Sans information, pas de réconciliation

RCA : « les bailleurs auraient dû être beaucoup plus exigeants » envers le président Touadéra

RCA : « les bailleurs auraient dû être beaucoup plus exigeants » envers le président Touadéra©Photo Issouf Sanogo/AFPLe président centrafricain Faustin-Archange Touadéra passant les troupes en revue à son arrivée à Abidjan le 7 novembre 2016
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Une Table ronde des bailleurs de fonds de la Centrafrique se tient jeudi 17 novembre à Bruxelles, en présence notamment du président Faustin-Archange Touadéra, en fonction depuis bientôt une année. Le nouveau chef de l'Etat présente un bilan peu convaincant, surtout en matière de lutte contre l'impunité et la kleptocratie, deux maux à l'origine de la profonde crise que traverse son pays depuis trois ans. Dans un entretien avec JusticeInfo, le juriste Didier Niewiadowski, ex - conseiller culturel à l'ambassade de France à Bangui, exhorte ainsi les bailleurs de fonds à « sécuriser » les financements qui seront accordés à Bruxelles.

 

 Le gouvernement Touadéra a-t-il un bilan à faire valoir comme gage devant ses donateurs ?

 Très mal entouré et ayant constitué un gouvernement, de bric et de broc, largement sous la coupe de certains conseillers présidentiels revenus aux affaires, le président Touadéra présente un bilan plutôt décevant de ses presque 8 mois d'exercice de la magistrature suprême. Certains se demandent même s'il a quitté les habits de Premier ministre qu'il avait de 2008 à 2013 sous le président François Bozizé. Le traitement politique de la crise est négligé, aussi peut-on craindre que l'immobilisme prenne le dessus sur les promesses.

 

Est-ce à dire que le nouveau chef de l'Etat est loin d'incarner le changement ?

 L'élection du président Touadéra avait été saluée par une grande partie  des Centrafricains et avait suscité beaucoup d'espoirs. Aujourd'hui, la déception est de plus en plus perceptible. Les électeurs avaient cru en l'ancien professeur d'université apprécié de ses collègues et étudiants. Ils ont finalement élu l'ancien Premier ministre du président Bozizé, peu sensible aux atteintes aux droits de l'homme, à la vision politique obscurcie par des intérêts immédiats et influençable par des compagnons de route qui le suivent depuis une dizaine d'années. Comme ses prédécesseurs, il a vite succombé au népotisme et au clientélisme, réduisant à néant le crédit qu'il pouvait avoir. Le laisser-faire vis-à-vis des milices ex-Séléka* et la bienveillance envers les Antibalaka** ne peuvent qu'accroître l'exaspération des citoyens et la montée en puissance d'une société civile qui est en train d'entrer en résistance, surtout après la lettre de cachet et l'embastillement de deux de ses représentants au sinistre Camp de Roux, à Bangui.

 

Cela nous amène à aborder la justice et la lutte contre l'impunité, un secteur sur lequel insistent les partenaires de la Centrafrique…

La chaîne pénale n'existe pas. Créée en juin 2015, la Cour pénale spéciale n'est toujours pas opérationnelle. Ses magistrats ne sont pas recrutés et les locaux ne seront fonctionnels que dans plusieurs mois. Il est plus aisé d'incarcérer, sans procédure, deux membres de la société civile (ndlr : arrêtés le 8 novembre, Gervais Lakosso et Marcel Mokwapi ont été remis en liberté provisoire le 14 novembre et placés sous contrôle judiciaire) ayant lancé le mot d'ordre de " Bangui ville morte" que d'empêcher des leaders de l'ex Séléka de quitter librement l'enclave du PK5 de Bangui, alors qu'ils sont sous mandats d'arrêt. De même, Jean-Francis Bozizé  (ndlr : fils de l’ex- président François Bozizé) a pu regagner son domicile à Bangui sans problème alors qu'il était sous mandat  d'arrêt international. Bien qu'interpellé par la Minusca (ndlr : Mission de l’ONU en Centrafrique), il a été immédiatement libéré par les autorités judiciaires avec un hypothétique contrôle judiciaire. L'impunité et l'absence d'un État de droit assurent le maintien de la kleptocratie centrafricaine.

