Dossier spécial « Justice transitionnelle : le grand défi colombien »

Comment la Commission vérité colombienne a traversé une année de pandémie

La Commission vérité et réconciliation de Colombie a dû se réinventer face à la pandémie de Covid-19. Ayant dû abandonner ses audiences publiques, elle a mis en place un ensemble impressionnant de conversations en direct, de podcasts, d'émissions de télévision et de concerts. Cependant, des questions subsistent sur l’efficacité avec laquelle elle atteint de vastes segments de la société colombienne.

Comment la Commission vérité colombienne a traversé une année de pandémieFace aux contraintes de la pandémie de Covid-19, la Commission vérité et réconciliation en Colombie a multiplié les initiatives et événements sur Internet. © Comision de la Verdad
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Le 12 décembre, les anciens dirigeants de deux des groupes armés illégaux les plus connus de Colombie ont publiquement demandé pardon pour les atrocités commises contre 1,1 million d’Afro-Colombiens pendant les 52 ans de conflit armé dans le pays. « Nous porterons toujours Bojayá, malgré la générosité des victimes », a déclaré Rodrigo Londoño, en référence au massacre perpétré en 2002 par la guérilla de gauche des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) qu’il a dirigée pendant une décennie, jusqu’à l’accord de paix de 2016 avec le gouvernement colombien. « Vous pouvez compter sur moi pour aider à clarifier ce qui s’est passé et je demande le pardon de tout mon cœur à chacune des personnes touchées », a déclaré l’ancien chef paramilitaire de droite Salvatore Mancuso depuis sa prison américaine, en évoquant un déplacement massif de populations à Mampuján, deux ans auparavant. De leur côté, un ancien maire a reconnu avoir été complice des paramilitaires et un producteur de bananes a reconnu son rôle dans un autre massacre.

Au cours des deux journées précédentes, un leader paysan avait discuté avec un ancien rebelle des FARC qui opérait dans la région montagneuse de Sumapaz, à l’extérieur de Bogota, de la manière de mettre fin à la violence. Un centre de recherches juridiques universitaire a présenté un rapport sur la manière dont la guerre affectait les personnes handicapées et une douzaine de militaires actifs et retraités ont témoigné de leur douloureuse histoire.

Avec une limite : tout cela s’est passé sur Facebook, Youtube et Zoom, avec des écrans rectangulaires individuels remplaçant les discours d’estrade et une mise en scène s’inspirant davantage des formats télévisés que des audiences publiques.

Un brutal changement de programme

Ce kaléidoscope d’événements illustre la façon dont la Commission vérité et réconciliation (CVR) de Colombie s’est réinventée en 2020. Lorsque la pandémie de Covid-19 a frappé le pays en mars, la commission entamait tout juste la deuxième année de son mandat de trois ans. Son plan consistant à passer la plus grande partie de l’année sur le terrain, à parler avec les communautés, à organiser des centaines d’événements locaux et à recueillir des informations pour son rapport final, s’est trouvé soudainement chamboulé, le gouvernement colombien ayant interdit les grands rassemblements et même les activités de plein air pendant cinq mois, dans ce qui est devenu l’un des plus longs confinements au monde.

La pandémie a fortement perturbé le travail de l’ensemble du système de justice transitionnelle né de l’accord de paix. Comme l’a rapporté Justice Info, la pandémie a empêché la Juridiction spéciale pour la paix, ou JEP, son bras judiciaire, de tenir de grandes audiences publiques et de rencontrer de nombreuses victimes. Elle a également retardé le démarrage d’un ambitieux programme de réparations pour les victimes indigènes d’Amazonie et a rendu plus vulnérables des milliers de victimes, dans le contexte de la crise économique la plus grave depuis vingt ans et d’une dégradation des conditions de sécurité dans de nombreuses régions.

Mais son impact sur la CVR, bras extrajudiciaire chargé de promouvoir la vérité et de favoriser la réconciliation, a été particulièrement aigu. Alors que la JEP a un mandat de 15 ans, que l’Unité de recherche des personnes présumées disparues ne souffre d’aucune date-butoir fixe et que l’approbation récente d’une prolongation de dix ans de la loi de 2011 sur les victimes signifie que les réparations se poursuivront, la CVR doit terminer ses activités en novembre 2021. La maladie infectieuse a même frappé directement la CVR quand un de ses onze commissaires – Ángela Salazar, animatrice respectée de la communauté afro-colombienne – est décédée en août.

