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"La Tunisie est un laboratoire", selon le professeur Larbi Chouikha

"La Tunisie est un laboratoire", selon le professeur Larbi Chouikha©Flickr/DWTélévision tunisienne
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Larbi Chouikha est professeur à l’Institut de presse et des sciences de l’information, à l’université de la Manouba (Tunisie). Il est l’auteur du livre « Des séquelles de l’étatisation aux aléas de la transition. La difficile transformation des médias »*. La presse est un champ de recherche sur lequel écrit et travaille Larbi Chouikha depuis trente ans. Le professeur Chouikha, qui vient de signer avec Eric Gobe l’ouvrage « Histoire de la Tunisie depuis l’indépendance» (Editions La Découverte) a également été membre de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication(INRIC).

 

Les changements par le " bas" survenus à la faveur de la révolution, c'est notez-vous dans votre livre, ce qui caractérise le champ médiatique actuel. Est-ce un fait inédit en Tunisie?

-En effet, l’histoire de la Tunisie depuis l’indépendance jusqu’au 14 janvier 2011 a été marquée par ce que Michel Camau appelle « les flux et les reflux ». Ainsi lorsqu’une crise sociale frappe l’institution étatique, ébranlant sa légitimité, une décompression, ou une « éclaircie » politico-médiatique surgit, le temps que le pouvoir retrouve ses anciens réflexes autoritaires et le verrouillage se fait de nouveau. Ces moments d’ouverture sont toujours dictés par le haut, à savoir le sommet de l’Etat, par exemple en 1970 avec l’échec de l’expérience de la collectivisation des terres ; en 1977 lors des tensions qui émergent entre le pouvoir et la Centrale syndicale ; en 1981 après le coup de Gafsa et l’avènement du mutipartisme politique et bien sûr en 1987 après la déposition du Président Bourguiba par l’ex Président Zine Abidine Ben Ali. A chaque fois ces « décompressions autoritaires » sont accompagnées par l’irruption d’un journalisme professionnel et d’une nouvelle liberté de ton, la réhabilitation soudaine des genres journalistiques, de la caricature et la floraison des journaux indépendants et de l’opposition. Or, qu’est-ce qui s’est passé le 14 janvier ? Du jour au lendemain, les changements politiques ayant été provoqués par le « bas », sans l’encadrement d’un leadership, la Tunisie est passée d’une étatisation à outrance à un affaiblissement sans précédent de l’autorité étatique. La situation était inédite : nous avons vu l’Etat se désengager complètement du secteur des médias en supprimant le Code de la presse, le ministère de la Communication et l’Agence tunisienne de communication extérieure (ATCE). Un vide s’est crée alors, et des dérapages médiatiques ont été enregistrés, notamment à la télévision, d’où la mise en place en mars 2011 de l’Instance nationale pour la réforme de l’information et de la communication (INRIC). En l’absence d’un pouvoir militaire qui quadrille le pays, comme dans d’autres régions du monde arabe aux transitions avortées, tout reste possible en Tunisie. C’est en cela que le pays incarne un véritable laboratoire, y compris dans le secteur des médias. On peut y expérimenter tout et son contraire !

Pourquoi l'élan des réformes des médias, qui a marqué la première période de transition allant du 14 janvier 2011 aux élections du 23 octobre 2011 s'est-il arrêté avec l'installation de l'Assemblée nationale constituante en décembre 2011 ?

-Disons plutôt que l’élan a été dévoyé, détourné, différé. Au lendemain des élections du 23 octobre, le pays est entré dans une phase de bipolarisation politique, sociale et identitaire entre d’une part un camp conservateur et d’autre part un camp séculier. Cette cohabitation au-delà de nous avoir éloigné du champ des réformes des médias, a failli générer une guerre civile. D’autre part, les islamistes, qui ont dominé la période post 23 octobre n’ont pas de culture démocratique. Rappelons-nous à quel point les dirigeants du mouvement Ennahdha- à travers plusieurs de leurs déclarations- en voulaient aux journalistes, qui cherchant à rompre avec les pratiques de la propagande avaient pris distance avec le pouvoir. Cependant la société civile, un acteur déterminant de la transition, a été encore une fois dynamique et remarquable. C’est elle qui a sauvé le processus des réformes, en soutenant massivement la grève générale des journalistes le 17 octobre 2012. Une grève dénonçant les atteintes à la profession et revendiquant l’application des décrets lois 115 et 116 relatifs au nouveau Code de la presse et au lancement d’une autorité indépendante de régulation des médias audiovisuels. Le jour même le gouvernement annonce l’activation des deux décrets loi.

