Dossier spécial « L’échec du Fonds pour les victimes de la CPI »

Fonds victimes de la CPI : « Juste de quoi essuyer les larmes des victimes » (RDC)

SÉRIE FONDS VICTIMES DE LA CPI - ÉPISODE 3

Le procès de Germain Katanga offre un exemple concret de ce que peuvent signifier les réparations à la Cour pénale internationale (CPI). La journaliste Lisa Clifford se trouvait dans le village de Bogoro en 2017 lorsque la CPI a annoncé comment elle allait indemniser les victimes congolaises d'un massacre qui s'y est déroulé en 2003. Trois ans après que la CPI ait ordonné des réparations, elle a repris contact avec les victimes.

Fonds victimes de la CPI : « Juste de quoi essuyer les larmes des victimes » (RDC)Sarah Babona avait 9 ans lorsque ses parents et dix-huit membres de sa famille ont été tués, le 24 février 2003 à Bogoro, en République démocratique du Congo. © Lisa Clifford
7 min 16Temps de lecture approximatif

J’ai rencontré Sarah Babona pour la première fois dans la salle de classe où sa mère a été assassinée à la machette. Je réalisais un documentaire sur l’homme que la Cour pénale internationale (CPI) a accusé d’avoir planifié le massacre dans lequel ses parents et la plupart des membres de sa famille ont été tués. Parlant doucement et timidement, Sarah a regardé la caméra et a dit au chef de milice Germain Katanga qu’il avait ruiné sa vie. Elle avait neuf ans le 24 février 2003 et elle ne s’est pas remise de ce qu’elle a vu ce jour-là dans le village de Bogoro.

Bogoro, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), est un territoire maudit du fait des vastes richesses minérales cachées sous sa terre noire. Ces richesses et notamment l’or, les diamants, le coltan, le bois et le pétrole ont contribué à un conflit sanglant qui, de 1999 à 2003, impliquait les milices locales, le gouvernement congolais, le Rwanda et l’Ouganda. Un demi-million de personnes ont été déplacées et plus de 60 000 ont été tuées.

La guerre est arrivée à Bogoro lorsqu’une milice des ethnies Lendu et Ngiti dirigée par Katanga a attaqué un groupe de miliciens Hema rivaux basés dans l’école. Les villageois présents ont été assassinés avec des fusils et des machettes, y compris les parents de Sarah et 18 membres de sa famille. Le propre avocat de Katanga a décrit le massacre comme un péché devant Dieu.

La promesse de la CPI, « une goutte d’eau dans l’océan »

Plus de deux ans ont passé avant que je ne revoie Sarah, en mars 2017. Elle avait changé, elle n’était plus une adolescente maigre mais une jeune femme. Son sourire était tout aussi éclatant. C’était le jour qu’elle attendait, depuis que les Land Cruisers blancs de la CPI étaient arrivés à Bogoro, des années avant, et que les personnes qui en étaient descendues avaient fait miroiter la perspective de réparations pour aider des survivants anéantis à récupérer une partie de ce qu’ils avaient perdu.

Des centaines de villageois, dont la sœur de Sarah, Ruth, et son frère Tibasima, s’étaient entassés dans une salle de la capitale régionale de l’Ituri, Bunia, pour écouter un juge de la CPI à La Haye, aux Pays-Bas, annoncer ce qu’ils allaient recevoir. Au final, cela ne semblait pas beaucoup : 250 dollars pour chacune des 297 victimes et la promesse d’une aide au logement et à l’éducation, d’activités génératrices de revenus et d’une réhabilitation psychologique.

En écoutant le juge, Tibasima Babona s’est souvenu de son père Mattias, un pasteur respecté, et de sa mère Joice. J’ai pensé à eux aussi – aux photos de mariage que la famille m’avait données pour le film et à leurs tombes dans une paisible clairière près du village. Mattias a été abattu dans les collines derrière Bogoro alors qu’il fuyait avec certains de ses enfants, et Joice dans l’école où elle était allée se cacher avec ses jeunes filles Sarah et Ruth.