Les bébés numériques de la CVR

Depuis le milieu de l’année 2020, la CVR a imaginé et lancé une initiative après l’autre à la télévision, à la radio et en ligne, dans le but de poursuivre son double objectif de produire un rapport approfondi et de permettre une catharsis collective sur les atrocités de masse en Colombie.

« La vérité haut et fort », une série de podcasts de 25 minutes dans laquelle la célèbre journaliste Claudia Morales interroge des victimes sur leur expérience et leurs attentes, a commencé à être diffusée tous les samedis sur la radio nationale. Lucía González, commissaire à la CVR et ancienne directrice de musée, s’est mise à tenir des conversations bimensuelles sur l’art et les traumatismes – baptisées « Nommer l’innommable » – avec des artistes, des écrivains et des cinéastes célèbres. Moins intellectuelle et plus populaire, la série télévisée « Devant le miroir » a rassemblé des acteurs, des chanteurs et des personnes influentes des médias sociaux pour discuter de la réconciliation avec des mots simples. Une autre émission, « Parlons de la vérité », se concentre sur des débats locaux autour de la réconciliation et est diffusée chaque semaine sur les chaînes de télévision régionales. « La voix de la vérité », une émission de radio partageant les histoires de victimes, est devenue un substitut aux deux douzaines de « maisons de la vérité » implantées localement et qui ont dû être fermées en raison de la crise sanitaire.

Ces initiatives ont combiné différentes stratégies de recherche de la vérité, en donnant aux victimes une tribune de premier plan pour partager leurs histoires, en invitant les auteurs des crimes à reconnaître leur responsabilité et en révélant quelques vérités manquantes. Comme il est facile de se perdre dans le tourbillon de ces activités, les journalistes reçoivent au début de chaque semaine sur leur téléphone un agenda de trois pages au format pdf, qui répertorie tous les événements à venir, qu’ils soient publics ou privés.

La CVR a également combiné des stratégies de production. Certaines ont été réalisées en interne, telles que des bandes dessinées et de courtes animations illustrant des aspects moins connus de l’expérience des victimes, comme la façon dont les femmes afro-colombiennes ont eu recours à des rituels de lavage au bord de la rivière pour faire face à la situation. D’autres ont été réalisées en partenariat avec de grands médias, notamment un contrat avec Semana – le plus grand magazine d’information du pays – pour diffuser des « espaces d’écoute » avec des acteurs clés comme les militaires ou les politiciens. « Je pense que nous avons réussi à faire un bond en avant pour atteindre de nouveaux publics, principalement en passant par d’autres canaux de communication. Nous avons changé notre format plus traditionnel d’organisation de grands événements pour des partenariats avec les médias, ce que nous n’aurions pas pu faire sans le soutien financier et la flexibilité de la communauté internationale », déclare María Prada, responsable de la coopération et des partenariats à la CVR.

Sur le long terme, la pandémie a aidé la Commission à résoudre un certain nombre de divergences internes sur ses priorités et un sentiment de chaos dans la programmation de ses événements, deux éléments qui avaient entaché son travail au cours de sa première année d’existence, selon deux membres du personnel de la Commission.

Bande dessinnée pour la Commission vérité et réconciliation en Colombie
La Commission vérité a innové par des productions multiples, sous toutes formes, dont la bande dessinée. © Comision de la Verdad

Convaincre les sceptiques

La deuxième année d’existence de la CVR a également permis de réaliser quelques percées auprès de plusieurs secteurs de la société colombienne sceptiques à son égard, notamment les organisations religieuses, les partis politiques et surtout l’armée (mais pas, comme l’a indiqué Justice Info, auprès des chefs d’entreprise).

Après des échanges de vues avec la CVR, l’année dernière, sur de nombreuses questions liées au conflit armé, tant en privé qu’en public, l’armée – et dans une moindre mesure la police – a présenté cette année plus de 40 rapports et participé à des dizaines d’événements publics. Nombre d’entre eux ont été très émouvants, dont un – le premier après la sortie de quarantaine du pays – avec des fonctionnaires victimes de mines terrestres et un autre avec des parents de policiers victimes de disparition forcée.

