce tribunal spécial – connu localement sous le nom de JEP – qui a dévoilé cette année ses premiers actes d’accusation contre 8 anciens commandants des FARC pour enlèvements et 25 responsables de l’armée pour exécutions extrajudiciaires.


JUSTICE INFO : Vous avez été juge au sein de la première Cour constitutionnelle de Colombie – née avec la Constitution de 1991 – puis médiateur de la République. Dans ces deux fonctions, vous avez travaillé en étroite collaboration avec les victimes du conflit armé interne. L’avez-vous vécu personnellement ?

EDUARDO CIFUENTES : Je crois que tous les Colombiens de mon âge ont vécu le conflit depuis leur enfance. Je suis né en 1954, donc je m’en souviens chez moi à Popayán [dans le département du Cauca, au sud de la Colombie], en famille, dans les transports publics, dans la presse, dans la vie de mes oncles, puis dans des contextes urbains à partir des années 1970. La Constitution de 1991 a également vu le jour dans un contexte de violence diffuse dans le pays et j’ai ensuite été médiateur pendant l’un des moments les plus critiques de l’histoire nationale.

Après avoir traversé cette période, en tant que président et magistrat de la Juridiction spéciale pour la paix, nous vivons également dans un contexte de violence qui se recycle et refuse de s’éteindre, et d’un État défaillant qui n’est pas en mesure de remplir pleinement ses propres fonctions. Il semble que les signes de la violence accompagne notre parcours existentiel.

J’ai le sentiment d’être né dans un territoire de minimums. Mais au 21e siècle, nous devons ouvrir davantage d’horizons pour cette société et ces générations. La JEP s’inscrit comme une réponse à ces minimums.

Devant la Cour constitutionnelle, lors de l’examen du cas de Luis Humberto Rolón, menacé, agressé et contraint à l’exil pour ses idées politiques, vous avez déclaré qu’un « minimum de paix » était nécessaire pour concrétiser la promesse de la Constitution de parvenir à un pays pacifique. Trente ans plus tard, pensez-vous que la JEP renforce ce « minimum de paix » ?

Une Constitution est un accord sur des minimums, sur des limites et sur le contour utopique d’une société. La possibilité de gouverner repose sur ces minimums civils et politiques, à partir desquels une épaisseur institutionnelle et un terrain d’entente peuvent émerger. Et, dans notre cas, également d’un minimum de paix pour que la société ne soit pas brutalisée.

L’histoire d’une communauté montre comment ces minimums peuvent progresser et se densifier, mais il est possible aussi – comme rien n’est écrit et que la vie politique est soumise à des éléments aléatoires et contingents – qu’ils vivent difficilement et qu’ils peinent à immuniser une société contre le risque que ces minimums ne grandissent plus. La Colombie a toujours eu de nombreux minimums : nous avons, pour la démocratie, un minimum électoral ; pour l’État-providence, une possibilité minimale de distribution et de création de biens publics ; de même pour la préservation de l’ordre…

J’ai le sentiment d’être né dans un territoire de minimums, ce qui nous amène parfois à nous échouer et à nous accrocher au premier bois flottant. Mais au 21e siècle, nous devons ouvrir davantage d’horizons pour cette société et ces générations. La Colombie est en mesure de gravir ces marches : nous disposons d’une Constitution qui contient toute la sève nécessaire pour nourrir plusieurs générations dans leur croissance en tant que société et sur le plan des institutions. Nous avons un formidable accord de paix qui nous permet de regarder le passé, de le récupérer dans un présent de vérité, de justice et de réparation, et en même temps d’envisager une société future profondément transformée. La JEP s’inscrit comme une réponse à ces minimums.

La justice transitionnelle colombienne tente une nouvelle formule pour équilibrer châtiment et réparation, mais aussi pour satisfaire les droits des victimes – vérité, justice, réparations – plutôt que de se concentrer sur un seul. Il faut pour cela que les auteurs des crimes reconnaissent leur responsabilité. Ce pari a-t-il été réussi ?