 

Bangui recherche par ailleurs un appui financier à son programme de Désarmement, démobilisation et réinsertion (DDR). Le plan proposé par le gouvernement est-il à la hauteur du défi ?

En traitant les conséquences et non les causes des rébellions, on ne fait que des soins palliatifs. Il est illusoire de croire que le DDRR résoudra tout le problème des bandes armées. Aujourd'hui, les seigneurs de la guerre, sans foi ni loi, appelés Seleka ou Antibalaka, contrôlent une partie importante du territoire. Ils ne sont pas disposés à renoncer à leur fief qui les enrichit au détriment de la population. Il faudrait priver les chefs de guerre de leur rente de situation et procéder à leur neutralisation par des actions robustes de la Minusca. Un plan de "relèvement et de consolidation de la paix" devrait repenser l'organisation de l'État avec une forte décentralisation accompagnée d'une déconcentration des moyens de l'État, revoir le système électoral trop centralisé  et qui favorise les fraudes, mettre la priorité sur l'éducation et la formation, sécuriser les sites miniers et les parcours de transhumance.

 

 Avant cette rencontre, il y en a eu d'autres, notamment en  juin 2011, avec d'ailleurs la participation de Touadéra, alors Premier ministre. Est-ce qu'il revient plus rassurant cinq ans après?

La plupart des interlocuteurs des autorités centrafricaines, que ce soient ceux de l'ONU, de l'Union européenne, de l'Union africaine et de la France, n'étaient pas chargés du dossier centrafricain en 2011-2012. Avec l'amnésie diplomatique et la politique de l'autruche des partenaires de la Centrafrique,  il est donc probable que la Table ronde de 2016 ressemble à celle de 2011 et débouche sur près de trois milliards de dollars américains pour financer le plan quinquennal " Relèvement et consolidation de la paix en Centrafrique". Avec un budget national annuel de 370 millions de dollars américains, il est évidemment exclu que les prêts accordés soient remboursés. En toute quiétude, le président Touadera,  de nombreux ministres et conseillers auxquels se sont joints des caciques de l'ère Bozizé (2003-2013), participeront à cette nouvelle Table de Bruxelles, sans être interrogés sur les résultats et le bilan financier de la précédente Table ronde, à laquelle ils avaient participé. Les plaidoyers seront parfaitement rodés  et correspondront bien aux nécessités de relèvement et de réconciliation. Le  problème est que la mauvaise gestion des financements risque, une nouvelle fois, d'anéantir la bonne volonté de la communauté des bailleurs et les efforts des contribuables des États concernés.

 

Un message à l'intention des bailleurs de fonds ?

En amont de la Table ronde, les bailleurs auraient dû être beaucoup plus exigeants envers le président Touadéra et son gouvernement, notamment en matière de lutte contre la criminalité sous toutes ses formes, de moralité publique, en refusant le retour aux affaires des prédateurs de l'ère Bozizé, de prise en compte de la détresse de plus de la moitié des Centrafricains et notamment du million de réfugiés et de déplacés. Les financements accordés à Bruxelles devront évidemment être sécurisés étant donné les failles de la comptabilité publique centrafricaine, même si la gestion interne sera fortement réclamée au nom d'une souveraineté nationale, qui n'existe plus. Mais comme en 2011, il ne faut pas s'attendre à des conditionnalités exigeantes d'autant que beaucoup de représentants des bailleurs ne seront plus en poste dans quelques mois avec les changements à la tête de leur institution.

 *La Séléka est une coalition de rebelles qui a chassé du pouvoir le président François Bozizé en mars 2013. Impliqués dans de nombreuses exactions contre la population, les rebelles de la Séléka ont dû faire face aux milices d’auto-défense **Antibalaka, qui, à leur tour, se sont livrées à des violences.

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