Cette percée ne signifie pas que les choses se sont toujours déroulées sans heurts. En juillet, lors de la présentation d’un rapport sur les transformations positives au sein de l’armée, le président de la CVR, Francisco de Roux, les a incités à aborder des sujets difficiles, comme la connivence passée avec les groupes paramilitaires de droite. Pour ce faire, il s’est inspiré d’un exemple bien choisi de l’institution dont il est lui-même issu : l’Église catholique. « Je vous invite à suivre l’exemple du pape François quand, face aux abus des prêtres sur les enfants, il a reconnu qu’il ne s’agissait pas seulement de brebis galeuses, mais d’un mal touchant le corps de l’Église », a déclaré le prêtre jésuite au commandant en chef de l’armée, le général Eduardo Zapateiro. « Aucune institution ne peut se défendre contre une faute morale grave de ses membres et prétendre qu’elle n’est pas responsable parce que ses lois l’interdisent. (…) Je voudrais que l’armée de mon pays montre la même grandeur que l’Église. »

L’Armée entend le message

Quelques mois plus tard, les militaires ont présenté un rapport sur le sujet. Même s’il reste confidentiel, comme tous les rapports reçus par la CVR, il montre qu’ils sont conscients – contrairement au milieu des affaires – qu’en contribuant à son travail, ils peuvent aider à façonner son récit sur le passé récent de la Colombie et fournir une vue plus large des vérités qui émergent devant la JEP sur des crimes tels que les exécutions extrajudiciaires. « Malgré les revers subis sous la pression des organisations d’anciens combattants, les militaires sentent vraiment qu’ils doivent être présents et ressentent l’urgence de renouer le dialogue avec la société civile », déclare le sociologue Eduardo Pizarro, qui a dirigé la Commission nationale pour la réparation et la réconciliation, après la démobilisation des paramilitaires en 2005, qui a fait place au Groupe sur la mémoire historique nationale, et qui a récemment écrit une histoire de l’armée.

« Les forces armées sont sincèrement reconnaissantes à la CVR pour son ouverture et sa volonté d’écoute, qui ont même permis de discuter de questions difficiles, comme la doctrine de sécurité nationale ou la théorie de l' »ennemi interne ». Cela ne signifie pas pour autant qu’un certain niveau de méfiance existe encore sur la façon dont leur contribution sera prise en compte dans le rapport final », explique Jean Carlo Mejía, un avocat militaire qui a travaillé à combler ce fossé entre les deux.

Tout ceci est le fruit d’un processus ayant duré un an, dont des discussions privées, facilitées par la CVR, avec des personnes qui ont joué un rôle actif dans les transitions au Chili, au Nigeria et en Gambie. « Même si seulement 5 % des membres ont commis des crimes, comme vous le dites, allez-vous cesser de participer à cause de cela ? » a déclaré le général à la retraite Javier Urbina, membre de la CVR chilienne, à un groupe de généraux. « Si vous choisissez de ne pas participer au dîner, vous serez au menu », leur a dit le chercheur catalan sur la paix Vicenç Fisas, lors d’une autre réunion qui, selon une source y ayant travaillé, a eu un impact sur eux.

La recherche de la vérité en ligne peut-elle devenir massive ?

Début décembre, au moins 881 000 personnes avaient regardé l’un des 216 événements retransmis en direct par la CVR. La portée de celle-ci sur Twitter et Facebook a doublé par rapport à l’année dernière, selon des statistiques internes partagées avec Justice Info. Un impact de masse demeure cependant difficile. Avec 82 000 abonnés sur Facebook, 50 000 sur Twitter, 30 000 sur Instagram et 12 700 sur Youtube, les médias sociaux sont encore assez limités dans un pays de 48 millions d’habitants où seuls deux tiers disposent d’un accès mobile à Internet. Même si une partie du travail de la CVR a également été diffusée à la télévision et à la radio, son principal défi reste de savoir comment atteindre les Colombiens ordinaires, dont beaucoup n’ont pas été directement touchés par le conflit armé, ou vivent dans des zones où les conditions de sécurité se sont améliorées il y a plus de dix ans.

Comme le souligne Jean Carlo Mejía, « beaucoup de gens ne suivent habituellement pas ces questions et, à l’heure actuelle, l’emploi ou l’économie figurent plus haut sur leur liste de préoccupations que la sécurité. Cette année, dans le sillage de la pandémie, les Colombiens pensent à leur survie ».

