Quatre anciens combattants de l’UCK plaident une guerre « juste »

Cette semaine, alors que le Kosovo célébrait ses 18 ans d’indépendance, c’était au tour des accusés de s’exprimer devant le tribunal de La Haye. Les quatre anciens combattants de l’UCK ont tous plaidé non coupables avec force, et demandé leur acquittement.

Hashim Thaçi, Kadri Veseli, Rexhep Selimi et Jakup Krasniqi sont jugés devant les Chambres spécialisées du Kosovo (KSC) pour des crimes commis lors de la guerre d'indépendance du Kosovo. Image : montage de 4 photos au format vertical (portraits des accusés devant les KSC).
Hashim Thaçi, Kadri Veseli, Rexhep Selimi et Jakup Krasniqi étaient tous des personnalités de haut rang de l’UCK, l’Armée de libération du Kosovo, lors de la guerre d'indépendance menée il y a dix-huit ans contre la Serbie. Ils demandent au tribunal de La Haye chargé de les juger de ne pas "réécrire" l’histoire de leur lutte. Photos : © AFP
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« Les accusations ne tiennent pas. Je suis totalement innocent », déclare Hashim Thaçi devant la Chambre spéciale pour le Kosovo (KSC) à La Haye le 18 février, à l’issue d’un procès qui a duré près de trois ans. « Tout au long de ma vie, j’ai soutenu le peuple du Kosovo, défendant la liberté, la vie et la dignité. J’ai toujours été guidé par les idéaux occidentaux de démocratie, d’égalité et de justice ». Il demande aux juges de l’acquitter.

Thaçi et les trois autres accusés ont prononcé leurs dernières déclarations devant une salle d’audience comble. Les quatre anciens membres de l’Armée de libération du Kosovo (UCK) sont jugés pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, notamment persécution, emprisonnement, torture et meurtre.

Larmes et t-shirts de l’UCK

Selon le porte-parole des KSC, plus de 200 personnes ont demandé à assister à l’audience, alors que 67 places seulement étaient disponibles. Une vingtaine de journalistes kosovars ont envahi le centre des médias, se disputant les places pour couvrir l’événement en direct. À l’extérieur du tribunal, un groupe d’hommes tente d’obtenir une entrée de dernière minute. L’un d’eux porte un t-shirt sur lequel est imprimé le slogan « La liberté a un nom », frappé du logo de l’UCK. Dans la salle du public, la famille et les amis des accusés, ainsi que des politiciens kosovars, se lèvent lorsque Thaçi et ses coaccusés entrent dans la salle d’audience. Ils échangent des signes, le brouhaha est général. Les gardes rappellent le public à l’ordre et un silence de mort envahit la tribune pendant les 20 minutes que dure le discours de Thaçi. Certains ont leur tête entre leurs mains, d’autres essuient des larmes.

Dans ses conclusions finales du 9 février, la procureure spéciale Kimberly West a requis une peine de 45 ans d’emprisonnement pour chacun des accusés. L’accusation estime que l’UCK disposait d’une chaîne de commandement bien structurée et que les accusés faisaient partie d’une entreprise criminelle commune dont le but était de contrôler l’ensemble du Kosovo, et qu’ils ont commis des crimes contre des opposants présumés pour atteindre cet objectif. Selon les procureurs, ils portent une responsabilité à la fois individuelle et en tant que responsables hiérarchiques dans le meurtre de plus de 100 personnes et les mauvais traitements infligés à des centaines d’autres dans des camps de détention au Kosovo et dans le nord de l’Albanie, entre mars 1998 et septembre 1999 au moins.

Hashim Thaçi, Kadri Veseli, Rexhep Selimi et Jakup Krasniqi étaient tous des personnalités de haut rang de l’UCK qui sont ensuite devenues des figures politiques importantes au Kosovo. Thaçi a occupé les fonctions de Premier ministre, de ministre des Affaires étrangères et de président du Kosovo entre 2008 et 2020, date à laquelle il a démissionné pour se défendre devant la Cour. Les crimes dont on les accuse auraient été commis dans le contexte de la guerre d’indépendance menée en 1998-1999 par les Albanais de souche contre la Serbie, qui contrôlait la région. La plupart des 13 000 personnes qui ont perdu la vie pendant la guerre étaient d’origine albanaise. Un million d’autres ont été chassées de leurs foyers.

