Procès gambien en Allemagne : la mince frontière entre témoin et suspect

À Celle, en Allemagne, un ancien membre des fameux "Junglers" de Gambie est accusé de crimes contre l'humanité. L'un de ses anciens camarades, au parcours très similaire, était censé venir témoigner pour faire la lumière sur les expéditions meurtrières de leur escadron de la mort. Jusqu'au moment où il a décidé d'user pleinement de son droit à ne pas s’accuser lui-même.

Bai Lowe, de dos (en manteau avec capuche) lors de son procès à Celle (Allemagne), fait face aux juges.L'accusé Bai Lowe se protège des caméras devant le tribunal de Celle, en Allemagne, à l'ouverture de son procès. © Ronny Hartmann / Pool / AFP
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L'accusé et le témoin ont beaucoup de choses en commun. Tous deux sont d'anciens militaires, tous deux faisaient partie du célèbre escadron de la mort de l'ex-dictateur gambien, connu sous le nom de "Junglers", tous deux ont affirmé qu'ils étaient présents et assis dans la même voiture lors d’attaques meurtrières contre un journaliste et un avocat, il y a près de vingt ans. Les deux hommes ont laissé les Junglers et leur pays derrière eux à un moment donné, et se sont rendus en Allemagne. Ils ont tous deux parlé de leur passé à une station de radio gambienne d'opposition, révélant les détails de leurs attaques sanglantes et leur rôle dans celles-ci. Mais ce 30 mai 2022, devant un tribunal allemand, il y a une grande différence entre Bai Lowe et Sheriff Gisseh : Lowe est accusé de crimes contre l'humanité, tandis que son ancien collègue est un homme libre, qui a été cité comme témoin. Ce procès gambien à Celle, en Allemagne, a illustré une fois de plus à quel point la frontière entre témoin et suspect peut être mince dans les affaires de compétence universelle.

Le premier procès contre un membre de l'escadron de la mort de l'ex-dictateur Yahya Jammeh s'est ouvert dans cette ville du nord-ouest de l'Allemagne, le 25 avril. Bai Lowe est accusé de crimes contre l'humanité en relation avec deux meurtres et une tentative de meurtre. L'Allemagne mène ce procès en vertu du principe de compétence universelle, qui permet aux États de poursuivre les crimes internationaux les plus graves même s'ils n'ont pas de lien direct avec leur pays. Lowe est accusé d'avoir été membre des Junglers et d'avoir exécuté plusieurs ordres de tuer de Jammeh. Selon l'acte d'accusation, "le but de ces opérations était d'intimider le peuple gambien et de supprimer l'opposition". L'une des victimes est le journaliste Deyda Hydara, dont le fils Baba Hydara s'est joint à la procédure en tant que partie civile. Bai Lowe n'est pas accusé d'avoir tué qui que ce soit de ses propres mains, mais d'être le chauffeur du groupe. Il aurait conduit les tueurs dans leurs missions et, dans un cas, il aurait utilisé son véhicule pour bloquer celui d'une victime. Parmi les principales preuves contre Lowe figure un entretien qu'il a donné en 2013 à la radio d'opposition Freedom Radio, basée aux Etats-Unis, où il décrit avoir été présent lors de ces assassinats.

L'ex-jungler reste silencieux

Lundi, Sheriff Gisseh a été convoqué par le tribunal pour témoigner. Lui aussi a donné un long entretien radiophonique au journaliste Pa N'derry Mbai, en 2014. Il y a mentionné qu'il était assis dans la voiture avec Lowe, alors que ses collègues tiraient sur l'avocat Ousman Sillah, en décembre 2003, et tuaient le journaliste Deyda Hydara, en 2004. Cependant, lorsque Gisseh comparaît devant le tribunal, il renonce à répéter cette déclaration. Le quinquagénaire est accompagné d'un avocat, qui lui a apparemment conseillé de garder le silence afin de ne pas s'incriminer. Gisseh étant un ex-jungler, les juges de Celle s’étaient préparés à informer le témoin de son droit à garder le silence sur certains faits : "Il a droit à être informé de façon détaillée, conformément à l’alinéa 55 [celui qui, dans la loi allemande, définit le droit de garder le silence afin de ne pas s'auto-incriminer]", déclare le juge Günther avant d'inviter le témoin dans la salle d'audience. Mais il semble que la chambre ne s'attendait pas à ce qu'il refuse complètement de témoigner - une décision prise à la dernière minute, peut-être prise par Gisseh après avoir consulté son avocat le matin même.