Beaucoup de gens ne suivent habituellement pas ces questions et, à l’heure actuelle, l’emploi ou l’économie figurent plus haut sur leur liste de préoccupations que la sécurité. Cette année, dans le sillage de la pandémie, les Colombiens pensent à leur survie. »

Face à cette réalité, un certain nombre d’éminents universitaires et de dirigeants demandent à la CVR de continuer à chercher des moyens d’accroître à grande échelle son travail, en suggérant par exemple de faire du rapport final un documentaire plutôt qu’un texte encyclopédique – d’autant plus que la violence persiste, avec une autre guérilla et de nombreux groupes du crime organisé toujours en activité. Leur raisonnement est que certains des moments les plus poignants que la CVR a encouragés n’ont pas eu l’importance publique qu’ils méritaient. Lorsque 30 anciens membres de sept groupes armés différents, dont les FARC et les paramilitaires, ont travaillé pendant huit mois à un accord sur la manière de mettre fin à la violence politique, peu d’entre eux l’ont remarqué. « J’ai trouvé tout cela extraordinaire : ils sont passés de refuser de se serrer la main ou de se regarder dans les yeux à trouver lentement un terrain d’entente. Et pourtant, la nouvelle figurait en cinquième page », déclare Eduardo Pizarro.

Les événements de cette année ont bénéficié d’une plus grande couverture médiatique, mais sans devenir grand public. Lorsque Salvatore Mancuso a avoué le meurtre du leader indigène Embera, Kimy Pernía, en 2001, et a présenté ses excuses à sa fille Martha Cecilia Domicó dans ce qui a constitué un acte de reconnaissance très important pour les peuples indigènes, cela n’a pas fait la Une non plus.

« Nous devons construire un récit pluriel du passé et un récit partagé de l’avenir, car il est possible d’avoir des visions différentes de ce qui s’est passé – ce n’est pas négatif – mais il est crucial de choisir des valeurs communes pour l’avenir », ajoute Pizarro, dont le récent article proposant un décalogue de points d’accord possibles – contre l’utilisation d’armées privées, les enlèvements, la violence sexuelle, les enfants soldats ou de prendre les armes pour accéder au pouvoir – a largement circulé au sein de la CVR. « En mettant l’accent sur un avenir souhaité, on disqualifie des groupes tels que la guérilla de l’ELN et les dissidences des FARC, on envoie un message très fort aux militaires, à savoir qu’ils ne peuvent pas commettre d’excès contre les citoyens et, en général, peuvent contribuer à tourner la page », ajoute-t-il.

Trois ans suffiront-ils ?

La CVR doit encore travailler sur certaines des tâches les plus novatrices de son mandat, notamment celle de documenter l’impact du conflit armé sur le processus politique et l’environnement, ou les transformations positives entreprises par les institutions de l’État au cours du conflit.

Dans le contexte de la pandémie, une autre question s’est posée : le délai de la CVR pourrait-il être prolongé au-delà de novembre 2021 pour lui permettre de travailler davantage et de toucher plus de Colombiens ? Le problème est que ce qui pourrait sembler être une bonne alternative sur le papier est, en fait, un jeu politique compliqué. Toute prolongation de son mandat nécessite un amendement par le Congrès, étant donné que la CVR a été créée par un décret-loi présidentiel et que l’actuel président Iván Duque a refusé d’assister à l’inauguration de la CVR en 2019. Son parti, le Centre démocratique, ne dispose pas d’une majorité au Congrès et il a sèchement échoué dans ses tentatives de modifier la JEP. Mais au cours de l’année écoulée, le gouvernement a renforcé ses liens avec d’autres partis et pourrait s’opposer à toute tentative de prolongation du mandat d’une institution qu’il critique souvent publiquement en période préélectorale.

L’adoption d’un tel amendement prendrait de toute façon au moins six mois, un processus accéléré, décidé par le gouvernement, qui pourrait réduire ce délai à deux mois, étant improbable. Cela signifie que dans un pays qui ne s’est pas encore totalement mis au diapason de ce qu’il est en train de réaliser, la CVR va probablement étudier nombre des leçons qu’elle a apprises au cours de cette année de pandémie et intensifier son action en 2021.

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