18e anniversaire de l’indépendance du Kosovo

À la veille des conclusions finales de la Cour, des milliers de personnes étaient rassemblées à Pristina, la capitale du Kosovo, pour soutenir Thaçi et les autres anciens combattants, alors que le pays célébrait le 18e anniversaire de son indépendance.

Ce tribunal pour le Kosovo a été créée en 2015 par le Parlement kosovar sous la pression des alliés occidentaux afin de juger les anciens combattants de l’UCK. « Nous avons confié cette institution à l’Union européenne, et nous estimons que le moment est venu pour elle de garantir la protection des droits fondamentaux des accusés, mais aussi l’intégrité fondamentale de la justice », déclare l’ambassadeur du Kosovo à La Haye, Dren Doli, à Justice Info après l’audience, à laquelle il assiste aux côtés de son homologue albanais. Lui aussi fait valoir que selon lui, la « version de la vérité » présentée par l’accusation présente « d’énormes divergences avec la réalité de ce qui s’est passé au Kosovo pendant la guerre ».

« Des opérations militaires ordinaires et légitimes »

Lors de leurs plaidoiries finales, tous les avocats de la défense ont demandé l’acquittement de leurs clients. Le 11 février, l’avocat de Thaçi, Luka Mišetić, a nié toute conduite criminelle : « Ce procès qui a duré près de trois ans était un test pour l’accusation, et l’accusation a échoué. La présomption d’innocence de M. Thaçi demeure ». Prenant la parole après lui, l’avocat de Veseli, Rodney Dixon, a qualifié l’accusation de « chasse à la perdrix ». Dixon a déclaré que sur les 260 fois où Veseli est mentionné dans le mémoire final de l’accusation, à part « une poignée d’allégations non fondées », il n’y a aucune preuve qu’il ait « commis un acte criminel ou illégal. Ce sont des activités militaires ordinaires et légitimes ».

Lors de ses conclusions finales le 18 février, Geoffrey Roberts déclare, les deux mains posées sur le pupitre, que pour chaque allégation portée contre son client Selimi, « les arguments de l’accusation se sont révélés insuffisants ». Aidan Ellis, l’avocat de Krasniqi, fait valoir pour sa part qu’il n’y a aucune preuve que Bislim Zyrapi, qui pour la défense était le chef d’état-major de l’UCK, était subordonné à son client.

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« La seule personne qui faisait des plans était Milosevic »

« Au début de l’année 1998, j’étais étudiant à l’université de Zurich. Je ne faisais pas de plans pour prendre le contrôle du Kosovo. Je faisais des plans pour préparer mes examens », martèle Thaçi d’une voix ferme aux juges. « La seule personne qui faisait des plans était Slobodan Milosevic. Des plans pour un nouveau génocide au Kosovo ». Il précise que c’est à la vue des massacres qui se déroulaient au Kosovo, qu’il a décidé de revenir au printemps de cette année-là. « L’accusation prétend que le but était de prendre et d’exercer le contrôle du Kosovo. Non seulement cela est totalement faux et absurde, mais c’est aussi profondément offensant », déclare-t-il en albanais. « Je ne suis pas revenu risquer ma vie pour le contrôle ou le pouvoir. Je suis revenu dans mon pays natal, risquant ma vie pour la liberté et la paix. »

Thaçi souligne que la coopération avec l’Occident a été essentielle pour obtenir la liberté. « Ils nous ont aidés précisément parce qu’ils savaient qui nous étions et quels étaient nos objectifs. Je n’aurais mis en péril cette alliance à aucun prix et en aucune circonstance, car cela aurait compromis la liberté même du Kosovo ». Thaçi précise que l’Occident examinait de façon minutieuse leur conduite des combats. « Le seul pouvoir dont je disposais était celui de ma voix », ajoute-t-il, expliquant qu’il l’a utilisé « pour promouvoir une société multiethnique et tolérante dans mon pays ». Thaçi rejette les allégations selon lesquelles les combattants albanais du Kosovo auraient prélevé des organes, les qualifiant de « propagande russe et serbe ».