 Vous expliquez dans votre livre que tant la singularité que la fragilité de la transition tunisienne réside dans son incapacité à rompre totalement avec les pratiques et les schèmes du passé. Comment cette situation particulière se répercute-t-elle sur les médias?

 

-Le gros problème à ce niveau réside dans le retard enregistré par la mise en place de la justice transitionnelle tunisienne. On aurait dû lancer le processus juste après le 14 janvier. Aujourd’hui les hommes de l’ancien régime, qui foisonnent dans les médias, ont l’impression que leurs dossiers sont classés et on les voit rebondir à la télévision et surtout dans les salles de rédaction où règnent une grande confusion et une telle tension à cause de la cohabitation de deux univers. Le monde des anciens, très outillé parce qu’il dispose d’une expertise et de réseaux politico-financiers, et celui des jeunes, les orphelins de la transition, minoritaires et manquant de formation et de soutien, mais qui sont en attente de réformes. Aujourd’hui, et en l’absence de réformes de fond dans les médias, la Tunisie se retrouve à un tournant : soit on sauve la face de la transition, soit on renoue avec les pratiques d’antan. On retombera alors dans la configuration ancienne caractérisée par la fermeture /ouverture.

 

Larbi Chouikha

Larbi Chouikha

Comment imaginez-vous les réformes des médias ? Qui peut les initier ?

-Seule une grande machine comme le gouvernement peut susciter ces réformes, qui ne peuvent se réduire aux lois, mais doivent couvrir également les pratiques journalistiques. Il faudra envisager un autre système des médias qui rompt avec l’autoritarisme. On peut y arriver, notamment en faisant appel au soutien de la société civile et en adoptant l’expertise internationale dans ce domaine à la réalité sociologique tunisienne. Les réformes des médias pourront également faire partie de ce laboratoire tunisien.

Par quoi expliquez-vous un paysage audiovisuel quasi monolithique ? Est-ce dû à l'entrée en jeu dans le champ médiatique privé d’hommes d'affaires proches soit des islamistes, soit de Nidaa Tounès, le parti actuellement au pouvoir en Tunisie?

-Ce n’est pas une singularité tunisienne. C’est arrivé aussi en Europe de l’Est à l’heure des transitions où les forces de l’argent, à la faveur des libertés nouvelles, investissent également les médias. Mais une question se pose : pourquoi ce domaine n’attire-t-il que les hommes d’affaires proches des cercles du pouvoir ? Où sont les voix progressistes ? Ces voix qui pourraient proposer au public autre chose que les sempiternels talkshows et débats politiques où l’hystérie est de mise. Où est la production maison ? Pourquoi investigations et reportages se font toujours attendre à la télévision ?

Qu’est-ce qui pourrait à votre avis menacer aujourd’hui la liberté d’expression en Tunisie ?

-Beaucoup de choses. Le dispositif juridique pose toujours problème. Certains articles du Code pénal, non encore abrogés à la suite de la publication de la nouvelle Constitution, peuvent toujours condamner les journalistes pour « atteinte à l’ordre public ». Le projet de loi relatif à « la répression des atteintes contre les forces armées » déposé à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) prévoit des peines lourdes pour « outrage » aux forces de sécurité. Parce que des peines de prison peuvent être prononcées contre eux, ce projet risque sérieusement d’inciter les journalistes à réactiver leurs réflexes de censure et d’autocensure. Les dangers du terrorisme qui pèsent sur le pays peuvent être utilisés contre les journalistes, afin de remonter l’opinion publique contre eux. Certes ces risques sont réels mais il revient aux journalistes de les évaluer à leur juste mesure dans leurs salles de rédaction et d’éviter la recherche du buzz, du sensationnel et du scoop à tout prix en matière de traitement du terrorisme. Par manque de professionnalisme et d’éthique, les menaces sur la liberté d’expression peuvent aussi provenir des journalistes eux-mêmes !

Larbi Chouikha : « La difficile transformation des médias. Des séquelles de l’étatisation aux aléas de la transition », Tunis, 2015, 115 pages. Ouvrage publié avec le concours de la Coalition civile pour la défense de la liberté d’expression et l’International média support.

 

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