Je pense que oui, car nous avions senti une très forte dose d’impunité tout au long des conflits successifs et des différents processus de paix en Colombie. Pour ne parler que du récent processus de paix, il s’est agi d’un accord entre combattants : un acteur extra-étatique [les FARC] qui a cherché à prendre le pouvoir par les armes et a échoué ; et l’État, qui a eu recours à ses forces armées pour résister à cette insurrection. Ils auraient pu parvenir au point où la lassitude et la fatigue du conflit les auraient conduits à un accord – et il aurait sûrement été plus facile pour les négociateurs d’accepter que les [FARC] rendent leurs armes, se démobilisent et poursuivent leur conflit par des moyens démocratiques – mais ils ont décidé qu’il était impossible de ne pas tenir compte des victimes.

Lorsque vous parlez des victimes, vous parlez des dommages et de la prise en charge des conséquences de ces dommages. Ils ont compris qu’il ne serait pas possible de maintenir une paix purement politique entre combattants, en laissant de côté cet héritage de dégâts, de criminalité et d’impunité. En outre, la culture politique et juridique contemporaine rend impossible de nos jours, dans des États à revenu intermédiaire et sans importance géostratégique comme la Colombie, de faire la paix en laissant impunis des milliers de crimes internationaux. Il aurait été impossible pour la communauté internationale d’y souscrire.

Dans cette balance constitutionnelle entre combien de justice et combien de paix, nous sommes arrivés à cette solution colombienne de reconnaître les responsabilités et d’assumer la vérité, la justice et la réparation, et c’est ce que cette Juridiction spéciale pour la paix doit administrer.

Nous ne sommes pas au temps de la guerre mais à celui de l’enquête, du jugement et de la sanction. Il est très important de renommer les choses, de revisiter les actes passés avec un langage différent.

En annonçant le premier acte d’accusation pour enlèvements contre sept anciens dirigeants des FARC, vous avez déclaré : « Il n’y a pas eu des erreurs, il y a eu des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité ». Cette phrase a exprimé la douleur du pays face à des individus qui continuent de justifier les enlèvements, malgré les avancées de l’accord de paix et le dépôt des armes. Pourquoi était-il si important pour vous de le souligner ?

D’une part, nous réaffirmions que la Juridiction a le caractère d’un juge et que notre accord de paix exige de lire, d’interpréter et de traduire les actes et les atrocités commis, en termes de faits et de comportements punissables qui relèvent des crimes internationaux. D’autre part, nous rappelions que la JEP n’est pas un juge autonome, mais qu’elle applique le droit préexistant et, dans ce cas, les sources juridiques auxquelles elle doit toujours se référer pour qualifier de crimes des actes de guerre et leurs conséquences.

Le but était de faire comprendre que le chemin de cette Juridiction commence dans la norme, se termine dans la norme et s’exprime dans une sanction. Et que, par conséquent, nous ne sommes pas au temps de la guerre mais à celui de l’enquête, du jugement et de la sanction. À travers cette juridiction, l’État colombien remplit les devoirs qui découlent de ses obligations internationales et nationales. Nous passons de la guerre au temps du jugement : il est très important de renommer les choses, de revisiter les actes passés avec un langage différent.

La justice transitionnelle, dans sa composante punitive, vise à montrer qu’il existe une alternative à la punition par la prison.

Dans ce nouveau modèle, les peines ne seront pas des peines de prison lorsque les accusés fourniront la vérité, répareront les victimes et assumeront leur responsabilité. Mais la Colombie est un pays où la justice est souvent assimilée à l’emprisonnement, malgré l’impunité historique de ces crimes. Comment résoudre cette tension ?

Nous avons compris que le droit pénal international et les engagements de l’État colombien ne l’obligent pas nécessairement à imposer des sanctions de type carcéral pour les crimes de guerre ou les crimes contre l’humanité. C’est une prémisse de l’accord de paix qui a été validée par la Cour constitutionnelle.

