OPINION

Le temps presse pour le procès de la « Terreur rouge » éthiopienne aux Pays-Bas

La semaine dernière, la Cour d'appel de La Haye a achevé ses audiences sur d’anciens crimes en Éthiopie. Alors que se poursuit le conflit au Tigré, la "Terreur rouge" du Derg, il y a quarante ans, peut sembler être une histoire du passé. Pourtant, ce procès tardif a réveillé de douloureux fantômes chez les victimes comme chez l'accusé, Eshetu Alemu. L'historien Thijs Bouwknegt raconte l'histoire d'un homme qui espère encore un acquittement alors qu'il est sur le point de mourir.

Assemblage de portraits (archives) de victimes de la "Terreur rouge" en Ethiopie.Le mur des victimes au Musée mémorial des martyrs de la Terreur Rouge, à Addis-Abeba. © Thijs Bouwknegt
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« J’ai beaucoup souffert la nuit dernière », tousse Eshetu Alemu, « mais je vais essayer d’être présent pendant toute la journée. » Cet éthiopien-néerlandais de 68 ans, atteint d’un cancer du poumon en phase terminale, a assisté à son procès par liaison vidéo depuis sa prison. Condamné pour crimes de guerre, il veut faire annuler la totalité de sa condamnation à perpétuité en 2017 – pour 75 meurtres, 6 cas de torture et 320 détentions arbitraires dans des circonstances cruelles et dégradantes, entre février et décembre 1978, dans les villes de Debre Markos et Metekel. Il « regrette » que toutes ces choses se soient produites. Mais il maintient qu’il n’a été présent sur aucune scène des crimes.

Le 19 avril, Alemu écoute son avocat néerlandais plaider sa cause. « Nous devons séparer les faits des fictions », entame Sander Arts. Il affirmée que toutes les preuves testimoniales étaient truffées de ouï-dire, de collusion et d’incohérences. Les témoins se sont trompés sur l’identité de son client, soutient Arts : « Il y avait au moins trois Eshetu Alemus à l’époque ! ». De plus, ajoute-t-il, les nombreux documents contenus dans ce gigantesque dossier « sont contaminés ». Il se demande comment la signature d’Alemu – si tant est que ce soit la sienne – a pu se retrouver sur des rapports de décès. Et il conclut en affirmant qu’Alemu lui-même a aussi été une victime d’un régime communiste meurtrier qui a entraîné l’Éthiopie dans l’abîme.

De la poésie au « vengeur »

Portrait (archive) d'Eshetu Alemu
Portrait d’Eshetu Alemu comme membre du Derg, au Musée mémorial des martyrs de la Terreur Rouge, à Addis-Abeba. © Thijs Bouwknegt

Eshetu Alemu a été le 49e membre du Derg, une cabale militaire qui a pris le pouvoir après la révolution de 1974 et le détrônement du dernier empereur d’Afrique, Hailé Sélassié. En mars 1977, le chef de la junte, Mengistu Haile Mariam, proclame le Qey Shibir (la « Terreur rouge »). Cette campagne vise à « écraser » tout partisan présumé du principal rival socialiste de la junte, le Parti révolutionnaire du peuple éthiopien (PRPE). La milice kebele et la police mènent des raids dans les villes. Lors de réunions dites « d’exposition », étudiants, enseignants et travailleurs sont contraints d’avouer qu’ils sont des contre-révolutionnaires. Les prisons de fortune se multiplient. Des cadavres sont exposés dans les rues d’Addis-Abeba.

Ancien soldat – comme son père, qui avait combattu les envahisseurs fascistes italiens au milieu des années 1930 – Alemu rejoint le mouvement étudiant et devient un disciple passionné de Mengistu. Il aime la poésie, l’art dramatique et le théâtre, mais c’est dans les écrits de Karl Marx qu’il trouve le plus de réconfort. Orateur de talent, Alemu se décrit comme un propagandiste et un éducateur. Cependant, au plus fort de la Terreur rouge, il est l’assistant de Melaku Teferra, un administrateur impitoyable – surnommé « le boucher » – dans la province de Gondar. Et à partir de 1978, Alemu est envoyé dans la province de Gojam en tant que « président du Conseil de coordination de la campagne révolutionnaire » – un fait qu’il reconnaît.

