La justice doit être vue pour être rendue
Abonnez-vous à la newsletter

Violences sexuelles en RD Congo : une avocate raconte son combat

Violences sexuelles en RD Congo : une avocate raconte son combat©©flickrAffiche contre le viol en RDC
6 min 14Temps de lecture approximatif

Face à la persistance des viols dans l’Est de la République démocratique du Congo (RDC) toujours à la merci de groupes rebelles sans foi ni loi, les associations locales de défense des droits de l’homme refusent de baisser les bras. Un véritable combat herculéen dans un pays où le secteur judiciaire reste gangrené par la corruption et où, comme dans d’autres parties du continent africain, les crimes de viols sont rarement dénoncés, lorsqu’ils ne sont pas purement et simplement banalisés. Entretien avec l’avocate Catherine Furaha, présidente de l’Association femmes juristes pour la défense des droits de la femme et de l’enfant (FJDF), une Ong locale.

Justiceinfo.net : Pourriez-vous nous présenter, chiffres à l’appui, l’état des violences sexuelles dans l’est de la RDC, en particulier dans le Grand Nord-Kivu ?

Maître Catherine Furaha : Depuis janvier 2017, nous avons enregistré à notre clinique juridique 343 nouveaux cas de violences sexuelles et celles basées sur le genre dans le Grand Nord (ndlr :Béni, Butembo et Lubero), parmi lesquelles le viol vient en tête, à hauteur de 85%. Malgré cela, nous sommes en train de poursuivre la lutte en menant des campagnes de sensibilisation et en invitant la population à dénoncer ces faits. Car nous avons l’avantage d’avoir une loi qui réprime ces actes, et c’est une avancée que notre pays a connue. Cette loi définit seize infractions de violences sexuelles et prévoit des peines très graves pour que la moralité sexuelle puisse être vraiment respectée et remise à sa place dans la société.

Maître Catherine Furaha

Qu’est - ce qui explique la persistance de ce phénomène de violences sexuelles dans l’Est du Congo ?

Il y a d’abord la persistance des groupes armés Mai-Mai (ndlr: l'un des groupes rebelles congolais actifs dans les provinces du Nord Kivu et du Sud Kivu) dans de nombreuses régions, et dont des éléments se rendent coupables de viols dans des entités sous leur contrôle. Il y a ensuite des raisons culturelles qui font que les auteurs des violences sexuelles ne sont pas dénoncés. L’on assiste plutôt à des arrangements à l’amiable entre le bourreau et la famille de la victime. Nos coutumes soutiennent qu’une femme qui traîne un homme, même violeur, devant les instances judiciaires, jette de la honte sur sa famille, sa belle famille, toute la communauté, s’expose au mépris et risque l’exclusion. Cela ne permet pas à la femme de revendiquer son droit et d’avoir accès à la justice. Par ailleurs, lorsque des cas sont portés devant les instances judiciaires, la suite n’est pas toujours favorable : soit les bourreaux sont relâchés, soit encore les jugements rendus ne sont pas satisfaisants. Ce qui décourage aussi les victimes.

Quelle est la contribution de votre association à la lutte contre les violences sexuelles ?

Le combat de notre association se situe au niveau de l’accompagnement juridique des victimes de violences sexuelles, parce que c’est la  justice qui libère, qui relève la nation. Etant juristes de formation et avocates de profession, nous avons mis en place une clinique juridique où nous recevons les déclarations des victimes qui proviennent de partout dans le Grand Nord où nous avons placé des para-juristes qui nous aident à identifier et à orienter les cas enregistrés. Ensuite, nous documentons et plaidons auprès des bailleurs de fonds qui nous assistent dans la prise en charge des victimes souhaitant présenter leurs cas devant la justice. Et notre cabinet accompagne les victimes, du commissariat de police aux cours et tribunaux. Nous assurons un suivi permanent pour que les dossiers ne soient pas classés sans suite, en vue d’amener les instances judiciaires à faire appliquer la loi.

Les victimes obtiennent-elles une certaine réparation ?

Malheureusement, quand nous essayons d’entamer la procédure d’exécution du jugement pour tenter d’obtenir la réparation en faveur des victimes, nous aboutissons au « procès verbal de carence », c’est-à-dire, vous constatez que le bourreau n’a ni chaise, ni chèvre, ni poule, ni toit. Nous faisons aussi face à des situations où des gens créent eux-mêmes cette situation, en cachant les biens du bourreau. Il y a aussi des cas de victimes dont les bourreaux sont des miliciens. Il s’agit des Mai-Mai qui commettent des violences sexuelles, mais on ne sait pas les retrouver. C’est une grande difficulté de les retrouver pour qu’ils réparent les préjudices causés.

Comment appréciez-vous l’implication de l’Etat dans la lutte contre les violences sexuelles ?

