Offensive de charme du procureur spécial en Gambie

Le 11 mai, Martin Hackett, le nouveau procureur spécial chargé de poursuivre les crimes commis sous le régime de Jammeh, s’est joint à un convoi pour rencontrer les victimes, un périple en voiture avec notre reporter et des membres de la Commission de réparation.

Martin Hackett, le nouveau procureur du tribunal spécial en création en Gambie, lors de sa tournée de sensibilisation à travers le pays.
Martin Hackett, le nouveau procureur du tribunal spécial en création en Gambie, lors de sa tournée de sensibilisation à travers le pays début mai. Le Britannique a dû faire face à la frustration des victimes qui, plus de quatre ans après la fin des travaux de la Commission de la vérité, attendent toujours les procès et les réparations qu’elle avait recommandés. Photo : © Mustapha K. Darboe
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Nous rencontrons Martin Hackett pour la première fois le 8 mai, avant le début d’un périple organisé pour à la fois rencontrer et rassurer les victimes de l’ère Yahya Jammeh. En costume cravate, l’avocat britannique revenait alors de sa cérémonie d’investiture en tant que procureur spécial, organisée à la présidence de la Gambie.

Trois jours plus tard, le 11 mai, alors que le voyage débute, Martin porte une chemise blanche dont il a retroussé les manches, un pantalon marron foncé et des lunettes de vue rectangulaires foncées à monture fine. Son ton est à la fois sérieux et diplomatique, ses mots soigneusement choisis pour rassurer un public désabusé tout en naviguant dans un environnement politique complexe.

Pour Hackett, cette tournée nationale est une offensive de charme visant à gagner la confiance des victimes, qui se sentent de plus en plus abandonnées.

Des obstacles sur la voie de la justice

Mais quatre jours avant son investiture, la route de cet homme parachuté à la tête d’un tribunal spécial toujours en quête de fonds avait été préparée de façon paradoxale.

Le 4 mai, le président Adama Barrow a nommé Yankuba Sonko à la présidence de la Commission des collectivités locales – qui supervise la gouvernance administrative, financière et stratégique des municipalités de ce petit pays d’Afrique de l’Ouest. Or la Commission de la vérité avait recommandé que Sonko – haut responsable de la police sous le régime de Jammeh nommé ministre de l’Intérieur par Adama Barrow – soit interdit pendant dix ans d’exercer une fonction publique, du fait de son rôle dans la destruction de preuves pendant et juste après le massacre de plus de 50 migrants ouest-africains en 2005.

« Sans transparence ni recherche de responsabilité, cette nomination constitue une violation de la confiance publique et un mépris des efforts des victimes en quête de vérité et de justice. C’est un dangereux précédent qui sape la recherche de responsabilités, et un affront à l’engagement du “Plus jamais ça” adopté par le peuple gambien », a réagi un collectif d’organisations menées par des victimes dans un communiqué.

Des victimes déjà épuisées

Une question reste sans réponse : lorsque Hackett a prêté serment, savait-il que peu avant lui, un responsable accusé d’avoir dissimulé le massacre de migrants ouest-africains l’avait précédé à la présidence – métaphore du double langage de Banjul ?

Quelques heures plus tard, il rejoignait les membres de l’unité post-TRRC [en charge de coordonner la mise en œuvre des recommandations de la commission] au ministère de la Justice pour rencontrer des victimes à la Maison de la mémoire. Sur les murs, le fixant du regard, des images de douleur, de perte et de larmes versées depuis des décennies pour réclamer justice ; derrière des vitrines en verre transparent, les chemises déchirées de victimes, et d’autres souvenirs qui racontent l’histoire de gens dont la vie a été fauchée pendant la dictature.

Une atmosphère rappelant à Hackett le poids qui pèse sur ses épaules.

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Kebba Jome, représentant du Centre des victimes – un regroupement des victimes de l’ère Jammeh qui s’est également joint plus tard à son périple dans le pays –, a donné le ton : « Les victimes sont déjà épuisées, a-t-il déclaré.  Les victimes s’attendaient à des réparations avant les poursuites judiciaires. Aujourd’hui, nous sommes ici et les choses sont menées au petit bonheur la chance. C’est comme si les réparations allaient prendre encore cinq ans avant d’aboutir. Il y a en ce moment une grande frustration. Une fois que les gens auront reçu une réparation, ils seront disposés à témoigner ou à être interrogés pour fournir des preuves. »

Selon deux autres militants, Sira Ndow et Imran Darboe, les gens ne comprennent pas pourquoi un tout nouveau processus judiciaire est nécessaire, alors que les auteurs des crimes ont déjà avoué à la télévision lors de la Commission vérité. « Le coup le plus dur serait de voir notre première affaire rejetée pour une formalité », a déclaré Ndow dans une autre allocution adressée au nouveau venu.