Quoi qu’il en soit, le système impose une peine privative de liberté à la personne responsable de ces crimes qui – dans le cadre d’une procédure non contradictoire – ne fournit pas une vérité détaillée et exhaustive, n’en prend pas la responsabilité et, figurant parmi les plus responsables, est déclarée coupable sur la base d’une procédure dûment fixée par la norme. Mais même la soi-disant « sanction spéciale » restreint également la liberté de résidence et de mouvement, oblige la personne à être confinée dans une zone réduite du territoire national et, pendant huit ans, la met à la disposition de la communauté des victimes pour mener des activités réparatrices. C’est-à-dire qu’elle combine une composante rétributive et une composante réparatrice.

Au-delà de cela, je crois que le droit transitionnel colombien se situe assurément dans un environnement postmoderne : la prison, sur un plan sociologique et de politique pénale, revient à une simple adaptation d’un mythe de resocialisation qui, dans le monde actuel, ne tient pas. La justice transitionnelle, dans sa composante punitive, vise à montrer qu’il existe une alternative à la punition par la prison.

Comment cette alternative fonctionne-t-elle dans la pratique ?

Grâce à l’apport de la vérité, en regardant en face les victimes et, à travers elles, les milliers de Colombiens qui sont aussi des victimes, l’auteur d’un crime de guerre parvient à modifier cette idée mythique selon laquelle le droit pénal seul, par le biais d’une peine privative de liberté dans un cachot ou une prison, change la personne et lui donne une chance d’avoir un nouvel avenir. Ceci, en retour, peut offrir à des milliers de victimes une occasion d’atténuer la souffrance morale et le cumul de douleur laissés par ces crimes, en les aidant à reconstruire leur propre vie ainsi que le tissu social.

Telle est pour moi la leçon que donne la justice transitionnelle au monde : vous ne pouvez pas envisager des punitions sévères sans envisager de générer un changement dans les subjectivités des victimes et des auteurs, avec un État qui, parallèlement, transforme l’environnement.

La transformation de l’environnement d’un conflit armé interne est une tâche très complexe qui occupera l’État colombien et cette société pendant de nombreuses années. Cela veut dire, dans notre cas, comprendre que dans les territoires et les populations les plus vulnérables, nous avons un déficit de réformes que nous avons laissées en suspens : développement rural, éducation, services publics, vision de ce qu’est un État et éthique civique. Tout cela est nécessaire pour prendre au sérieux la justice transitionnelle, les dommages causés aux victimes et la promesse de cette autre existence que nous pouvons obtenir de l’abandon des armes.

C’est, disons, le droit pénal de la post-modernité. Le paradoxe est qu’il est mis en œuvre par un pays qui n’a même pas franchi le premier seuil de la modernité.

Nous avons une violence étendue dans le temps et dans l’espace, qui pénètre presque toutes les organisations sociales et coexiste avec un cadre institutionnel minimal mais faible. Il faut réorganiser l’ensemble du paysage.

Si l’on fait abstraction des particularités colombiennes, s’agit-il d’un modèle que d’autres pays peuvent imiter ?

Je pense que dans des pays comme le nôtre – où il y a des conflits de faible intensité et de longue durée, liés au colonialisme ou à ses débris, à l’extrême pauvreté, aux élites qui ont succédé aux puissances coloniales, aux fortes divisions ethniques – penser que la solution est une sorte de tribunal militaire comme [Nuremberg] en 1945 n’est pas possible.

La solution réside dans les mécanismes de justice transitionnelle, qui permettent à un pays de repartir à zéro, en recréant une communauté et en intégrant les victimes de la guerre. Nous le voyons dans l’histoire de la Colombie : dans nos conflits, ce sont les mêmes familles et classes sociales qui ont recyclé la violence. Face à cela, une peine de 40 ans de prison dans la prison La Modelo [de Bogota] n’empêche pas les cycles de violence de se reproduire. Nous avons une violence étendue dans le temps et dans l’espace, qui pénètre presque toutes les organisations sociales et coexiste avec un cadre institutionnel minimal mais faible. Il faut réorganiser l’ensemble du paysage.

