Malaise dans la transition en Gambie

Un nouveau témoin dans le procès de l’ancien séide Sanna Manjang travaille sous les ordres d’un homme qui l’avait envoyé en prison en 2006. Montrant les limites des mesures de lustration dans la Gambie de l’après-dictature.

En Gambie, Tamsir Jasseh était sous les ordres de l'ex-dictateur (en fuite) Yayha Jammeh. Il témoigne dans un procès national contre un 'jungler' (milicien) de Jammeh : Sanna Manjang. Photo : Jasseh, en costume, s'exprime au micro de la Commission vérité de Gambie (TRRC). Photo : © Mustapha K. Darboe
Tamsir Jasseh, ici devant la Commission vérité, réconciliation et réparations de Gambie, est aujourd’hui témoin dans un procès pénal très médiatisé à Banjul.
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Ce 25 mars, Sanna Manjang, l’un des « Junglers » les plus craints de Gambie – un groupe de sicaires sous le régime de Yahya Jammeh (1994-2017) –, est conduit au tribunal sous forte escorte armée pour la reprise de son procès, à Banjul. La salle d’audience est bondée et une poignée de personnes se tient à la porte, dont la plupart sont des sympathisants de l’ancien « Jungler ». Menotté, Manjang prend place près du banc des accusés avant que le juge n’entre dans la salle. Un homme vêtu de bleu marine les rejoint rapidement, s’asseyant à peine à un mètre et demi de Manjang. Il s’agit de Tamsir Jasseh, un vétéran de l’armée américaine qui a servi sous Jammeh en tant que directeur de l’immigration.

Jasseh représente un tournant dans la stratégie de l’accusation. Son témoignage, tout comme celui du soldat d’active Yahya Darboe, a permis de condamner un autre membre des Junglers, Michael Correa, lors d’un procès qui s’est tenu aux États-Unis il y a exactement un an. Les procureurs gambiens, qui ont présenté un dossier fragile contre Manjang, ont désormais modifié leur acte d’accusation pour inclure ces deux hommes comme témoins, dans ce procès très médiatisé qui a débuté en janvier.

Le « Jungler » avait initialement été inculpé pour le meurtre du journaliste Deyda Hydara, d’un cousin de l’ancien président Jammeh, Haruna Jammeh, et d’un homme d’affaires, Ndongo Mboob. Ces chefs d’accusation avaient été retirés et remplacés par le meurtre de Kajali Jammeh, un personnage peu connu qui aurait été un rebelle de Casamance et peut-être un trafiquant de cannabis, ainsi que celui d’un voleur de bétail, Samba Wurry Bah.

La torture, des « séances de discussion »

On sait très peu de choses sur ces deux victimes présumées, pour lesquelles il n’existe aucun parent identifiable, aucun document d’identité ni aucun contact proche, à l’exception d’Ensa Keita, qui affirme avoir vu ces deux hommes se faire tuer alors qu’il était détenu à Kanilai, la résidence privée de l’ancien dictateur, en 2006.

Keita était ouvrier à Kanilai lorsqu’il aurait eu des démêlés avec l’ancien président Jammeh. En 2006, il avait été contracté pour fournir à Kanilai du gravier et du sable destinés à la construction, pour une valeur d’environ 2.600 dollars américains. Mais il n’avait pas été payé. Ses demandes répétées lors de plusieurs visites à la résidence de Jammeh lui avaient valu d’être arrêté, détenu à Kanilai et torturé pendant environ un mois. Aucun autre « Jungler » n’a cependant corroboré les affirmations de Keita.

Les deux nouvelles charges ajoutées à l’acte d’accusation sont deux chefs de torture à l’encontre de Tamsir Jasseh et Yahya Darboe. Tous deux avaient été arrêtés en 2006 et accusés d’avoir participé au coup d’État manqué mené par le défunt colonel Ndure Cham, dont la commission vérité gambienne a confirmé qu’il avait été arrêté par les Junglers et tué en 2009. Manjang aurait frappé Jasseh et Darboe à coups de bâton et aurait fait couler du plastique fondu sur Darboe, après l’avoir attaché avec un sac et hissé à l’aide d’un treuil.

Après leur arrestation, Jasseh et ses collègues avaient été emmenés à la prison centrale, Mile 2. À différents moments de la nuit, entre 22 h et 3 h du matin, il était emmené par des « Junglers », parmi lesquels se serait trouvé Manjang, et conduit devant un panel d’enquête à l’Agence nationale de renseignement (NIA). « Ils nous donnaient des coups de pied, des coups de poing et nous frappaient avec des canons de fusil jusqu’à ce que nous montions dans un camion qui attendait », déclare Jasseh à la cour.

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L'enquête menée par la commission nationale de vérité, qui s'est tenue entre 2018 et 2021, a révélé que ces soi-disant « enquêtes devant un panel » à la NIA s'accompagnaient toujours de tortures infligées par les Junglers, ce qui leur a valu le surnom de « séances de discussion ».