Justice pour une « guerre juste »

Se levant à son tour, Veseli déclare que pendant son enfance au Kosovo, lui et sa famille « vivaient constamment sous la persécution de l’État serbe ». Se tenant droit, il parle sans hésitation. « J’étais étudiant lorsque l’autonomie du Kosovo a été abrogée et que l’université a été attaquée par les forces serbes », rappelle-t-il. Après être parti en Suisse à la recherche d’une « vie normale », Veseli retourne au Kosovo au début de l’année 1998, alors que les attaques des forces serbes s’intensifient. « Il n’existe aucune preuve indiquant que j’ai commis un crime ».

Dans son discours, Selimi estime que les peines de 45 ans requises par l’accusation sont « extrêmement sévères » et « si longues qu’elles visent en réalité à nous empêcher définitivement de retourner dans notre propre pays ». Veseli, qui salue ses amis et sa famille en entrelaçant ses doigts pour former l’aigle albanais, symbole de l’UCK, regarde à plusieurs reprises vers la salle du public. « Ces cinq années n’ont pas été faciles pour nous, ni insignifiantes pour l’histoire de notre pays. Néanmoins, que tout cela serve de bonne occasion pour que justice soit faite ». Il espère que les juges ont compris que la guerre de l’UCK était « juste », et s’insurge : le procureur veut mettre les deux parties au conflit sur un pied d’égalité : « La guerre de libération de l’UCK ne peut être assimilée à celle d’un État meurtrier comme la Serbie ». Pour Selimi, il s’agit d’une « tentative de réécrire l’histoire ».

« Une histoire humaine façonnée par l’espoir et la nécessité »

Se levant en dernier, Krasniqi déclare que « l’injustice de cette affaire est inscrite dans l’acte d’accusation lui-même ». L’homme de 75 ans assure de sa voix lente et posée qu’il n’est pas le personnage décrit par l’accusation : « Je ne possédais pas le pouvoir, le commandement ou les fonctions que cette affaire m’attribue ». Il poursuit en soulignant que le Kosovo « n’a jamais cherché à détruire une autre nation, une autre ethnie ou une autre religion. Nous nous sommes battus uniquement pour la vie, la liberté, la démocratie, l’égalité et la justice, et non pour contrôler un territoire à des fins de domination, par cupidité ou pour en tirer des profits criminels. Notre objectif était de rendre le Kosovo à son peuple, à tout son peuple ». Il conclut que les preuves ne témoignaient pas d’une « entreprise criminelle, mais bien au contraire d’une histoire humaine façonnée par l’espoir et la nécessité ».

Les propos de Krasniqi marquent la fin de sept journées de plaidoiries finales. S’exprimant le 11 février, l’avocat de la défense de Thaçi, Luka Mišetić, affirme aux juges que l’accusation n’a pas satisfait à « sa lourde charge de la preuve ». Un rire retentit d’ailleurs dans la salle d’audience à moitié pleine, lorsque Mišetić déclare que « l’examen des conclusions finales de l’accusation revient à lire une critique de film écrite par quelqu’un qui n’a pas vu le film ».

Selon le dossier d’accusation, la politique visant les opposants aurait été activement mise en œuvre par le biais de déclarations publiques et de communiqués de presse, fait valoir Mišetić. De telle manière qu’elles étaient « facilement accessibles » à ceux qui observaient de près le Kosovo à l’époque, tels que l’ancien porte-parole du département d’État américain James Rubin et l’ancien commandant suprême des forces alliées de l’Otan pour l’Europe Wesley Clark. Mais aucun des deux, venus témoigner dans le procès pour la défense, n’ont vu « d’incitation au crime ou d’intention criminelle commune », souligne Mišetić. « La communauté internationale a-t-elle mis 20 ans à découvrir la propagande nationaliste des Serbes de Bosnie et du régime Milosevic ? Bien sûr que non ».