La question à laquelle il faut réfléchir pour l’avenir est la suivante : cela peut-il se faire uniquement sur la base des accusations de la JEP, qui deviennent ensuite des actes d’accusation et enfin des jugements ? La justice n’est pas seulement ce qui est accompli par un tribunal spécial créé à cet effet, ce sont aussi les changements et les transformations qui doivent avoir lieu à l’avenir. Dans le cas de la Colombie, ce fut un moment de clarté lorsque l’élite et les FARC ont forgé un accord de paix comprenant d’épais chapitres détaillant les transformations sociales et économiques. Si celles-ci sont menées à bien, nous serons en mesure d’atteindre le niveau adéquat d’un État et d’une société bien ordonnée.

Prison La Modelo à Bogota, Colombie
« Une peine de 40 ans de prison dans la prison La Modelo [de Bogota] n’empêche pas les cycles de violence de se reproduire. » © Daniel Munoz / AFP

L’une des questions à un million de dollars est de savoir à quoi ressembleront exactement les sanctions imposées aux principaux responsables. Car, après trois ans de travail de la JEP, de nombreux détails du régime de sanctions sont encore inconnus. Comment cette discussion progresse-t-elle ?

Nous sommes déterminés, au sein de la JEP, à ce que les sanctions soient efficaces. D’un point de vue logistique, c’est un énorme défi pour un organe judiciaire. Gardez en tête que les organes judiciaires traditionnels, tels que la Cour constitutionnelle ou le Conseil d’État, n’ont pas la charge de penser, concevoir, exécuter et gérer des sanctions. De plus, la JEP ne les impose qu’après un dialogue approfondi entre les victimes et les auteurs, au cours duquel ils s’accordent sur des activités de réparation pouvant être appropriées et proportionnelles aux actes sanctionnés – les plus graves de tous sur le plan des dommages, de la perversité et de l’outrage. Ce dialogue, mené par le juge transitionnel, est sans précédent dans le monde.

Nous cherchons à créer une unité au sein de la JEP pour gérer, superviser et contrôler les sanctions. Mais il y a quelque chose de très important que je veux souligner : l’État colombien s’est engagé à créer les conditions pour que les bénéficiaires de ces sanctions aient la sécurité, une façon décente de continuer leur vie et, surtout, de se conformer aux actions réparatrices. Nous progressons dans les accords inter-institutionnels avec le Conseil de stabilisation de la Présidence, la mairie de Bogota et d’autres entités locales.

Il y a un autre point qui commence seulement à apparaître clairement : les plus responsables recevront une sanction propre, mais qu’adviendra-t-il de ceux dont la situation juridique est également définie par des mesures non punitives, telles que l’abandon de l’action pénale, la suspension de l’exécution de la peine ou l’exemption de responsabilité ? Il s’agit de la majeure partie des personnes qui comparaissent devant la Juridiction. Les avantages qui leur sont accordés sont soumis à un régime de conditionnalité : fournir la vérité et la réparation. Gérer cela est un autre élément dont aucun autre tribunal n’est doté.

Trouver des auteurs travaillant pour les victimes dans des projets sociaux et communautaires, générant des solutions tangibles, serait un moment keynésien de justice transitionnelle.

Alors, comment fonctionne cette conditionnalité ?

Devant la Juridiction, nous avons des auteurs, des participants et des auteurs matériels, de sorte que le défi est peut-être encore plus grand que de traiter les sanctions spéciales [pour les personnes les plus responsables]. Au total, quelque 12 500 personnes sont liées à ce régime de conditionnalité.

Nous nous efforçons d’homogénéiser les mécanismes de réparation, de sorte qu’un indicateur du succès de la Juridiction dans les années à venir pourrait être de voir comment les personnes les plus responsables ont déjà anticipé leurs propres sanctions et sont clairement insérées dans des programmes et des projets de réparation pour les victimes et les communautés – et que la majeure partie des forces de sécurité, des FARC et d’autres [qui ne sont pas les plus responsables] font de même. C’est le défi colossal que doit relever la Juridiction.