En quittant la salle d'audience après quelques minutes seulement, Gisseh passe à côté de Lowe. Les deux anciens camarades, tous deux en tenue de sport décontractée, se murmurent quelques mots inintelligibles. Puis, un officier de la police fédérale allemande (BKA) est appelé pour résumer ce que Gisseh lui avait dit lors d'un interrogatoire, en mai 2021 : que Lowe et lui ont reçu une formation militaire par des Libyens à la fin des années 90 ; qu'ils ont ensuite été recrutés dans une "équipe de patrouille", mieux connue sous le nom de "Junglers" ; que Lowe était le seul chauffeur de l'équipe ; que lui, Gisseh, n'a jamais tué personne et a toujours remis en question la légalité de ces missions, raison pour laquelle il a perdu la confiance de ses supérieurs et a quitté l'armée en 2005 ; que Lowe lui a demandé pourquoi il était parti, lui disant que "tout va bien et que la paye est bonne" ; et que Lowe était une "personne décente et respectueuse, un bon musulman, qui ne se droguait pas, ne buvait pas et ne fumait pas".

Des déclarations différentes à la radio, à la police et au tribunal

Selon l'officier de police allemand, le témoin s'est cependant rétracté sur ce qu'il avait dit à la radio, à savoir qu'il avait été témoin du meurtre du journaliste Hydara et de la tentative de meurtre contre l'avocat Sillah. Lowe ayant été arrêté deux mois avant son interrogatoire par la police, Gisseh s’est peut-être inquiété. "Il a prétendu qu'il avait menti dans l'entretien à la radio pour rendre ses déclarations plus crédibles pour le public", explique l'officier du BKA au tribunal. La déclaration de Gisseh à la radio ressemble pourtant à un récit de première main. Il énumère les personnes qui se trouvaient dans la voiture avec lui - dont Bai Lowe -, le modèle de la voiture, qui a tiré sur Hydara et Sillah, et comment il a entendu les victimes crier. Mais dans son témoignage au BKA, "il a dit qu'il n'avait entendu parler de ces incidents que par des collègues et dans les médias, et qu'il a répété ce que Bai Lowe avait dit dans son entretien à la radio."

Devant la police allemande, il a déclaré qu'il ne pouvait pas avoir participé à l'assassinat d'Hydara, car on ne lui demandait plus de se joindre à de telles opérations à l'époque. Il a affirmé qu'ayant perdu la confiance de ses supérieurs, il n'était plus employé qu'à des tâches de bureau. Et lors de la tentative d'assassinat de Sillah, il a assuré qu'il se trouvait au mariage de son meilleur ami. A la question de la défense de savoir si la police fédérale avait vérifié ces informations, l'officier du BKA a répondu qu'ils n'avaient pas effectué de recherches supplémentaires sur cette question.

Il est "simplement assis dans la voiture"

Après tout, Gisseh n'a pas été interrogé en tant que suspect mais en tant que témoin. La procureure fédérale Schmidt confirme à la cour que, d'après ce qu'ils avaient compris de son entretien à la radio, Gisseh était "simplement assis dans la voiture" et qu'ils n'avaient donc eu aucun soupçon initial à son encontre lorsqu'ils l'ont convoqué pour l'interroger. Toutefois, a-t-elle ajouté, ils étaient prêts à changer son statut de témoin pour celui de suspect au cours de l'interrogatoire, si des informations pertinentes étaient fournies.

La procureure a évoqué le cas d'Eyad Al-Ghareib, l'officier syrien qui a été condamné à quatre ans et demi de prison par un tribunal allemand pour complicité de crimes contre l'humanité en Syrie. Il avait commencé comme témoin du BKA et était devenu un suspect au cours de son témoignage. L'accusation, cependant, ne s'en était aperçue qu'après son interrogatoire, et avait donc omis de l'informer de ses droits en tant que suspect. Cette erreur a fait l'objet d'une controverse tout au long du procès et a constitué l'une des lignes clés de la défense d'Al-Ghareib. Ce fil ténu entre témoin et suspect pourrait se manifester plus souvent à l'avenir dans les affaires de compétence universelle, en particulier lorsqu'elles s'appuient fortement sur des témoins de l’intérieur du crime, en raison de la distance géographique et souvent du temps passé par rapport à la scène et à la date du crime.