Les crimes de la dictature gambienne sont jugés en Allemagne

Le 25 avril, le procès de l’ancien membre d'un commando - connu sous le nom de "Junglers" – chargé des basses œuvres sous le régime de Yahya Jammeh en Gambie s'ouvre devant un tribunal allemand. Baboucar "Bai" Lowe, ancien chauffeur repenti de ce groupe paramilitaire, l’a publiquement dénoncé plusieurs années avant la chute de Jammeh. C’est le premier procès d'un Gambien en vertu des principes de la compétence universelle.

En Gambie, une femme tient une pancarte disant "non à l'impunité" (en anglais).Ayesha Jammeh avec une pancarte disant "non à l'impunité", le 19 avril 2022. Son père, Haruna Jammeh, et sa tante Masie, cousins de l'ancien président gambien Yahya Jammeh, auraient été assassinés par les hommes de main de ce dernier, appelés "Junglers". © Muhamadou Bittaye / AFP
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Comme l’a décrit avec force détails la Commission vérité, réconciliation et réparations (TRRC) dans son récent rapport final, l’ancien autocrate gambien Yahya Jammeh a présidé à un régime ayant commis de nombreuses violations des droits de l’homme de 1994 à 2017, bien que sous le voile du secret. Dans la boîte à outils du dictateur pour museler la presse et les militants des droits de l’homme et cibler les opposants politiques, se trouvait un service de sécurité composé d’exécuteurs impitoyables : les Junglers. On savait peu de choses sur le fonctionnement interne de ce groupe paramilitaire redouté – sa structure, ses missions et ses membres – jusqu’à ce que la TRRC du pays enquête sur le sujet et que plusieurs anciens Junglers se manifestent et témoignent de leurs actes.

Le 25 avril, le procès d’un membre présumé de ce commando s’ouvre devant un tribunal de la ville de Celle, près de Hanovre, dans le nord de l’Allemagne. Il s’agit du premier procès d’un Gambien en vertu des principes de la compétence universelle, qui permet à un pays de juger des individus pour des crimes graves commis à l’étranger.

Le premier « Jungler » repenti

Baboucar « Bai » Lowe, un adjudant de classe 2 âgé aujourd’hui de 46 ans, a été en fait la première personne à soulever le voile de secret en révélant son rôle quelques années avant la chute de Jammeh, après s’être exilé en Allemagne.

Lowe a rejoint l’armée gambienne en 1997, trois ans après le coup d’État militaire de Jammeh, selon une interview de 2013 qu’il a accordée à un média gambien d’opposition basé aux États-Unis, Freedom radio. Il a été affecté à la State House, puis est devenu chauffeur dans l’armée. En 2002, il est parti suivre un entraînement de commando dans la Libye de Kadhafi avec 31 autres personnes. À son retour, il a été déployé à Kanilai, le fief de Jammeh. C’est à ce moment-là qu’il dit être devenu un chauffeur des Junglers. Cependant, quelques années plus tard, il a rejoint l’opposition pour faire campagne contre le dictateur, a quitté le pays et a commencé à divulguer de nombreux secrets d’État à des sites de médias en ligne gambiens. Il a accusé Jammeh d’être à l’origine d’un certain nombre de crimes et a cité plusieurs responsables de l’époque, dont Ousman Sonko, ancien ministre de l’Intérieur, aujourd’hui poursuivi en Suisse.

Baboucar "Bai" Lowe
Baboucar « Bai » Lowe, sur une photo non datée publiée dans le journal gambien The Standard.

La justice rattrape son retard

Avec ce flot de révélations devant la TRRC après qu’elle ait ouvert ses audiences publiques en janvier 2019, la justice allemande a décidé que Lowe devait rendre des comptes. Il a été arrêté en mars 2021 et se trouve depuis en détention provisoire. Il est accusé de trois chefs d’accusation pour crimes contre l’humanité, sur la base de son implication présumée dans la tentative de meurtre de l’avocat Ousman Sillah en 2003, ainsi que dans les meurtres du célèbre journaliste Deyda Hydara en 2004 et de Dawda Nyassi, considéré comme un adversaire politique de Jammeh, en 2006.