Et c’est ce qui rendrait la Colombie spéciale sur la scène internationale. En cette période de post-pandémie et de crise économique dans le pays, le fait que dans les 170 municipalités [prioritaires parce qu’elles sont les plus pauvres et les plus touchées par la guerre] nous puissions trouver des auteurs travaillant pour les victimes dans des projets sociaux et communautaires, générant des solutions tangibles, serait un moment keynésien de justice transitionnelle : cela stimulerait la demande et générerait des économies, des biens publics et des emplois. Nous allons chercher à ce que les budgets nationaux, régionaux et locaux convergent sur ce point, car c’est très important pour la réparation des victimes, mais aussi pour soigner le tissu social et lutter contre la pauvreté.

Sur les sanctions, deux autres questions sont encore en suspens. Par exemple, les anciens commandants des FARC pourront-ils continuer à faire de la politique alors qu’ils sont sanctionnés ? A partir de quand le temps des sanctions commencera-t-il à compter, sachant que, jusqu’à présent, les auteurs n’ont pas été contraints ?

Il s’agit de points sur lesquels, en tant que président de la Juridiction, je ne peux pas répondre car ce serait entrer dans le champ des décisions que la section de la JEP sur la reconnaissance des faits adoptera en temps voulu, une fois que le comité judiciaire sur la reconnaissance aura présenté son projet de sanctions.

Dans tous les cas de figure, cela fait partie de cette tâche de la Juridiction qu’aucun autre tribunal au monde ne remplit. Car c’est une chose, en tant que juge, de dire « cette personne va purger une peine de 30 ans d’emprisonnement et le fera dans cette prison » et une autre de proposer ce que nous pourrions appeler un espace réparateur. Cela ne dépend pas seulement de nous : les victimes, les auteurs, l’État et le juge se réuniront pour concevoir cela.

La synchronisation devrait permettre à la production et aux procédures de chaque mécanisme de se fertiliser mutuellement. Cela ne se produit pas, et ne peut pas se produire, en raison des contraintes du calendrier.

En théorie, les mécanismes de justice transitionnelle travaillent ensemble pour vérifier que les auteurs disent la vérité et réparent les victimes. Dans la réalité, cependant, la JEP durera 15 ans et la Commission vérité et réconciliation (CVR) seulement trois ans, pour se terminer cette année. Y a-t-il un problème de calendrier ?

En effet, en décembre, la CVR doit remettre son rapport final et son existence touche à sa fin. Il y a donc un problème de calendrier : la synchronisation devrait permettre à la production et aux procédures de chaque mécanisme de se fertiliser mutuellement. Cela ne se produit pas, et ne peut pas se produire, en raison des contraintes du calendrier.

Malgré tout, la Juridiction a apporté sa contribution comme prévu : des listes d’auteurs bénéficiant d’avantages ont été envoyées afin qu’ils puissent fournir des informations de nature non judiciaire. Ils se sont présentés devant la CVR avec des informations et des témoignages qui ont contribué à son prochain rapport, ainsi que devant l’Unité de recherche des personnes considérées comme disparues avec des informations qui pourraient permettre de retrouver certaines de ces personnes. Cela a eu lieu, mais pas avec la force espérée, car seules les premières années de travail de la JEP peuvent être utilisées. Les vérités les plus importantes, les révélations complètes, commencent seulement à émerger – quand dans six mois la Commission arrivera à son terme.

Quoi qu’il en soit, l’explication des causes structurelles du conflit dans le rapport de la CVR sera très utile pour la Juridiction. Cette vision historique du conflit nourrira la JEP dans ses efforts pour comprendre les schémas et les contextes de macro-criminalité.

