Allemagne : quand les médecins syriens font partie de la terreur d’Assad

À Francfort, un médecin syrien est accusé de crimes contre l'humanité. Il aurait torturé 18 prisonniers dans les hôpitaux militaires de Syrie, rendant stériles deux d'entre eux et en tuant un autre. Le Dr Alaa Moussa a vécu et travaillé en Allemagne depuis 2015. Son procès, le deuxième sur la torture d'État syrienne devant la justice allemande, devrait mettre au jour la violence médicale contre les prisonniers sous le régime d'Assad.

Un médecin tient un registre ouvert tâché de sang dans un hôpitalDans un hôpital des quartiers est d'Alep, en octobre 2012, un médecin consulte le registre tâché de sang des patients décédés. © Miguel Medina / AFP
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Le Dr Alaa Moussa n’a pas besoin de l’aide d’un interprète. Son allemand n’est pas parfait, mais il s’adresse aux juges en usant de formules de politesse, et parle avec assurance de son travail de médecin orthopédiste et traumatologue en Syrie. Ses avocats devaient savoir qu’il peut faire bonne impression. « Après avoir beaucoup réfléchi, nous avons décidé qu’il devait parler pour lui-même », disent-ils le matin du deuxième jour d’audience. « Nous pensons que vous devriez apprendre à le connaître. »

Leur client est un Syrien de 36 ans, vêtu d’un costume bleu marine serré et d’une chemise blanche, avec des poches sous les yeux et une coupe de cheveux soignée. Il a commencé à travailler dans les hôpitaux militaires syriens en tant que médecin assistant juste avant que ces hôpitaux ne deviennent des lieux de torture et de mort – des endroits où les cadavres sortant des différentes sections des services secrets étaient rassemblés et documentés, avant d’être emportés vers des fosses communes.

Le 19 janvier, une semaine seulement après le verdict dans l’affaire Al-Khatib, l’Allemagne a ouvert son deuxième procès pour des crimes contre l’humanité commis en Syrie. Devant la Haute cour régionale de Francfort, Alaa Moussa est accusé d’avoir torturé 18 prisonniers en 2011 et 2012 dans les hôpitaux militaires de Homs et de Damas, ainsi que dans une prison des services de renseignement militaire. En outre, il aurait tué un prisonnier en lui administrant une injection. Selon l’acte d’accusation, cela visait à « démontrer son pouvoir ainsi qu’à supprimer la rébellion d’une partie de la population syrienne ».

Comme le premier procès à Coblence, celui de Francfort est rendu possible par le principe de compétence universelle, qui permet aux pays de poursuivre des crimes internationaux commis partout dans le monde. Le procès Al-Khatib a étudié en profondeur le système de torture et de détention des services secrets. Ce second procès mettra en lumière une autre pièce du puzzle des crimes d’État syriens : le rôle particulier joué par les médecins et les hôpitaux dans la répression de l’opposition.

S’accommoder du régime d’Assad

Alaa Moussa venait de terminer ses études universitaires et travaillait à l’hôpital militaire de Homs depuis un an lorsque les révolutions tunisienne et égyptienne ont essaimé en Syrie et fait descendre des milliers de manifestants dans les rues, au printemps 2011. Sa carrière dans différents hôpitaux militaires syriens s’est déroulée à une époque où le régime menait ses attaques généralisées et systématiques contre la population civile – et il y aurait participé. Selon l’acte d’accusation, il a travaillé à l’hôpital militaire n° 608 et à la prison de la branche 261 des services secrets, à Homs, ainsi qu’à l’hôpital militaire Mezzeh à Damas, entre avril 2011 et fin 2012. Pendant cette période, il aurait maltraité des détenus en les frappant et en leur donnant des coups de pied, en les fouettant avec des instruments médicaux, en marchant sur leurs plaies ouvertes, en opérant sans anesthésie et en brûlant certaines parties du corps. Un patient, victime d’une crise d’épilepsie, serait mort après que Moussa lui ait donné un comprimé. Un autre aurait été tué intentionnellement par une injection, selon l’acte d’accusation. Le crime le plus effrayant étant celui où le médecin aurait versé de l’alcool sur les parties génitales d’un adolescent et y aurait mis le feu. Cela le rendrait également coupable d’avoir privé une personne de la capacité de se reproduire. « Il s’est vanté d’avoir inventé une nouvelle méthode de torture », a déclaré le procureur, le premier jour du procès.

Lorsqu’il est arrêté en juin 2020, Alaa Moussa vit en Allemagne avec sa femme et ses deux enfants, et travaille comme médecin dans la petite ville de Bad Wildungen, dans l’ouest de l’Allemagne. Il était depuis longtemps désireux de travailler à l’étranger et avait appris l’allemand pendant des années avant d’obtenir un visa en 2015. Contrairement à des milliers de réfugiés syriens, il n’a pas quitté son pays pour se mettre à l’abri de la guerre ou de la violence du régime, mais pour avoir l’opportunité de progresser dans sa carrière. Au sujet de ses convictions politiques, l’accusé admet devant le tribunal qu’il s’est accommodé du régime Assad pour réussir sa vie. « Mais ni ma famille ni moi n’avons jamais été d’ardents partisans du régime », ajoute-t-il. Lorsque les manifestations commencent, en 2011, il raconte avoir été sur le point de les rejoindre. Mais faisant partie d’une minorité chrétienne privilégiée en Syrie, il est rapidement décontenancé par les chants sectaires des manifestants. « J’étais contre la violence des deux côtés », dit-il.