Ousman Sillah était l’un des avocats de Baba Jobe, un ancien proche collaborateur de Jammeh emprisonné pour fraude fiscale. Jobe est mort en prison. Devant la Commission vérité, l’ancien Jungler Omar Jallow a avoué avoir participé à son exécution. Sillah a survécu à un attentat en 2005. Dans le rapport de la TRRC, les commissaires ont écrit que « Bai Lowe, qui était membre de l’équipe de Junglers envoyée pour assassiner l’avocat Ousman Sillah, a révélé plus tard au journal en ligne Freedom comment Yahya Jammeh leur avait ordonné d’assassiner l’avocat Ousman Sillah. Les Junglers ont tenté de mettre leur plan à exécution, mais ils ont échoué grâce à une intervention divine ».

Dawda Nyassi était un Gambien parti au Liberia pour combattre dans la guerre civile de ce pays. À son retour en Gambie, Jammeh aurait ordonné son assassinat car il soupçonnait Nyassi d’avoir le projet de le renverser.

Lowe aurait également été impliqué dans le meurtre de Haruna Jammeh, un cousin de Yahya Jammeh, bien que ce meurtre ne soit pas inclus dans le procès en Allemagne.

Enfin, la TRRC a également demandé que Bai Lowe soit poursuivi pour le meurtre de 59 migrants ouest-africains en 2005 – un crime de masse sur lequel Lowe a donné beaucoup de détails dans ses interviews – et des organisations ont demandé aux autorités allemandes d’enquêter sur ce massacre.

Doutes sur l’engagement du gouvernement gambien pour la justice

Le procès de Bai Lowe s’ouvre alors que les questions planent sur l’engagement du président gambien Adama Barrow à assurer que justice soit rendue pour les crimes de l’ère Jammeh. La semaine dernière, Barrow a nommé le chef du parti Alliance pour la réorientation et la construction patriotique (APRC), Fabakary Tombong Jatta, au poste de président de l’Assemblée nationale, la troisième personne la plus puissante du pays. Le nouveau vice-président du parlement, Seedy Njie, est un ancien ministre de l’Information sous Jammeh qui avait déclaré que l’élection de Barrow en décembre 2016 avait été volée, était parti avec le dictateur en Guinée équatoriale avant de revenir, rallier Barrow et l’aider à former le Parti national du peuple dont il est aujourd’hui le porte-parole adjoint.

Alors que Jammeh vit toujours en exil en Guinée équatoriale, les dirigeants de l’APRC mènent depuis cinq ans une campagne sans relâche contre la TRRC. Le ministre gambien de la Justice, Dawda Jallow, a déclaré à Justice Info que le gouvernement reste attaché à la justice. « Nous travaillons avec les autorités allemandes sur cette question. En raison de la nature critique de l’assistance juridique mutuelle, nous ne serons pas en mesure de donner des détails », a-t-il également déclaré. Mais les critiques et les victimes expriment leurs doutes.

« Le long bras de la loi est en train de rattraper Yahya Jammeh et ses complices dans le monde entier », déclare Reed Brody, de la Commission internationale des juristes, qui travaille avec les victimes de Jammeh. « Des hommes de main de Jammeh ont été arrêtés en Allemagne, en Suisse et aux États-Unis, et la Commission vérité gambienne a demandé que ses complices soient poursuivis en Gambie, ainsi que Jammeh lui-même. » Selon Brody, le procès en Allemagne « revêt une importance d’autant plus grande que des obstacles potentiels à l’obligation de rendre des comptes sont soudainement apparus en Gambie, avec la nomination de leaders parlementaires qui se sont prononcés contre le processus de justice transitionnelle. »

Baba Hydara est un fils du journaliste assassiné Deyda Hydara et un plaignant dans le procès Bai Lowe. « C’est un soulagement. Cela fait 18 ans que nous attendons que quelqu’un soit tenu pour responsable. Nous considérons que c’est un début pour que la justice soit enfin rendue aux victimes. Ce n’est pas la fin. D’autres personnes sont impliquées », déclare-t-il à Justice Info. « Le procès de Bai Lowe est un signal d’alarme pour la Gambie. Si nous ne pouvons pas trouver la justice dans notre propre pays, nous irons ailleurs. C’est pourquoi ce procès de Bai Lowe symbolise beaucoup de choses. Le principal coupable est Yahya Jammeh. Lorsque Jammeh aura son procès, ce jour-là, nous dirons que nous l’avons accompli. Ce sera un long voyage, mais nous ne lâcherons rien », ajoute-t-il.