Il est également vrai qu’il n’a pas été facile de coordonner les victimes. Nous avons plutôt assisté à une sorte de lassitude des victimes, qui se sont présentées devant la CVR, devant l’Unité et devant la Juridiction, chacune avec sa propre méthodologie. Par exemple, pour la CVR, il est crucial de susciter une confiance absolue dans le fait que ce qui y est rapporté ne fera pas l’objet de poursuites judiciaires et, par conséquent, elle a établi un pare-feu vis-à-vis de la JEP. Je pense que l’architecture et la coordination institutionnelles n’ont pas été les meilleures, mais que l’approche globale du système [de justice transitionnelle] a été utile.

Ce qui suit sera fait de manière plus rapide et plus structurée. Il s’agit – dans cette deuxième étape qui commencera probablement au second semestre [de 2021] – d’ouvrir simultanément toutes les pistes d’enquête restantes.

De nombreuses victimes demandent à la JEP d’ouvrir des dossiers sur les violences sexuelles, les déplacements forcés, l’utilisation de mines terrestres ou même les crimes contre l’environnement. Comment envisagez-vous la deuxième vague de macro-dossiers attendus bientôt ?

C’est une compétence autonome du Panel judiciaire sur la reconnaissance des faits et, en tant que président de la Juridiction, je ne peux leur donner que des indications périphériques. Mais je tiens à souligner que, en un temps record dans la justice pénale internationale et transitionnelle, il a été possible d’avancer dans le premier dossier contre les FARC pour enlèvements et [dans le second] contre les forces de sécurité pour exécutions extrajudiciaires. Ces enquêtes ont permis aux juges et à leurs équipes de comprendre en profondeur la structure, la physionomie, la chaîne de commandement, la circulation de l’information, l’organisation territoriale et les politiques des FARC au fil du temps. Il en va de même pour les forces de sécurité. Cela signifie que ce qui suit sera fait de manière plus rapide et plus structurée.

L’instrument par lequel la Juridiction a établi une relation avec les victimes et avec le pays a été le macro-dossier. C’est pourquoi nous parlons des macro-dossiers comme du dossier type de la JEP. Mais nous pensons davantage en termes de groupe armé : dans le cas des FARC, par exemple, [l’objectif est] d’arriver à plusieurs accusations où l’univers des actes punissables et des crimes connus de la Juridiction converge. En d’autres termes, il s’agit – dans cette deuxième étape qui commencera probablement au second semestre [de 2021] – d’ouvrir simultanément toutes les pistes d’enquête restantes.

Les prochaines enquêtes dureront donc moins de trois ans ?

Exactement. La mémoire, historique et judiciaire, est très importante pour une juridiction transitionnelle. De plus, les personnes les plus responsables sont mortelles comme chacun d’entre nous. Ils ne peuvent pas être soumis au fait qu’une affaire de recrutement d’enfants est ouverte aujourd’hui, qu’une autre sur les déplacements forcés l’est dans trois ans et une autre sur les méthodes de guerre dans six ans.

Nous allons privilégier le témoignage complet des structures militaires et des principaux responsables. La somme des informations dont dispose la JEP, le croisement des banques de données et le travail des équipes nous permettront, je crois, dans un délai raisonnable – et plus court que celui prévu par le système – de traiter tous les cas des FARC.

De même, cette année et l’année prochaine, nous allons achever le dossier des exécutions extrajudiciaires, celui de [l’extermination du parti politique] Union patriotique se terminera d’ici l’année prochaine, et il est certain que les enquêtes sur les liens entre les groupes paramilitaires et les forces de sécurité commenceront. Avec cela, nous couvrons vraiment les dossiers contre les membres de l’armée.

Les premiers macro-dossiers ont donc servi à fertiliser le terrain pour de plus rapides récoltes maintenant ?

En effet, nous réfléchissons davantage aux structures qui ont donné lieu à toute cette criminalité. Le langage des macro-dossiers ne peut pas disparaître parce qu’il est déjà dans la conscience collective et, en fait, les organisations [de victimes et de droits de l’homme] mesurent notre travail de cette manière. Mais nous devons vraiment comprendre que les acteurs armés ont une spatialité et qu’il n’y a pas que le déplacement forcé ou la violence sexuelle, mais un certain nombre d’actes. Il est évident que les futures lignes d’enquête auront sûrement des accents thématiques.