« Les médecins tuent de manière intelligente »

Alaa Moussa nie toute implication dans les crimes allégués. A ses yeux, les accusations contre lui sont une sorte de conspiration du fait qu’il est chrétien, une thèse qu’il entend développer au cours des prochaines semaines à la cour. Lors des premiers jours du procès, il offre un récit détaillé de son parcours professionnel. Il explique avoir quitté Homs en novembre 2011 pour Damas, où il commence un nouveau travail à l’hôpital militaire de Mezzeh, connu par de nombreux Syriens comme « l’abattoir humain ». Il affirme n’être jamais retourné sur son ancien lieu de travail, où de nombreux crimes auraient été commis. Il admet avoir vu des membres du personnel et des agents des services secrets maltraiter des prisonniers dans les hôpitaux, mais nie y avoir participé. « J’avais de la peine pour les prisonniers », dit-il, mais ajoute qu’il n’aurait rien pu faire pour les aider sans risquer de se retrouver à leur place. « Nous n’étions pas autorisés à échanger un seul mot avec les patients », dit-il. « Nous étions tous sous le contrôle des services secrets. »

Annsar Shahhoud, chercheuse syrienne basée aux Pays-Bas, a déjà entendu cela. Pour sa thèse de master à l’Institut d’études sur la guerre, l’holocauste et les génocides d’Amsterdam, elle a interrogé 22 médecins et infirmiers, dont beaucoup avaient été les auteurs de violences médicales en Syrie. « Je l’ai vu, mais je n’y ai pas participé – une excuse typique », dit-elle. Selon ses recherches, des médecins en Syrie ont incité, organisé, commis et légitimé la violence. « Ils sélectionnent les victimes et choisissent les patients qui doivent être tués. Ils savent comment mettre en œuvre la torture et comment affamer quelqu’un. Ils tuent de manière intelligente », explique-t-elle. En Syrie, où le président lui-même est médecin, les représentants de cette profession ont toujours travaillé en étroite collaboration avec le régime, abusant de la relation de confiance qui existe habituellement entre un médecin et son patient, selon Shahhoud. « La nature de la violence médicale est privée et intime. Les médecins la pratiquent dans des pièces fermées, pas au grand jour », dit-elle – un point qui ne facilitera pas la collecte de la preuve à Francfort.

Les hôpitaux comme lieux d’horreur

« Contrairement [au procès de] Coblence, cet accusé n’a peut-être pas été officiellement incorporé dans la hiérarchie militaire », affirme un avocat des plaignants, René Bahns. Alaa Moussa dit qu’il était un médecin civil travaillant dans un hôpital militaire ; il pourrait donc être plus difficile de prouver qu’il a agi en accord avec l’attaque généralisée et systématique du régime – un aspect crucial si le tribunal veut définir les faits allégués comme des crimes contre l’humanité. « Mais indépendamment de sa fonction officielle, j’exclus totalement la possibilité qu’il ait abusé des prisonniers selon son bon vouloir », déclare Me Bahns, qui représente l’un des trois plaignants dans cette affaire. Son client a été détenu et maltraité avec son frère dans la section du renseignement militaire de Homs. Son frère était le patient mort après avoir souffert d’une crise d’épilepsie. Pour ce plaignant, il est particulièrement important que le procès fasse la lumière sur le rôle des hôpitaux militaires dans le système de torture syrien. « Je suis convaincu qu’ils faisaient partie intégrante de la machine de terreur du régime », dit Me Bahns, rappelant que cette question avait été soulevée à plusieurs reprises dans le procès Al-Khatib.

Dans cette affaire qui vient de se terminer à Coblence, les hôpitaux militaires ont été décrits comme des lieux d’horreur. Un détenu a raconté comment il avait été enchaîné à un lit et maltraité pendant des jours et des nuits, jusqu’à ce qu’il soit abandonné dans la rue comme mort. Un autre rescapé a raconté que l’hôpital de Damas s’était transformé en prison et que les couloirs étaient remplis d’agents des services secrets armés. Un témoin anonyme a décrit comment lui et ses collègues ramassaient plusieurs fois par semaine des cadavres dans les hôpitaux militaires pour les emmener dans des fosses communes – un fait corroboré par les photos de César, dont la plupart ont été prises dans les hôpitaux militaires Mezzeh et Tishreen, à Damas. Selon Bahns, cependant, les conclusions du procès Al-Khatib n’épargneront pas beaucoup de travail aux juges de Francfort. « Ils devront faire leurs propres enquêtes sur l’attaque généralisée et systématique », dit-il, d’autant plus que le verdict de Coblence est encore en appel et n’a pas été publié par écrit. Me Bahns s’attend donc à ce que le procès de Francfort soit très long.