Selon la défense, les preuves documentaires n’impliquent pas non plus Thaçi. « Il n’existe aucun ordre de sa part suggérant la détention et le mauvais traitement des soi-disant opposants. Il n’existe aucun ordre de Thaçi aux auteurs des crimes cités dans le dossier. Il n’existe aucun témoignage des auteurs des crimes concernant Thaçi ». Mišetić ajoute qu’il n’existe « aucune preuve crédible » que Thaçi ait rédigé des communiqués, ni d’ailleurs que « des communiqués de l’UCK aient contribué de manière significative à l’un des crimes visés dans l’acte d’accusation ».

Mišetić rejette également l’idée selon laquelle il y aurait eu une entreprise criminelle impliquant l’état-major général pour prendre le contrôle du Kosovo. Il se réfère aux témoignages de hauts responsables de l’UCK et se concentre sur le témoignage de Bislim Zyrapi en 2024, qui déclare ne pas avoir connaissance « d’une politique de l’état-major général visant les collaborateurs ou d’une implication de Hashim Thaçi dans une telle politique ». Pendant la majeure partie de la période couverte par l’acte d’accusation, Zyrapi était le chef des opérations et le chef de l’état-major de l’UCK, précise Mišetić.

Au cours de ses déclarations, l’accusation avait évoqué plusieurs incidents clés dans lesquels Thaçi aurait été directement impliqué. L’un d’eux concernait l’arrestation, la détention et l’intimidation de 13 membres d’une délégation parlementaire qui effectuaient une visite humanitaire à Qirez/Cirez. La défense estime que cette détention ne s’inscrivait pas dans le cadre d’une attaque généralisée et systématique contre des civils, mais qu’il s’agissait plutôt d’une exception, justifiée par le fait que « l’UCK avait des raisons militaires d’arrêter la délégation et d’interroger ses membres ». L’UCK craignait que la délégation ne vienne à l’improviste encourager à la reddition et la défense précise que, dans d’autres cas, ils avaient autorisé d’autres visites politiques.

Une autre allégation clé concerne la détention de deux journalistes serbes. Selon Mišetić, ils n’ont été détenus que parce qu’ils étaient considérés comme des combattants potentiels. L’avocat déclare que l’un des deux était un paramilitaire serbe connu pour avoir participé aux guerres de Croatie et de Bosnie et qu’il était soupçonné d’être un passeur armé.

Mišetić rejette également l’argument de l’accusation selon lequel Thaçi aurait tenté de prendre le contrôle grâce à sa position de Premier ministre du gouvernement provisoire du Kosovo. Il ajoute que le gouvernement avait été créé à la demande des pays occidentaux. La défense estime qu’il n’y a aucune preuve indiquant que Thaçi était directement responsable de la nomination de personnes et de l’incitation à commettre des crimes, et qu’il avait un contrôle réel sur la vague de violence et de représailles qui a eu lieu à l’été 1999, lorsque les Serbes ont été contraints par l’Otan de retirer leurs forces militaires.

« L’accusation vous demande de réécrire l’histoire »

« L’accusation vous demande en fait de dire au monde entier que vous allez réécrire l’histoire de la guerre du Kosovo en vous basant presque exclusivement sur des déductions », martèle Mišetić devant les juges. Les personnes présentes dans la salle du public approuvent par des gestes tandis que le procureur West fronce les sourcils, une main posée sur la table. « Il n’existe aucune preuve directe à l’appui de leur allégation d’un objectif criminel commun », conclut l’avocat.

Les juges disposent désormais d’au moins 90 jours pour rendre leur verdict. Le procès a débuté en avril 2023 et a vu plus de 130 témoins défiler à la barre au cours de 227 audiences, auxquels s’ajoutent les déclarations écrites de plus de 130 autres témoins. 155 victimes participent actuellement à l’affaire.

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