Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

Les Gambiens font payer ceux qui ne disent pas (toute) la vérité

Après une première arrestation et mise en accusation d'un témoin devant la Commission vérité, réconciliation et réparation, deux autres soldats dont les témoignages ont été jugés mensongers ont été respectivement poursuivi pour parjure et renvoyé de l'armée.

Les Gambiens font payer ceux qui ne disent pas (toute) la vérité©Mustapha K. DARBOE
Lamin Senghore, alias « l’assassin », n’a rien fait, rien vu, rien entendu et cela n’a pas convaincu la Commission.
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Quand on évoque les commissions vérité, ce qui vient à l'esprit est le témoignage volontaire. Les témoins peuvent venir raconter leur histoire et le reste du monde les croira sur parole à moins que les enquêtes ne révèlent le contraire.

Oui mais voilà, devant la Commission vérité, réconciliation et réparation (TRRC) de Gambie, ce n'est pas un choix de comparaître ou non si la Commission vous appelle et ce n'est pas non plus un choix de mentir. Depuis le début de ses travaux le 7 janvier 2019, trois personnes ont appris ce qu'il peut en coûter de se présenter devant les 11 commissaires et leur avocat principal, Essa Faal, parfois combatif.

La Commission vérité de Gambie est le programme le plus suivi à la télévision, à la radio et sur Internet dans le pays. Les témoignages ne sont pas seulement suivis de près par les gens. Les témoins qui semblent mentir ou ne pas sembler convaincants font l'objet de sarcasmes continus en ligne.

Madi Jobarteh, militant gambien des droits de l'homme et représentant de la Fondation Westminster, explique à JusticeInfo.net qu'il est essentiel d'encourager les gens à dire la vérité devant la Commission pour assurer son succès. « Par principe, je crois que si quelqu'un ment à la TRRC, il ou elle doit être tenu(e) responsable parce que la raison d'être même de la TRRC est de dire la vérité et nous ne devons pas permettre à des individus de se présenter à la Commission pour y mentir. Quelle serait alors la valeur de la commission ? » déclare-t-il. Les autorités se trouvent donc sous pression, les gens demandant l'arrestation de certains témoins.

Mon surnom est "l'assassin"

Ce fut d’abord John Charles Mendy. Plusieurs témoins avaient raconté que l'ancien soldat avait participé à l'exécution de plusieurs soldats, le 11 novembre 1994. Mendy a pourtant catégoriquement nié sa participation à deux exécutions, n'en admettant qu'une autre, et a nié sa participation à huit tortures, pour n'en admettre qu'une seule. Suite à sa comparution publique devant la TRRC, le ministère de la Justice a demandé son arrestation et il a été inculpé pour meurtre.

Lamin Senghore est un autre soldat cité dans de nombreux incidents. Officier de l'agence antidrogue du pays, il a comparu devant la Commission le 8 avril. En 1994, jeune soldat, il a participé à la prise de pouvoir militaire qui a porté Yahya Jammeh au pouvoir, en juillet de cette année-là. Il a également fait partie des quarante soldats mobilisés par les putschistes pour attaquer les casernes de Fajara et de Yundum, le 11 novembre 1994. Ce jour-là, près d'une vingtaine de soldats accusés d'avoir planifié un contre-coup ont été capturés et exécutés à divers endroits. Bien que Senghore ait fait partie des attaquants qui ont envahi les deux camps militaires, il a prétendu qu'il était ensuite retourné à la State House, en compagnie d’autres soldats. Toutefois, selon les éléments de preuve recueillis par la Commission, a déclaré l'avocat principal Faal, Senghore faisait partie de ceux qui sont retournés à Yundum pour exécuter les soldats capturés. « Vous ne voulez voir aucun méfait, n'entendre aucun tort et n’avoir commis aucun mal, n'est-ce pas ? Vous essayez de vous dégager de toute responsabilité », a cinglé Faal, remettant en question la véracité du témoignage. 

Plus Senghore racontait son histoire, plus elle devenait pimentée. Il a ainsi plaidé avoir acquis son surnom dans l'armée – « l'assassin » – parce qu'il « apprend vite ». Il a aussi expliqué avoir été recruté comme « Jungler ». Jungler est le nom courant d'une escouade paramilitaire qui aurait opéré sur ordre de l'ancien président Jammeh pour tuer et torturer ses ennemis, réels ou supposés. Pourtant, Senghore, alias « l’assassin », n’a vu aucun mal, fait aucun mal, et n’a pas même giflé qui que ce soit.

De la Commission au poste de police en passant par les réseaux sociaux

Il a également été agent à l’agence nationale du renseignement (NIA). Sous Jammeh, la NIA faisait peur à tout le monde en Gambie. De nombreuses informations font état d'actes de torture dans ses locaux. Senghore a servi la NIA mais il n'a torturé personne, personne n'a été torturé en sa présence et il n'a vu personne participer à aucun meurtre.