A l’extérieur, après que la CPI ait remballé son projecteur et que les villageois, submergés par l’émotion, aient digéré la nouvelle, Tibasima a décrit les réparations comme « une goutte d’eau dans l’océan ». « Quelque chose pour essuyer les larmes des victimes ».

Jour de réparation à Bogoro (RDC) : désillusion après la décision de la CPI

Vidéo en anglais

Le procès de Germain Katanga offre un exemple concret de ce que peuvent signifier les réparations à la Cour pénale internationale (CPI). La réalisatrice Lisa Clifford – auteure du film documentaire Militia Man – se trouvait dans le village de Bogoro, le 24 mars 2017, lorsque la CPI a annoncé comment elle allait indemniser les victimes congolaises d’un massacre qui s’y est déroulé en 2003. © Lisa Clifford

Katanga en procès

Comme pour Sarah, mes souvenirs de ma première rencontre avec Katanga, au siège de la CPI, dans une banlieue paisible de La Haye, sont restés limpides bien des années plus tard.

J’étais nerveuse. Je n’avais jamais interviewé un chef de guerre auparavant. Katanga était petit de taille, souriant, portant de nouvelles baskets étincelantes, une veste en faux cuir qu’il enlevait à contrecœur en frottant le micro-cravate et un pendentif de style gangsta, symbole du dollar en or, autour de son cou. Je ne m’attendais pas à ce qu’il soit sympathique, mais il parlait bien, était réfléchi et apparemment plein de remords. Alors que je me débattais en français, il s’est mis à parler couramment l’anglais qu’il avait appris en regardant la télévision.

Germain Katanga
Germain Katanga © Lisa Clifford

Après l’excitation du premier procès de la CPI – Thomas Lubanga de la RDC qui était du côté des Hema dans le conflit de l’Ituri – Katanga n’a pas fait beaucoup parler de lui après son arrestation en 2007. Le procès s’est déroulé dans le calme pendant quatre ans, avec très peu de feux d’artifice, jusqu’à cinq mois après sa fin. Jusqu’à ce que, interprétant de façon controversée le règlement de la CPI, les juges présidant l’affaire décident qu’il n’y avait pas assez de preuves pour le condamner pour les accusations initiales de planification et de direction de l’attaque de Bogoro. Ils ont alors eu recours à l’article 55 du règlement de la CPI pour modifier les charges plusieurs mois après la fin du procès.

Katanga a alors été déclaré coupable des nouvelles accusations, de fourniture des armes utilisées à Bogoro – moins graves que celles de diriger l’attaque – et condamné à 12 ans de prison. Il a été condamné en grande partie sur la base des preuves qu’il avait lui-même fournies à la cour, et des aveux qu’il avait faits pour établir qu’il était un complice des crimes plutôt que le meneur.

De La Haye à la prison de Kinshasa, un artisan de la paix

La juge Christine van den Wyngaert a exprimé son profond désaccord avec ses deux collègues juges de l’affaire, affirmant qu’il n’y avait pas suffisamment de preuves pour déclarer Katanga coupable ni de l’ancienne ni de la nouvelle accusation. Un professeur de droit que j’ai interviewé pour mon film l’a décrite comme une « parodie de justice ». Il semblait que ce nouveau et coûteux tribunal, qui n’avait obtenu que peu de résultats tangibles, cherchait si désespérément à obtenir des condamnations – même quelque peu ternies – qu’il pourrait en venir à tordre les règles.