« Mes souvenirs de ce qui s'est passé devant le panel sont flous. Tout le monde posait des questions et, en général, ils n'attendaient pas les réponses », témoigne Jasseh. « On entendait des cris. On comprenait clairement que quelqu’un souffrait. » Jasseh avait fini par rédiger des aveux « contre son gré », qui ont servi à lui infliger une peine de 20 ans de prison, dont il a purgé 6 ans avant d’être gracié, grâce à l’intervention du célèbre défenseur américain des droits civiques, Jesse Jackson.

Jasseh n’a pas pu identifier celui qui présidait le panel. Cependant, les membres de ce panel qui lui ont arraché ses aveux sous la contrainte, en lui refusant l’accès à un avocat, « devaient voir sur moi des signes visibles de torture », déclare-t-il à la cour.

« Au cours de l’enquête, les suspects ont été torturés pour qu’ils avouent le coup d’État à la télévision nationale », a conclu la commission vérité dans son rapport final. « Les images devaient également servir à condamner les putschistes. »

Le bourreau d’une victime est désormais son patron

En 2021, Jasseh a tenté sans succès de se présenter à l’élection présidentielle gambienne. Il occupe désormais le poste de conseiller auprès de l’inspecteur général de la police gambienne. Sa mission consiste à l’aider à « moderniser les forces de police », une tâche qu’il doit mener à bien avec le chef adjoint de la police, Demba Sowe.

Or il apparaît que Sowe a siégé au panel d’enquête de la NIA à l’époque de la dictature, comme le montre la liste des membres du panel établie par la commission vérité.

Aux côtés de Sowe, au moins deux autres membres du panel occupent actuellement divers postes au sein de la police, tandis qu’un autre membre, l’ancien chef de l’armée Lang Tombong Tamba, occupe le poste d’ambassadeur adjoint de la Gambie en Russie.

Alors que la commission vérité gambienne a recommandé que certaines personnes soient interdites d’exercer des fonctions publiques, certaines personnes accusées d’avoir été impliquées dans des violations des droits humains n’ont pas fait l’objet d’une recommandation d’une telle interdiction ou de poursuites. Sowe ne figure pas sur la liste des personnes recommandées par la commission vérité.

La loi sur l'interdiction d'exercer des fonctions publiques, adoptée en 2023 et signée par le président gambien en 2024, vise les fonctionnaires pour lesquels une interdiction a été recommandée. Ce processus est toujours en cours pour un certain nombre de personnes, malgré une lettre du ministère de la Justice demandant aux institutions publiques concernées de mettre en œuvre les recommandations, selon le dernier rapport de suivi de la Commission nationale des droits de l'homme. En avril, le ministre gambien de la Justice, Dawda Jallow, a déclaré aux journalistes qu’aucune politique n’avait été élaborée pour gérer les tensions pouvant survenir lorsque des victimes et des auteurs présumés travaillent au sein de la même institution.

Didier Gbery, représentant en Gambie du Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ), souligne qu’une mesure juridique et institutionnelle forte devrait être mise en place pour permettre un contrôle rigoureux et garantir un environnement de travail sûr aux victimes. « De plus, des politiques de protection des lanceurs d’alerte devraient être mises en place au sein de l’administration pour protéger les agents qui sont témoins de violations et souhaitent les dénoncer. Une loi sur la protection des victimes pourrait constituer un autre niveau de protection », explique-t-il. « Les conditions d’emploi dans le secteur public devraient exiger la divulgation complète de tout comportement passé ayant une incidence sur leur emploi. Le fait de ne pas divulguer des informations importantes, telles que l’implication dans des atrocités, devrait constituer un motif de licenciement sans préavis. »

UN PROCUREUR SPÉCIAL EST NOMMÉ

À quelques jours seulement de la commémoration des 10 et 11 avril, dates auxquelles les autorités gambiennes avaient tué environ onze étudiants manifestants en 2000, le ministre gambien de la Justice a annoncé à la presse que Martin Hackett, un Britannique, avait été nommé procureur du tribunal spécial prévu pour juger les crimes de l’ère Jammeh.

Le service que Hackett est censé superviser a été créé en vertu de la Loi sur le bureau du procureur spécial, qui vise à enquêter sur les principaux auteurs de violations des droits humains commises sous la dictature de Yahya Jammeh (1994-2017) et à sélectionner des dossiers pour le tribunal hybride internationalisé prévu, ainsi que pour la chambre pénale spéciale établie localement.

Hackett dispose d’un mandat de quatre ans pour traiter les dossiers de 69 personnes dont la poursuite a été recommandée par la commission nationale de vérité. Bon nombre de ces personnes, dont un nombre important de « Junglers » et Jammeh lui-même, se trouvent hors du pays. Mais ce n’est pas le seul obstacle. Il y a également des difficultés de financement.

« Beaucoup de victimes ne croyaient pas que cela allait se produire. C’est une bonne nouvelle », déclare néanmoins Fatou Baldeh, directrice générale de Women in Liberation and Leadership, une ONG.

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