Ensuite, il a été transféré à l’agence de lutte contre la drogue, une institution dont il a admis qu'elle torturait aussi des gens. Il n'en demeure pas moins totalement innocent de tout acte répréhensible.

A ce stade, un air froid a envahi la petite salle où la Commission tient ses sessions. Lentement, les voix de Faal et de Senghore semblaient disparaître sous le martèlement de pieds d'un public d'environ 30 personnes qui en avaient assez. Senghore est resté assis, le regard tourné vers Faal, les yeux injectés de sang, sans cligner des yeux. Et comme son témoignage touchait à sa fin, il en fut autant de la patience de Faal.

« Je vous rappelle simplement que vous avez menti tout au long de votre témoignage et que vous êtes prévenu que le mensonge devant la Commission a des conséquences. Vous avez une chance de rectifier ce témoignage. Mon opinion est que vous n'êtes pas sincère, » déclare Faal. Senghore ajuste sa position assise et regarde Faal. La séance s’achève.

Après son témoignage, comme pour John Mendy, les réseaux sociaux se sont déchaînés et les gens l'ont traité de menteur. Et à peine deux heures après son audition, Senghore a été convoqué au poste de police de Kairaba et mis en accusation pour parjure.

Suspensions ou licenciements ?

Puis vint le tour de Lamin Colley, témoin de l'assassinat du 11 novembre, qui avait admis plus tôt devant la Commission avoir tué le sergent Fafa Nyang, mais avait prétendu que c'était un accident. Plusieurs témoins ont dit que Colley avait délibérément tiré et tué Nyang, mais il a affirmé qu'il essayait de l'aider lorsque son fusil AK-47 a accidentellement tiré une balle dans la mâchoire gauche de Nyang, lui brisant le crâne.

La semaine dernière, près de trois semaines après son témoignage, Colley a reçu sa lettre de renvoi de l'armée. Le porte-parole de l'armée gambienne, le major Lamin Sanyang, a déclaré à JusticeInfo.net que la recommandation pour le licenciement de Colley venait du ministère de la Justice. Mais la mesure a été prise par l'armée, par l'intermédiaire de son commandant en chef, le président Adama Barrow, qui est également ministre de la Défense. (Le ministère de la Justice a également recommandé le licenciement de Mendy de l'Autorité gambienne de l'aviation civile, où il travaille comme responsable de la sécurité).

« En maintenant les coupables au pouvoir, non seulement nous sapons le processus de réconciliation, mais nous remettons aussi en question le processus de changement du système. Les auteurs chercheront toujours à couvrir leurs violations et cela ne nous aidera pas à aller de l'avant. En les maintenant en fonction, ils susciteraient un mécontentement qui affecterait également le moral du personnel », affirme le militant des droits de l'homme Jobarteh. Toutefois, il pense que ces licenciements sont un peu précoces et préfèrerait des suspensions. « Je pense que les personnels civil et de sécurité en service qui avouent avoir torturé devraient être suspendus en attendant la fin de la TRRC et la présentation de son rapport afin de déterminer le sort de ces personnes », conclut-il.

EN SOUVENIR D'UN MASSACRE D'ÉTUDIANTS

Il y a dix-neuf ans, des soldats ont ouvert le feu sur des étudiants gambiens qui protestaient pacifiquement pour demander justice après que leur collègue ait été tué par des agents du service des pompiers de Gambie. Ebrima Barry aurait été battu à mort par des pompiers à Brikama, l'une des plus grandes villes de Gambie, à environ une heure de Banjul. Les 10 et 11 avril 2000, 14 des étudiants protestataires ont été abattus et des douzaines d'autres ont été blessés, dont certains grièvement.

Témoignages lors d'une manifestation en souvenir des victimes des 10 et 11 avril 2000 (vidéo en anglais non sous-titrée)

Les autorités gambiennes ont alors ouvert une enquête sur l'incident mais ont refusé d’en publier le rapport. Elles ont également conçu une loi visant à indemniser tous les soldats impliqués.

Aujourd'hui, les victimes vivent encore avec les séquelles et certaines sont aux prises avec des complications de santé.

Le 10 avril, militants et victimes ont demandé au gouvernement de publier le rapport de l'enquête officielle sur l'incident et d'abroger la loi sur l'indemnisation. Ils demandent également aux autorités d'enquêter sur les soldats qui ont tiré et tué des étudiants et de les poursuivre ainsi que la personne qui a ordonné l'utilisation de balles réelles sur des manifestants innocents. Ils demandent en outre au gouvernement d'aider les victimes en lutte avec des problèmes de santé.