« Le processus ne peut pas être précipité. Le premier procès ne se tiendra pas demain… Nous voulons faire les choses correctement. Pour nous-mêmes, mais aussi pour la justice », a répondu Hackett aux représentants des victimes.

« Tout le monde a les yeux rivés sur lui ! »

Le premier jour du voyage, Hackett engage la conversation avec des habitants dans une salle de Brikama, la capitale administrative de la côte ouest, à environ une heure de route de Banjul. La région a été le théâtre d’une chasse aux sorcières, l’un des crimes les plus saisissants commis sous le régime Jammeh : des anciens ont été humiliés, traînés dans les rues et insultés, puis contraints de boire une potion mortelle qui a tué au moins 41 personnes, selon la Commission vérité.

Alors que la discussion touche à sa fin, un vieil homme assis au premier rang se lève. Wuyeh Sima est vêtu d’un boubou blanc traditionnel ; il a un foulard autour du cou et des lunettes de vue qu’il déclare porter depuis qu’il a développé un problème oculaire, à la suite de violences commises selon lui sous le régime de Jammeh.

Il n’a jamais témoigné devant la Commission vérité, mais fait désormais partie d’un groupe croissant de victimes qui espèrent être inscrites sur des listes et reconnues par la Commission de réparation.

- « Hé », dit Sima en faisant signe au traducteur, « dis-lui », en désignant Hackett qui est assis à peine à deux mètres de là, « dans ce pays, tout le monde a les yeux rivés sur lui ! »

- « En tant que procureur, nous devons être indépendants. Je peux vous assurer que mon bureau sera indépendant », répond Hackett.

Un message qu’il réitère lors d’une autre réunion à Essau le 12 mai. Essau se trouve à l’embouchure du fleuve Gambie, à environ cinq kilomètres au nord de la capitale, Banjul. La Commission de réparation et la délégation de Hackett y rencontre un autre groupe de victimes et une autre communauté gravement touchée par la chasse aux sorcières.

« Je peux vous assurer qu’en tant qu’individu, en tant que procureur, je ne me laisserai pas influencer pour poursuivre telle affaire ou en ignorer une autre. Je prendrai mes décisions sur la base des éléments de preuve », répète-il. 

Un ancien (assis, tenant un micro) s'adresse au procureur du Tribunal spécial de Gambie.
« Tout le monde a les yeux rivés sur lui ! » lance un ancien (au micro) lors d’une rencontre entre le procureur Martin Hackett et la population de Brikama, la capitale administrative de la côte ouest, à environ une heure de route de Banjul. Photo : © Mustapha K. Darboe

Enjeux politiques des poursuites

La Commission vérité de la Gambie a recommandé que 69 personnes, dont Jammeh, fassent l’objet de poursuites. Mais la mise en œuvre effective de ces poursuites est loin d’être acquise. Le tribunal mixte censé juger les personnes portant les responsabilités plus graves n’a pas été mis en place, le bureau du procureur spécial n’a pas de personnel, les enquêteurs n’ont pas été recrutés et les dossiers n’ont pas été examinés pour établir les priorités.

En tant que nouveau visage public de ce tribunal encore en devenir, Hackett ne peut se permettre d’entretenir des attentes irréalistes afin d’éviter de décevoir des victimes qui ont déjà subi suffisamment de traumatismes. « L’éventail des crimes commis est extrêmement large. Le bureau du procureur devra donner la priorité à certains types de crimes par rapport à d’autres en fonction de la disponibilité des témoins et de la solidité des preuves. Le processus judiciaire n’est jamais parfait et je m’en excuse », déclare-t-il aux victimes à Brikama.

Au cours du processus de vérité, les survivants de violences sexuelles ont subi un traumatisme secondaire important dû, entre autres, au harcèlement, aux trolls en ligne et aux hommes politiques sympathisants du régime de Jammeh. Hackett explique qu’il a acquis l’expérience des poursuites pour violences sexuelles au Royaume-Uni, qu’il est conscient de cette complexité et qu’il s’efforcera d’y remédier.

L’avocat britannique a également travaillé auparavant au Tribunal pour le Liban, situé à La Haye et à la Division des crimes de guerre du Bureau spécial des poursuites au Kosovo.

« Tout ne sera pas parfait »

« Lorsque nous entamons des enquêtes, nous devons le faire avec des enquêteurs qui connaissent parfaitement les besoins des victimes traumatisées, déclare Hackett. Je m’efforcerai de transmettre mes connaissances et mon expérience aux enquêteurs afin de développer cette approche centrée sur la victime. Nous ferons de notre mieux pour que vous, en tant que victimes, ne vous sentiez pas seules… même si tout ne sera pas parfait. »

Une approche dont la nécessité a été pointée du doigt par Darboe : « La violence sexuelle et sexiste est un sujet très complexe. C’est l’un de ces domaines où les victimes réclament justice. C’est également un domaine où les victimes ont besoin d’une communication rapide », a-t-il souligné face à Hackett.

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