Si le gouvernement et la société ne suivent pas les lignes établies par l’accord de paix, la frustration collective et historique qui s’ensuivra affectera non seulement la Juridiction, mais l’État colombien tout entier.

Comment pouvez-vous répondre aux attentes de toutes les victimes sur les dossiers que vous ouvrez ?

Un système de justice transitionnelle gère un cumul d’attentes et – je le dis en toute sincérité – il ne pourra sûrement pas les satisfaire toutes.

Surtout lorsqu’il s’agit d’une justice comme la nôtre, qui non seulement cible les principaux responsables des crimes et des comportements les plus graves, mais a également une vision prospective du changement, à laquelle le gouvernement et la société doivent adhérer. Si ces deux derniers ne suivent pas les lignes établies par l’accord de paix, la frustration collective et historique qui s’ensuivra affectera non seulement la Juridiction, mais l’État colombien tout entier.

A la JEP, nous souhaitons avoir un impact plus important sur les communautés les plus touchées par le conflit. Nous avons choisi de commencer par Buenaventura [un port de la côte ouest de la Colombie], où tous les acteurs armés ont convergé, où la violence fait toujours rage et où sont présents les aspects structurels qui pourraient donner vie à 100 000 conflits dans les mille ans qui viennent. En tant que système intégral [de justice transitionnelle], nous cherchons à déployer simultanément nos compétences et le pouvoir des autorités pour transformer Buenaventura en un territoire de paix car, jusqu’à présent, nous y avons tous échoué. Ensuite, nous ferons le tour de toutes les régions les plus touchées, car c’est là que nous organiserons les auditions des victimes, les régimes de conditionnalité et nos sanctions propres, ainsi que la réforme rurale et d’autres éléments [de l’accord de paix] qui sont complémentaires à nos fonctions.

 
Vue aérienne de la ville de Buenaventura en Colombie
« Nous avons choisi de commencer par Buenaventura, où tous les acteurs armés ont convergé, où la violence fait toujours rage et où sont présents les aspects structurels qui pourraient donner vie à 100 000 conflits dans les mille ans qui viennent. » © Luis Robayo / AFP

J’étais sur le point de vous poser une question sur Buenaventura, car nous voyons la JEP, une juridiction conçue pour traiter le passé, s’occuper également des problèmes actuels. N’est-ce pas une charge supplémentaire ?

Les règles de procédure de la Juridiction stipulent que les juges ont l’obligation d’établir, dans les dossiers de crimes de guerre, la situation ex ante de la communauté et de ses victimes, celle au moment où le crime a lieu et, enfin, la situation actuelle ou d’après-crime. Pourquoi ? Pour que les mesures dictées par le juge, que ce soit dans les jugements ou les régimes de conditionnalité, tiennent compte de ces réalités afin qu’elles ne se reproduisent pas.

Nous comprenons la non-répétition non seulement pour l’auteur du crime, mais aussi en termes plus systémiques.

Cette justice transitionnelle dépend en grande partie de ce que fait le gouvernement pour transformer les conditions qui expliquent le conflit, comme l’élimination de l’extrême pauvreté ou l’absence d’État.

La JEP a dû travailler sous un gouvernement hostile, qui a même essayé de s’opposer à son règlement de procédure. Comment la justice peut-elle être administrée dans un tel environnement

Notre défi est multiple. Ce qui m’inquiète, c’est de savoir comment le relever si nous ne disposons pas d’une formule politique adéquate. Qu’est-ce que je veux dire par là ? Cette justice transitionnelle dépend en grande partie de ce que fait le gouvernement pour transformer les conditions qui expliquent le conflit, comme l’élimination de l’extrême pauvreté ou l’absence d’État.

La Colombie a toujours vécu avec une frontière qu’elle n’a jamais réussi à consolider en termes d’État de droit : nous avons un « Far West » à Buenaventura, dans les 170 municipalités les plus touchées par la guerre et dans d’autres régions du pays. C’est le défi du 21e siècle pour nous tous.

