Au tribunal de Conakry, le président met le holà aux « propos ethniques »

En Guinée, lors des comparutions des accusés de la répression sanglante du 28 septembre 2009, il a été plusieurs fois question d’ethnie. Des incidents de séance ont été provoqués par ces allusions aux origines communautaires qui partagent les parties au procès, et les Guinéens.

Au tribunal de Conakry (qui juge les responsables du massacre au stade du 28 septembre 2009 en Guinée), des accusés font face au juge et président Ibrahima Sory II Tounkara. Ce dernier est assis sur une estrade aux couleurs du drapeau guinéen.Les accusés se tiennent devant le juge président Ibrahima Sory II Tounkara à l'ouverture du procès, le 28 septembre 2022, à Conakry, la capitale de la Guinée. © Cellou Binani / AFP
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Le 23 novembre 2022, le président du tribunal fait un rappel à l’ordre : « Pour les acteurs de ce procès, c’est-à-dire le ministère public, la défense et la partie civile, le tribunal vous informe qu’il n’acceptera pas certains propos surtout ethniques ou régionalistes. » Peu avant l’ouverture de l’audience, il prévient : « Celui qui tenterait de s’aventurer sur ce terrain, le tribunal sera obligé d’aller à l’extrême, c’est-à-dire de demander même l’expulsion. »

Le ton de Ibrahima Sory II Tounkara est ferme et réprobateur. Alors que les allusions à l’ethnie se sont multipliées lors des débats, le magistrat veut éviter que les parties ne s’appuient plus qu’elles ne le font déjà sur cet élément – significatif selon certains – des crimes qu’il a la charge de juger : en 2009, au stade de Conakry, la répression d’un meeting de l’opposition a fait au moins 156 morts et de nombreux blessés dont plus d’une centaine de femmes victimes de viols.

Moustapha Diop, socio-anthropologue et doyen de la faculté des sciences sociales de l’université Général Lansana Conté de Sonfonia, note, à quelques exceptions près, que « les différentes parties prenantes, la défense elle-même, sont constituées sur des bases ethniques ». Ainsi, les avocats des parties civiles sont majoritairement peuls, ceux des accusés sont forestiers [originaires du sud-est de la Guinée, NDLR].

« C’est une réalité du pays »

Par ailleurs, le premier des douze accusés de ce procès, l’ancien chef de la junte au pouvoir lors du massacre, Moussa Dadis Camara, est né à Koulé et il est encore très populaire dans sa région natale de la Guinée forestière, située au Sud du pays. Lorsqu’il s’est hissé à sa tête en 2008 par un coup d’État, le capitaine est devenu le premier président « forestier » de l’histoire de la Guinée.

Dans ce procès, on assiste à « la manifestation de la prise en otage du pouvoir politique par l’ethnie, l’appartenance du chef », analyse Zaïnoul Traoré, socio-anthropologue, enseignant chercheur à l’université Général Lansana Conté. En Guinée, dit-il, « celui qui détient le pouvoir a toujours une gestion ethnique, c’est une réalité du pays ».

Et pour le doyen Diop, le fait que cette dimension ethnique soit évoquée au procès n’est certainement pas « une surprise ». « C’est une question fondamentale que l’on ne pourrait évacuer. C’est devenu un défi pour la paix, la cohésion sociale en Guinée. »

Pour autant certains Guinéens, qui suivent assidument le procès, s’en inquiètent. « Cela fait peser un grand risque sur la population guinéenne. Ce n’est pas bon. Il faut que les juges essaient de prendre une bonne décision finale pour ne pas qu’il y ait de différends au sein du peuple », met en garde Albert Ntela, un jeune du coin télé du quartier de la Camayenne à Conakry.

C’est une « question très sensible et difficile à admettre », souligne l’universitaire en précisant : « C’est l’instrumentalisation politique de l’ethnie qui crée parfois des divisions », par des prétendants au pouvoir « qui ne sont peut-être pas capables de proposer un projet de société qui rassemble ».

Une majorité de victimes peules

Rendu public le 17 décembre 2009, le rapport de l’ONG Human Rights Watch, retrace les tueries. Le document, réalisé à partir de 240 témoignages, fait état d’insultes et de menaces racistes proférées par des agents des forces de l’ordre. Ainsi, « une femme violée par plusieurs membres de la Garde présidentielle a rapporté que ses agresseurs faisaient régulièrement référence à son appartenance ethnique : ‘Aujourd’hui, on va vous donner une bonne leçon. Oui, on en a assez de vos combines... on va exterminer tous les Peuls.’ » Les Peuls auraient été assimilés à un obstacle pour une junte dont le pouvoir se consolidait autour d’une communauté.