Pour Katanga lui-même, la situation n’a fait qu’empirer. Il a bénéficié d’une libération anticipée de la CPI en 2015 mais, une fois rentré chez lui, il a été accusé de nouveaux (mais similaires) crimes de guerre par le gouvernement congolais. La CPI elle-même a approuvé ces poursuites. Quatre ans plus tard, il n’y avait pas eu de procès. Il n’avait pas d’avocat. Et aucune idée s’il sortirait un jour de la prison fétide de Makala à Kinshasa, la capitale de la RDC. Le frère, le père et la belle-mère de Katanga étaient tous décédés pendant qu’il était en prison. L’Ituri était retombé dans un conflit ethnique entre Lendu et Hema. Plus d’un million de personnes ont été déplacées lorsque Katanga a été libéré inopinément de Makala en mars 2020 et envoyé en mission de rétablissement de la paix en Ituri avec plusieurs autres anciens seigneurs de guerre, dont Lubanga, un autre condamné de la CPI. Il s’agissait d’un événement extraordinaire, dans un contexte de pandémie mondiale. Il est toujours là.

Bogoro, toujours en guerre

Aujourd’hui Bogoro est presque vide. Le village se trouve à nouveau au milieu d’une zone de guerre, pris entre l’armée congolaise et la Force de résistance patriotique de l’Ituri (FRPI), une subsistance de la milice impliquée dans l’attaque de 2003. Les FRPI volent également le bétail des villageois, qui constitue l’une de leurs seules sources de subsistance.

Sarah craint que Bogoro ne soit à nouveau la cible de violence effroyable. « Nous craignons que toute la province de l’Ituri soit consumée par ce conflit et que les tueries se reproduisent. J’ai récemment dû être hospitalisée lorsque j’ai appris que les combats entre le gouvernement et les rebelles se rapprochaient de Bogoro ».

Le mois dernier, Tibasima a déclaré qu’il était resté à Bogoro pour protéger sa maison et sa terre, mais que sa femme et ses deux plus jeunes enfants avaient fui vers un camp de réfugiés en Ouganda. « Je me demande si je vais devoir retirer les deux autres enfants de l’école et rejoindre ma femme en Ouganda ? La situation est terrible. Nous craignons toujours le pire ici. Le bruit des coups de feu est fréquent. »

Au milieu de ce chaos, nos questions sur l’impact des réparations de la CPI sur cette communauté menacée et traumatisée semblent inappropriées. L’inquiétude de devoir survivre à la dernière vague de violence mobilise toutes les ressources des habitants de Bogoro. Les réparations de la CPI ne peuvent rien pour réparer ce genre de dommages.

Tibasima et sa guitare
Tibasima Babona © Lisa Clifford

250 dollars, une vache et un kit vétérinaire

Le Fonds au profit des victimes de la CPI a donné 250 dollars chacun à Tibasima, Sarah et leur sœur Ruth. Elles ont également reçu trois vaches et des kits vétérinaires. Elles n’ont pas reçu de frais de scolarité pour leurs enfants, ni de soutien au logement ou de soins psychologiques. Sarah pensait avoir droit à tout cela, mais ne savait pas à qui s’adresser.

Le Fonds a déclaré dans un communiqué avoir « fait dans l’affaire Katanga des progrès significatifs dans l’octroi de réparations ». Il a refusé de répondre à nos questions, invoquant la confidentialité ; les avocats représentant les victimes n’ont pas répondu à nos courriels ; l’équipe de défense de Katanga nous a indiqué qu’elle n’est plus impliquée dans les réparations ; et les ONG qui commentent habituellement les affaires de la CPI n’ont pas suivi la situation à Bogoro. C’est comme si ce procès imparfait et le long, complexe et désordonné processus de réparation étaient tellement problématiques qu’il valait mieux les oublier, ou au mieux en tirer tranquillement des leçons, puis ne plus jamais en parler.

Sarah m’a envoyé un message par l’intermédiaire de mon collègue Horeb Bulmabo, qui a réalisé les interviews pour cet article. « Notre situation semble relever d’un cycle sans fin », a-t-elle écrit. « Nous vous demandons de ne pas oublier Bogoro. »


Lisa Clifford est une journaliste basée au Royaume-Uni. Elle est la réalisatrice de Militia Man. Horeb Bulambo Shindano a contribué à ce rapport.