Les témoins se souviennent d’Alemu comme d’un jeune vice-roi, qui dirige et ordonne des opérations et des « mesures » anti-révolutionnaires depuis un vieux palais situé à Debre Markos, capitale administrative et ville universitaire de Gojam. Bien que le conflit armé fasse rage ailleurs dans le pays – au Tigré, en Érythrée, dans l’Ogaden, en Oromia -, Gojam est principalement le théâtre de persécutions politiques contre les associés du PRPE. Quelque 321 personnes, pour la plupart des étudiants – dont certains n’avaient que 12 ans – sont arbitrairement détenues fin février 1978. Beaucoup finissent dans un camp appelé Demmelash (« le vengeur »).

Les conditions dans les « chambres noires » insalubres de Demmelash sont misérables. La nourriture répugnante, l’eau sale et l’absence de médicaments provoquent des maladies. Les prisonniers sont enchaînés les uns aux autres pendant des nuits sans sommeil ; beaucoup sont fouettés avec des cuillères ; d’autres sont suspendus en l’air, les mains et les pieds attachés ensemble. Au cours d’une nuit au moins, le 14 août 1978, 70 prisonniers sont emmenés dans l’église de la prison, où ils sont forcés de s’agenouiller, le cou attaché avec des cordes, et étranglés. Certains sont encore en vie quand ils sont enterrés dans une fosse commune creusée par des prisonniers apolitiques.

« Juge et bourreau »

Alemu ne s’attendait pas à ce que la justice le rattrape. Il occupe un poste diplomatique en Bulgarie avant de s’installer aux Pays-Bas en 1990, juste avant le renversement du régime de Mengistu. Il apprend le néerlandais, obtient la citoyenneté et fait un stage dans un centre médical universitaire. Pendant des années, il travaille comme agent de sécurité, notamment à l’aéroport de Schiphol et au prestigieux Rijksmuseum d’Amsterdam. Sa nouvelle vie discrète n’est que brièvement affectée en 1998, lorsque la journaliste néerlandaise Judith Neurink l’expose comme un « tortionnaire dans le voisinage », qui avait été à la fois « juge et bourreau ». L’article présente des photos de listes de condamnés à mort sur lesquelles figurent ses annotations, mais cela ne donne lieu à aucune enquête judiciaire.

Les poursuites par contumace engagées contre Eshetu Alemu par le Bureau du procureur spécial (SPO) éthiopien – un mécanisme de justice transitionnelle mis en place en 1992 pour recenser les atrocités commises par le Derg et juger ses dirigeants – passent également inaperçues aux Pays-Bas. Lors de son premier procès en Éthiopie, en 1998, portant sur dix massacres perpétrés dans le Gojam, des témoins déclarent qu’Alemu supervisait l’enterrement de personnes vivantes et les battait à mort. Condamné à mort en 2000 pour ces meurtres, Alemu – aux côtés de Mengistu et de dizaines d’autres responsables du Derg – est également condamné pour son rôle dans un plan génocidaire visant à détruire les groupes d’opposition (en Éthiopie, la loi sur le génocide protège également les groupes politiques).

Ce n’est qu’en 2009 qu’Alemu apparaît sur le radar de l’unité néerlandaise chargée des crimes internationaux. Jusqu’à son arrestation en 2015, les enquêteurs traquent Alemu, suivent ses déplacements, mettent son téléphone sur écoute et communiquent même avec lui par l’intermédiaire d’un informateur de la police. En Éthiopie, ils obtiennent des photographies des dossiers du SPO et des copies des listes de condamnés à mort. L’Éthiopie interdisant l’accès aux enquêteurs (ils voulaient qu’il soit extradé, pas jugé ailleurs), les Néerlandais suivent d’autres pistes dans la diaspora, d’abord aux Pays-Bas, puis aux États-Unis et au Canada, où 20 réfugiés éthiopiens sont interrogés. La plupart des témoins sont des victimes et certains placent Alemu à la tête des atrocités commises dans le Gojam. Mais comme Alemu, ils ne s’attendent pas à se retrouver devant un tribunal néerlandais.