En matière de lutte contre les violences sexuelles, le Congo tient de bons discours, a de bonnes lois, c’est un Etat qui a de bons programmes… Il y a d’ailleurs tout un bureau attaché à la Présidence pour lutter contre les violences sexuelles… Malheureusement, les réponses ou résultats sont très loin de nos attentes. Il y a eu dans le passé le programme "Tolérance zéro" qui voulait que les auteurs soient poursuivis partout, mais cela  n’a pas été fait. Il y a une loi (celle de 2006, Ndlr) qui stipule que pour les infractions relatives aux violences sexuelles, la peine ne doit pas être inférieure à cinq ans de servitude pénale, mais, nous avons des jugements rendus en faveur des victimes de violences sexuelles pour lesquels le juge prononce une peine en dessous de celle prévue par la loi. Un auteur commet l’acte de viol, il passe aux aveux devant le tribunal et le juge le condamne à une année avec sursis ! C’est une bonne manière de se moquer des programmes et discours que nos dirigeants tiennent. C’est se moquer de la loi, de la justice, de la victime, voire de la personne humaine.

Qui doit faire quoi pour enrayer le phénomène des violences sexuelles dans l’Est du Congo ?

D’abord, il est important que l’Etat assure le suivi de ses programmes et lois. Il doit s’attaquer aux causes profondes, notamment la persistance de l’insécurité dans des milieux ruraux. Il doit aussi constituer un fonds pour permettre aux victimes d’obtenir réparation lorsqu’il arrive que les bourreaux sont indigents. La communauté doit elle aussi dénoncer les violences sexuelles. Quant aux magistrats, ils doivent punir les bourreaux conformément à la loi.  Ca va être une œuvre pédagogique et relever notre nation.

 

"A notre arrivée dans leur le camp, en pleine brousse, l’on nous distribua aux combattants"

C’était en juin 2013. Julie (ndlr, pseudonyme pour préserver son anonymat), alors âgée de 16 ans, rentrait de Goma, la capitale provinciale du Nord-Kivu, pour des vacances à Butembo, ville commerciale située à environ 300 kilomètres plus au nord. A bord d’un bus, la jeune élève et d’autres amies parlent de projets de vacances. Mais c’est sans compter avec des rebelles hutus rwandais des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) qui font soudain irruption alors que le véhicule de transport en commun n’a pas encore terminé la traversée du parc des Volcans. Le bus est pillé et les filles kidnappées. « A notre arrivée dans leur le camp, en pleine brousse, l’on nous distribua aux combattants. Ils abusaient de nous sexuellement chaque nuit et nous finîmes par tomber enceintes», se rappelle tristement Julie. Deux de quatre filles kidnappées, dont Julie, réussiront à s’échapper alors que deux autres viennent d’être tuées.

L’histoire de Julie ressemble à celle de Marie (ndlr, pseudonyme), violée lors d’une attaque contre la cité de Kiwanja, en territoire de Rutshuru, par des hommes armés assimilés aux rebelles de l’ex-Mouvement du 23 mars (M23). «A l’entrée des rebelles à Kiwanja, en juin 2013, nous avions décidé de quitter nos maisons, vers 18 heures, sous les  balles, pour chercher refuge dans la  brousse où moi et une amie nous nous étions cachées sous un tronc d’arbre. A la tombée de la nuit, deux rebelles armés surgirent. Ils nous menacèrent sérieusement de mort avec leurs fusils. Là, ils abusèrent sexuellement de nous à tour de rôle», se souvient Marie, des perles de larmes aux yeux, «A sept mois de grossesse, je fus transférée au centre hospitalier où j’appris une bien plus terrible nouvelle : j’étais déjà contaminée du VIH-SIDA. Toutes les nuits, je pleurais».

Au terme de multiples tribulations, Julie et Marie ont accouché d’enfants dont la vue leur rappelle le calvaire subi. «Ma famille était partagée, la majorité voulant un avortement provoqué. Mais j’avais peur de mourir des suites de cet avortement. J’ai alors décidé de garder la grossesse », raconte Julie. « J’ai commencé avec les consultations prénatales…J’ai accouché par césarienne. Cependant, je crains toujours pour l’encadrement de cet enfant. Je ne pourrai lui offrir tout l’amour maternel dont un enfant a besoin. Je suis obligée de vivre avec lui mais il me rappelle toujours les quatre horribles mois endurés » en esclavage sexuel, confie Julie, berçant, sur ses genoux, son petit Fiston, aujourd’hui âgé de 3 ans.

Marie, contaminée du virus du sida, durant sa captivité, a aussi donné naissance à un petit garçon. « «j’ai accouché d’un garçon (son enfant issu du viol, Ndlr). Mais quel avenir pour moi et pour lui? Je sais comment les personnes atteintes du VIH-SIDA finissent leur vie, c’est très horrible. Je n’ai plus envie de vivre. Si je pouvais faire appel à la mort, je le ferais».

Partager
Abonnez-vous à la newsletter