Pour le professeur Traoré, en Guinée « les pouvoirs politiques sont accompagnés par l’ethnie d’appartenance, donc quand le chef nomme les gens de son ethnie ou de sa région, ces gens-là tiennent mordicus à protéger le pouvoir ». « Ils diront que c’est leur pouvoir, que c’est leur régime. Cela peut conduire à des dérives. »

Human Rights Watch indique que « Dadis Camara et de nombreux autres chefs militaires (…), comme le capitaine Claude Pivi [également sur le banc des accusés], étaient membres des minorités forestières ». « De nombreux soldats (mais pas tous) de la Garde présidentielle nouvellement constituée étaient issus de groupes ethniques de la région forestière », ajoute le rapport. Des miliciens en tenue civile, armés de couteaux, de machettes ont été vus au stade et ses alentours et, poursuit le document, « selon les témoins, la majorité d’entre eux étaient issus de groupes ethniques de la région forestière ». Ces combattants pourraient avoir été formés, lit-on plus loin, au camp de Kaléah, près de Forécariah, dans le sud-ouest de la Guinée, là où la junte aurait commencé à constituer à l’été 2009 « une milice ethnique ».

« Sur les victimes interrogées, 20 étaient issues de l’ethnie peule, cinq de l’ethnie malinké, deux de l’ethnie soussou et une de l’ethnie wolof », rapportent encore les auteurs du rapport. Ils précisent cependant que « la plupart des victimes (…) ont pensé avoir été agressées au hasard et ont estimé que le fait qu’une majorité d’entre elles soient des Peules s’explique par la présence disproportionnée de personnes issues de cette ethnie lors du rassemblement d’opposition. » Au sein des Forces Vives, la coalition qui a organisé le meeting du 28 septembre 2009 au stade de Conakry, l’un des principaux partis - l’UFDG de Cellou Dalein Diallo - compte dans ses rangs une majorité de militants d’origine peule. Le 28 septembre 2009, ces derniers entendaient dénoncer la possible candidature de Moussa Dadis Camara à l’élection présidentielle prévue pour janvier 2010.

Le bâtonnier suspend la séance

Le 25 octobre dernier, lors de sa comparution, Aboubacar Sidiki Diakité, dit « Toumba », ancien aide de camp de Dadis Camara est interrogé par un conseil des parties civiles :

- Mon commandant, dites-nous quel était le critère retenu, pour que les recrues rejoignent [le camp de] Kaléah. Quelle était la condition pour être à Kaléah ?

- Kaléah, le seul critère c’est l’appartenance. Il faut être Guerzé, c’est tout. Si tu es Kissi, tu es Toma, non [Guerzé, Kissi et Toma sont des ethnies de Guinée forestière, NDLR].     

À la barre, Toumba annonce vouloir panser les plaies de son pays et œuvrer pour « la réconciliation nationale ». Mais auprès des avocats de ses co-accusés, le récit du médecin militaire ne passe pas. Ces derniers s’efforcent de démonter la thèse d’un pouvoir enfermé dans des considérations ethniques. « Pensez-vous que si le président était ethnocentriste, il aurait pris des chauffeurs qui ne sont pas de son ethnie ? » interroge l’un des conseils.    

Les avocats tentent de renverser la vapeur :

- Je voudrais savoir pourquoi vous qualifiez le guerzé de patois, demande un autre. Est-ce que vous ne jetez pas le discrédit sur une communauté à travers sa langue ?

- Je ne veux pas la division entre les Guinéens maître. 

- Mr Diakité, est-ce que vous n’avez pas la haine envers Mr Dadis et sa communauté ?

Toumba, qui n’est pas un Forestier, se défend, précise qu’il ne trouve aucune connotation péjorative au terme « patois » et l’applique d’ailleurs à toutes les langues locales de Guinée.    

Ces échanges provoqueront une suspension de séance le 26 octobre, réclamée par le bâtonnier de l'ordre des avocats de Guinée, présent à l’audience et qui déclare avoir « jugé nécessaire d’intervenir ». « Il y avait des propos qui se tenaient dans la salle d’audience qui n’étaient pas dans l’intérêt de l’unité nationale. Avec ce genre de propos, il pouvait y avoir des incidents assez malheureux dans l’opinion et dans le public », explique Me Djibril Kouyaté, au micro de RFI.

Vient le tour de l’ex-garde du corps de Toumba de comparaître, Raphaël Cécé Haba, qui avait été affecté auprès de lui pour, assure le garde du corps, « surveiller ses faits et gestes et rendre compte » à Dadis Camara. Peu après que Toumba a tenté d’assassiner Dadis Camara, le 3 décembre 2009, Cécé Raphaël raconte avoir été abandonné par les Forestiers. « Tout le monde pense que j’ai trahi [ma communauté], que je me suis rallié à Toumba pour gâter le pouvoir de la Forêt. Ma femme est rejetée aujourd’hui dans notre quartier. Toute ma famille s’est éloignée de ma femme. »

« L’occasion de creuser cette question »

Mais si les enjeux liés à l’ethnie ne semblent pouvoir être ignorés au procès du 28 Septembre, le tribunal fait tout pour « s’en tenir aux faits », tient à souligner Traoré. « Il faut le féliciter. A chaque occasion, le jeune président n’hésite pas à faire en sorte que l’on s’éloigne du discours ethnique. En Guinée, cela nécessite de grands efforts. Mais pour arriver à une construction identitaire commune à une nation il faut passer par ces étapes. » Et deux mois après le début du procès, Diop y voit lui aussi une opportunité pour la Guinée : « C’est l’occasion de pouvoir creuser cette question ethnique, de la montrer sous tous ses aspects et de la dépasser. »