Pas de repentir

Le Palais de justice de La Haye est un tribunal très fréquenté. L’atmosphère y est décontractée. À l’étage où siège la Cour d’appel, une radio installée dans la cabine d’un huissier diffuse ‘Sultans of Swing’ du groupe Dire Straits. À l’extérieur de la salle d’audience, dans la salle d’attente commune, se tient un étrange rendez-vous entre les procureurs, l’avocat d’Alemu, les conseils des victimes et un enquêteur de police. Blottis dans un coin, assis sur des sièges en bois inconfortables, quatre des victimes d’Alemu se sont rassemblées.

Le 13 avril, leur jour à la cour est venu. Elles avaient déjà témoigné en 2017 (et en tant que « parties lésées », elles ont obtenu 226,89 € d’indemnisation pour dommages immatériels), et cette fois, elles font lire leurs déclarations – à la première personne – par leur avocate Barbara van Straaten. À l’extrême droite, portant des lunettes de soleil, est assise Sebene Ademe. Lors du premier procès, elle avait montré aux juges et à Alemu une photo de son frère, disparu et assassiné à la fin des années 1970. Elle porte toujours cette photo sur elle. En écoutant son avocate, elle essuie ses larmes sur ses joues avec son foulard. « Cela fait 40 ans que je pleure », lit l’avocate. Une autre victime, Worku Y., témoigne qu’il avait 16 ans lorsqu’il a été arrêté et torturé à Demmelash. Il raconte avoir vu Alemu le 15 août 1978, « avec un visage souriant », superviser le massacre de 82 prisonniers.

Lorsque le président de la Cour demande à Alemu de répondre, c’est une redite du premier procès – au cours duquel Alemu a beaucoup parlé, et s’est adressé aux mêmes victimes. « Ce sont des événements graves et effrayants. Je trouve horrible ce qui s’est passé en Éthiopie – pour moi, c’est comme une maladie, comme un cancer », déclare-t-il. Un instant, Alemu semble entamer un repentir, explique que « leur chagrin est aussi mon chagrin ». Mais c’est une feinte : « Je n’étais pas là, jamais, quand ils ont été torturés, ni quand les gens ont été mis à mort. Ce que les victimes disent est un ouï-dire. Je ne suis pas un monstre, pas du tout ! »

Une fois de plus, Alemu suscite le ressentiment. Sirak Asfaw, qui a assisté aux deux procès depuis le premier jour, a l’impression qu’Alemu « joue avec la douleur des victimes ». Rescapé et donc expert direct de la Terreur rouge, Asfaw trouve la réponse d’Alemu incompréhensible et très douloureuse : « Ce n’est pas seulement une insulte aux victimes, à l’Éthiopie et à la Cour, c’est malveillant et cela montre qu’il n’a aucun remords. »

Lire sous un arbre

Dans son profil public auprès d’une agence pour l’emploi néerlandaise, Alemu a déclaré que « ses collègues et ses responsables me considèrent comme loyal, fiable, stable, flexible, désireux d’apprendre, serviable, sociable, honnête et fonceur ». Au procès, Alemu souligne également qu’il est « simplement humain ». En raison de son état de santé, la chambre a déplacé ses audiences des 5, 6 et 11 avril (projetées dans la salle d’audience de La Haye) en prison. Dans la petite salle du pénitencier trône une plante terne. Alemu, en pantalon de jogging, est assis au centre. Malgré la douleur dans ses jambes, il semble toujours aussi énergique et vif – répondant, en néerlandais, à un barrage de questions posées par les trois juges et le procureur Martin Witteveen, et esquivant toute responsabilité pour chacune des accusations qui lui est porté.

