Dossier spécial « L’heure de la vérité en Gambie »

En Gambie, la réconciliation en veilleuse

La remise du rapport final de la Commission vérité, réconciliation et réparations était prévue aujourd'hui mais elle pourrait être encore reportée. Après près de trois ans de justice transitionnelle, le pays reste divisé et la réconciliation au sein des communautés n'a guère été une priorité. Y compris dans la famille de l'ancien dictateur.

En Gambie, la réconciliation en veilleuseLes Gambiens attendent toujours le rapport final de la Commission vérité, dans un pays divisé sur son passé. © TRRC
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Lors de sa comparution devant la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) en Gambie en janvier 2020, un professeur gambien basé aux États-Unis a décrit l’ancien président Yahya Jammeh comme « profondément méfiant », « cynique » et « narcissique ». Son évaluation n’est peut-être pas partagée par tous, mais un sentiment que la plupart des Gambiens partagent sans doute avec ce professeur est que Jammeh était passé maître dans l’art de diviser pour mieux régner. Après deux ans et demi d’audiences publiques devant la TRRC, les vieilles cicatrices des violations des droits commises sous Jammeh ont été rouvertes et les divisions qu’il avait semées ont refait surface.

« Nous avons trouvé des communautés très divisées, notamment à Foni », la région natale de Jammeh, explique Tuti Nyang, une responsable de la réconciliation au sein de la Commission vérité. « Je me souviens que nous nous sommes rendus dans une communauté de Foni et qu’ils nous ont dit que, lors de leur ‘Gamo’ [rassemblement islamique annuel] cette année-là, la plupart de leur nourriture avait été gaspillée parce que là où ils avaient l’habitude de se retrouver en tant que communauté, différents clans avaient décidé de ne pas se joindre à eux. La TRRC était à son apogée. Les révélations se succédaient. Accusations et contre-accusations étaient lancées. Cela a brisé les liens de la communauté. Au sein de l’une d’elles, une bagarre a éclaté parce que les victimes étaient accusées d’avoir inventé leurs histoires. »

Des communautés plus divisées que jamais

« Il ne faut pas s’attendre à une réconciliation dès la fin du processus de justice transitionnelle, mais il faut que des mesures et des actions concrètes soient prises et mises en œuvre », analyse Didier Gbery du Centre international pour la justice transitionnelle (ICTJ), une ONG.

Nyang et ses collègues ont organisé près de 30 réunions de consolidation de la paix dans diverses communautés du pays. Quelques séances de réconciliation entre individus ont été organisés par la TRRC. Pourtant, tant pour la Commission que pour le gouvernement, la réconciliation semble être restée au second plan. « La réconciliation est au cœur des fonctions de la Commission vérité, mais nous sommes arrivés à la Commission pour réaliser des actions de réconciliation sans stratégie. On ne s’appuyait sur rien. Et il n’y avait pas de consensus général sur la manière dont nous voulons que la réconciliation ait lieu en Gambie », raconte Nyang. « L’engagement politique n’est même pas là pour une approche de réconciliation adéquate. Les communautés sont aujourd’hui plus divisées que jamais. Si vous ouvrez une plaie et que vous ne la nettoyez pas correctement, elle ne guérira pas. Les conversations difficiles et inconfortables doivent avoir lieu », ajoute-t-elle.

La ferme de Yahya Jammeh à Kanilai

Haruna Jammeh
Haruna Jammeh, cousin de l’ex-président Yahya Jammeh que celui-ci aurait fait assassiner avec sa soeur.

Ces conversations délicates et inachevées ont touché le cœur de la famille de l’ancien dictateur lui-même. Les relations familiales chez Yahya Jammeh ont en effet été brisées après qu’il ait été accusé d’avoir tué son propre cousin Haruna Jammeh et la sœur de ce dernier, Masie Jammeh.

« J’avais l’habitude d’appeler mon père au téléphone tous les jours en espérant qu’il décroche », raconte Isatou Jammeh, une fille de Haruna Jammeh, dans un entretien à Justice Info. Elle a maintenant rejoint la campagne visant à traduire en justice l’ancien dirigeant, qui vit en exil en Guinée équatoriale.

Yahya et Haruna ont grandi, avec plusieurs autres cousins, dans la maison du grand-père d’Isatou, Buruma Jammeh. Buruma, un agriculteur, était le frère de Jamus Junkung Jammeh, le père de Yahya. Yahya a grandi à Kanilai, une ville du sud du pays, à la frontière de la Casamance sénégalaise, et a vécu et travaillé à la ferme en élevant des animaux avec ses cousins, dont Haruna, son frère et sa sœur biologique, Masie.