Je considère la JEP comme invincible, indéfectible et indispensable. Voir une justice réparatrice agir chaque jour est un bon médicament pour une société violente.

La JEP a fonctionné au milieu d’une forte polarisation, d’une pandémie, plus récemment d’une grève nationale et bientôt d’une campagne électorale. Comment échapper à tout ce bruit de fond pour que les Colombiens puissent vraiment voir ce qui se passe ici ?

Nous avons un pays qui compte 9 millions de victimes et une histoire de conflits que nous devons surmonter : il ne s’agit pas d’une vision idéologique, mais d’une prémisse de cette entité judiciaire et de l’application du droit dans une société appauvrie et inéquitable. Je crois que cela nous permet d’affronter n’importe quel parti d’opposition ou n’importe quel candidat assez fou pour vouloir un retour à une Colombie en guerre.

Je crois aussi que nous avons une grande force normative et – pardonnez l’expression, que j’utilise avec une certaine arrogance – toutes les raisons de changer les choses dans le pays. Je considère la JEP comme invincible, indéfectible et indispensable. Pour les nouvelles générations, ce paysage de guerre en Colombie doit cesser.

Voir les principaux responsables des crimes de guerre travailler avec leurs communautés pendant huit ans – une période historique de reconstruction – fournira un nouveau paradigme, générateur de changement. Si nous pouvons également appliquer cela aux régimes de conditionnalité des 13 000 personnes admises dans la JEP, cela le sera encore plus. Voir une justice réparatrice agir chaque jour est un bon médicament pour une société violente.

Si ce n’est pas le remède, personne ne pourra vacciner ce pays ou l’immuniser contre la violence future. Nous devons tenter un changement profond dans les 170 municipalités ravagées par la guerre et dans d’autres régions du pays : une meilleure éducation, des biens publics, des opportunités économiques, des institutions solides, la récupération de la mémoire. Pourquoi pas ? C’est possible. J’ai bon espoir que le prochain gouvernement fournira un environnement politique adéquat pour ce régime de transition. Avec une justice transitionnelle et un gouvernement qui respecte l’accord de paix, je crois que nous aurons une autre Colombie.

Vous avez passé du temps avec de nombreuses victimes. Quel est le moment qui vous a le plus touché ?

Lorsque j’étais médiateur, j’ai été le premier à arriver dans une ville de maisons sur pilotis où un massacre avait eu lieu. Trois jours plus tard, personne n’était encore arrivé. Les morts étaient toujours dans les maisons des gens. Je suis arrivé en bateau, je suis entré dans une maison et j’ai trouvé un vieil homme noir, dont les deux enfants morts étaient dans la maison. Il m’a serré très fort dans ses bras et m’a dit : « Merci, vous êtes l’État ».

J’ai eu l’impression de le trahir, car je n’étais pas l’État. Il n’avait aucune raison de me remercier, mais tel était son état de prostration, d’humiliation et de dévastation humaine, dû précisément à l’absence totale de l’État. Cette population massacrée n’a jamais eu d’État.

Était-ce à Nueva Venecia [village sur l’eau au nord de la Colombie] ?

Oui, et ils n’auront jamais d’État si ces transformations n’ont pas lieu. C’est pourquoi je parle en permanence du vide de l’État. Cet État est la dette que j’ai envers ce vieil homme noir qui m’a pris dans ses bras.

Eduardo CifuentesEDUARDO CIFUENTES

Eduardo Cifuentes Muñoz est juge à la Juridiction spéciale pour la paix de Colombie depuis sa création, début 2018. Constitutionnaliste, il a été l’un des premiers juges de la célèbre Cour constitutionnelle du pays, créée en 1991, puis médiateur de la République, supervisant la protection des droits civils et humains pendant l’une des périodes les plus sanglantes de la Colombie. Il a également été directeur du bureau des droits de l’homme à l’Unesco et a eu un cabinet d’avocats privé. Il fait actuellement partie de la section d’appel de la JEP et en est le deuxième président depuis début 2021.