Au dernier jour de son interrogatoire, le président du tribunal est curieux de savoir comment Alemu a vécu les six années et demie passées en prison. « Je sais ce que c’est que d’être en prison. En tant qu’étudiant, j’ai également passé un mois en prison, gardé par des militaires et j’ai été torturé », répond l’accusé. Dans la prison des Pays-Bas, il passe son temps à lire son dossier – ce qui l’exaspère – et subit des séances de chimiothérapie et de radiothérapie. Tout son corps lui fait mal, et par moments, les patchs de morphine à dose maximale qu’il porte ont des effets psychédéliques : « Je suis presque devenu fou, et j’ai commencé à avoir des hallucinations. »

« Vous ne survivrez peut-être pas, comment faites-vous face à tout cela, mentalement ? », demande le juge. « J’accepte ce qui s’est passé. Et qu’à un moment donné, je vais mourir. » Il dit ne pas avoir de problèmes mentaux, mais que cela l’attriste de manquer à ses enfants, et de ne jamais avoir vu ses petits-enfants. « Supposons que vous soyez libéré, qu’envisagez-vous ? », poursuit le juge. « La liberté, répond Alemu, est ce qu’il y a de plus important pour l’humanité ». Souvent, il rêve « d’aller au parc, de s’allonger sous un arbre et de lire un livre jusqu’à ce que je m’endorme », dit-il. Aujourd’hui, en purgeant une peine de prison à vie, ajoute-t-il, « je n’ai aucune dignité ». La chambre en termine : « Voyez-vous un psychologue, ou en avez-vous besoin ? » Alemu n’hésite pas : « Non ! Seuls les gens qui ont des problèmes peuvent avoir affaire à un psychiatre. […] Je ne vois pas de faille dans mon état psychiatrique. »

Le tic-tac de l’horloge

Le 14 avril est une journée chargée pour les procureurs néerlandais chargés des crimes de guerre. Dans une salle d’audience située juste à côté, ils ont obtenu gain de cause devant un tribunal de première instance, qui a condamné Abdul Razaq Rafief à 12 ans de prison pour des crimes de guerre commis en Afghanistan entre 1983 et 1987 – dans une prison aussi et dans des conditions similaires à celles de Demmelash. Pendant une journée entière, les procureurs Nicole Vogelenzang et Witteveen présentent leur réquisitoire. Ils demandent l’annulation de plusieurs conclusions du jugement de première instance – y compris divers acquittements concernant des victimes spécifiques – et une condamnation complète avant d’exiger, à nouveau, une peine de prison à vie.

L’affaire en appel a traîné pendant près de 5 ans, en partie à cause de la pandémie de Covid-19 et de la situation instable en Éthiopie. Mais les procureurs ont réussi à rassembler des preuves documentaires supplémentaires (le dossier contient des copies de 22 lettres, ordres, listes et rapports, chacun portant le nom et/ou l’autographe d’Alemu), à entendre trois témoins supplémentaires et à demander trois rapports d’experts.

En raison de l’état de santé d’Alemu, les procureurs ne s’attendaient d’ailleurs peut-être pas à ce que le procès en appel ait lieu. Ils espéraient également qu’Alemu, « sachant qu’il ne vivra pas longtemps » après la fin du procès, « déciderait de reconnaître ce qu’il a fait et demanderait pardon », déclare Witteveen. « Comme cette pensée était naïve », ajoute-t-il à la Cour. Lui et Vogelenzang sont choqués par le fait qu’après sa longue détention, Alemu ne se soit pas ravisé. Pointant du doigt une lettre de 54 pages qu’Alemu avait envoyée à la Cour – expliquant ce que lui et le Dergue avaient fait pour l’Éthiopie – Witteveen déclare que cette idéologie était « comme un moteur du pire et du plus cruel qui peut sortir de l’homme ».

L’un des plus grands procès pour meurtre jamais intentés aux Pays-Bas (seul le procès du MH-17 compte plus de victimes), l’affaire Alemu représente une grosse masse à digérer pour la chambre. Les juges doivent rendre leur verdict le 8 juin. Si Alemu est toujours en vie.

Thijs BouwknegtTHIJS BOUWKNEGT

Thijs Bouwknegt est historien de la violence de masse et de la justice transitionnelle à l’Institut NIOD pour les études sur la guerre, l’holocauste et le génocide, à l’Académie royale néerlandaise des arts et des sciences (KNAW), à Amsterdam, aux Pays-Bas.