Masie est devenue la gardienne du sanctuaire familial, un lieu de culte important pour la famille Jammeh. Haruna, lui est devenu directeur d’un hôtel local, un emploi qu’il a conservé jusqu’en 1996.

Yahya Jammeh a commencé à exploiter une ferme à Kanilai après avoir pris le pouvoir par un coup d’État militaire, le 22 juillet 1994. Le goût et les compétences d’Haruna en agriculture s’avéraient utiles et il a accepté l’offre du président de travailler dans sa ferme, même si sa famille l’avait mis en garde contre cela, selon Isatou. Haruna s’est donc installé à Kanilai, rendant occasionnellement visite à sa famille à Serrekunda, dans la capitale gambienne, le week-end.

La disparition du cousin de Jammeh, Haruna

Contrairement à ses autres cousins, Haruna n’avait cependant pas une relation très harmonieuse avec Yahya et celles-ci se sont détériorées après que le président a lancé une chasse aux sorcières à Kanilai, au début des années 2000, en commençant par sa propre famille. « Il a donné à toutes les vieilles femmes chez nous une concoction à boire et la plupart d’entre elles ont perdu la vie », affirme Isatou. « Mon père était contre ça. »

En août 2005, Haruna appelle sa femme et lui dit que ses relations avec Yahya se sont dégradées. Isatou a 11 ans. Quelques jours plus tard, il disparaît. Sa voiture est retrouvée aux alentours de Kanfenda, un petit village situé à environ 10 minutes de route de Kanilai. Le frère d’Haruna appelle de temps en temps pour assurer à la famille qu’Haruna est vivant et qu’il les rejoindra bientôt. Mais Haruna ne réapparaît pas et les rumeurs continuent à circuler sur son sort.

En 2013, Yahya Jammeh accorde une amnistie générale et libère les prisonniers politiques. Le nom d’Haruna figure au numéro 45 sur la liste. Mais il n’est pas libéré. La vérité commence à éclater au grand jour en 2014 quand Bai Lowe, un chauffeur des « Junglers » – groupe de tueurs à gages aux ordres du président Jammeh – accorde un entretien à Fatu Radio, basée aux États-Unis, depuis l’Allemagne où il vit en exil. Il déclare avoir assisté à l’exécution d’Haruna Jammeh. (En mars dernier, Lowe a été arrêté à Hanovre par les autorités allemandes).

Puis arrive la TRRC.

En juillet 2019, le jungler Omar Jallow avoue avoir participé à l’exécution d’Haruna. Selon lui, la sœur d’Haruna a également été exécutée quelques mois plus tard. « Masie était la gardienne du sanctuaire de Kanilai. Elle menaçait de la colère des dieux contre Yahya pour avoir fait couler le sang d’un membre de sa famille. Je pense qu’il a été irrité à cause de cela », explique Isatou.

La loi du silence

« Depuis 14 ans, je n’ai pas mis les pieds dans mon village », précise Isatou. Dans sa famille, dit-elle, il est tabou de parler de Haruna et Masie. Le frère d’Haruna vit toujours à Kanilai ; il n’en parle pas, dit-elle. Le soupçon s’est répandu sur les complices possibles des meurtres. Le silence, lui aussi, s’est enraciné. On dit que la mort d’Haruna et de Masie est le fruit de la « volonté de Dieu », sans attribuer de responsabilité à quiconque. 

Le cancer de la méfiance au sein des familles gambiennes s’est ainsi propagé à la proche communauté de Jammeh. « La famille est tellement divisée à cause de toutes ces violations », déplore Isatou. « Parfois, je m’inquiète de savoir qui, quand j’aurai un mari, me tiendra la main au mariage ? »

Dans ce contexte, la principale actualité politique de ce mois de septembre a été l’alliance entre deux anciens ennemis : Le Parti national du peuple du président Adama Barrow et le parti de l’Alliance pour la réorientation et la construction patriotique de Yahya Jammeh. Le prix de cette sorte de réconciliation serait d’accorder à Yahya Jammeh une amnistie et de permettre son retour d’exil avec les avantages d’un ancien président. Mais « la réconciliation, c’est plus que le retour de Yahya Jammeh pour récupérer ses biens », prévient Nyang. « Vous ne ferez que rendre une partie de la société heureuse et contrarier l’autre partie. La Commission vérité a été créée pour redresser les torts. Les torts n’ont même pas été correctement établis et vous apportez autre chose… »