Hiver 2014, détachement du secteur sud, quartier d’Al-Tadamon, Damas.
« Finissez-les. »
C’est par ces mots que le commandant des Forces de défense nationale dans la partie sud de la capitale syrienne, une milice pro-Assad, met fin à la conversation, en mettant une Kalachnikov dans les mains d’Abu al-Layth, se souvient ce dernier. L’homme baisse les yeux vers les trois prisonniers ligotés à ses pieds.
« Je les ai reconnus immédiatement », dit-il.
Ces trois hommes étaient des combattants de l’Armée syrienne libre, un groupe armé d’opposition au régime de Bachar al-Assad. À peine un an plus tôt, en 2013, ils avaient fait irruption chez lui, raconte-t-il. Son frère et lui avaient été enlevés et retenus captifs pendant deux mois, pris pour cible en raison de leur appartenance religieuse alaouite. Pendant leur captivité, ils seront torturés avant d’être finalement libérés dans le cadre d’un échange de prisonniers.
Lorsque les deux frères rentrent chez eux, ils ne sont plus les mêmes. Le plus jeune a subi des lésions cérébrales irréversibles, tandis qu’Abu al-Layth, ingénieur à la compagnie d’électricité nationale, porte désormais les armes dans les rangs des Forces de défense nationale.
« Je n’y ai pas vraiment réfléchi à l’époque », dit-il. « Tout ce que je voulais, c’était les empêcher d’atteindre ma famille et de venger mon frère. » Il marque une pause avant d’ajouter : « Il y avait beaucoup de gens comme moi. »
Al-Layth raconte avoir bien connu Amjad Youssef après avoir rejoint les Forces de défense nationale. Youssef était sergent-chef au sein des services de renseignement militaire, branche de sécurité n° 227. « Nous avions l’habitude de nous retrouver à Al-Tadamon, dans un endroit connu sous le nom de “Bureau de la sécurité” », se souvient-il. « C’est là que nous échangions des informations et recevions des instructions du commandant de secteur, qui recevait lui-même ses ordres du commandant en chef des Forces de défense nationale, rattachées à la Garde républicaine. »
Selon Al-Layth, Youssef a changé après la mort de son jeune frère, en 2013. « Après la mort de son frère, Amjad était rongé par la soif de vengeance », explique Al-Layth. « Rien ne semblait jamais pouvoir étancher cette soif. Même tous les ordres d’exécution qui lui étaient confiés ne suffisaient pas. Il pleurait comme un enfant chaque fois qu’il parlait de son jeune frère. D’une certaine manière, il considérait la mort de son frère comme une injustice personnelle qui devait être vengée. »
Le massacre de Tadamon
Le massacre de Tadamon a eu lieu le 16 avril 2013 dans ce quartier de Damas, une zone alors sous le contrôle des forces gouvernementales syriennes. Ce massacre est resté méconnu pendant près de neuf ans, jusqu’en avril 2022, date à laquelle The Guardian a publié des vidéos montrant des agents de sécurité et des miliciens pro-gouvernementaux en train d’exécuter des civils aux yeux bandés et de jeter leurs corps dans une grande fosse, avant d’y mettre le feu. Les chercheurs qui ont ensuite analysé ces images ont identifié au moins 41 victimes parmi les meurtres filmés, tandis que les preuves recueillies au cours de l’enquête suggéraient que ces vidéos ne documentaient qu’une petite partie d’un ensemble plus vaste d’exécutions menées dans la région. Ces images ont attiré l’attention internationale et sont devenues l’un des témoignages visuels les plus largement documentés des atrocités de guerre commises en Syrie. Sur la base de ces vidéos, Youssef a été identifié comme le principal auteur de ces faits.
Interrogé sur le massacre d’Al-Tadamon, Al-Layth affirme « qu’il ne s’agissait que d’une opération d’exécutions » menée pendant la guerre. « Il y en a eu beaucoup d’autres dont personne n’a jamais eu connaissance », notamment à al-Joura et dans une zone située derrière la boulangerie automatique du quartier – ces deux lieux se trouvant dans le quartier d’Al-Tadamon.
Abu al-Mawt, un autre ancien membre des Forces de défense nationale, raconte qu’il n’avait que 17 ans lorsqu’il a rejoint la milice, en 2013. « Les disparitions faisaient partie du quotidien dans le quartier », se souvient-il. « On emmenait les gens depuis les postes de contrôle de sécurité jusqu’aux lignes de front et on les forçait à creuser des tranchées. On appelait ça sukhra », une forme de travail forcé où les civils étaient contraints de travailler sans être rémunérés.
Selon Al-Mawt, ceux qui étaient emmenés pour la sukhra étaient souvent des civils enlevés contre leur gré et envoyés travailler près de zones de combat actives. « La même chose m’est arrivée », dit-il. « Après cela, je me suis porté volontaire pour les Forces de défense nationale, afin de me protéger. » Il ajoute que beaucoup de ceux qui avaient été emmenés pour la sukhra ne sont jamais revenus. « On nous a dit que des tireurs d’élite les avaient tués. »
Puis, en décembre 2024, le régime d’Assad est tombé.
L’arrestation d’Amjad Youssef
Le 24 avril 2026, le ministère syrien de l’Intérieur a annoncé l’arrestation d’Amjad Youssef. Après son arrestation, Youssef a admis lors de son interrogatoire avoir procédé aux exécutions filmées dans les images du massacre d’Al-Tadamon. Il a déclaré avoir agi sans en recevoir l’ordre, par vengeance personnelle suite à la mort de son frère.
Al-Layth réfute cette version des faits. « Ce n’est pas vrai », affirme-t-il. « Les ordres venaient du commandant de secteur, agissant sur instruction de commandants de rang supérieur. L’objectif était de terroriser les civils et de les éloigner de l’opposition. » Selon lui, la déclaration de Youssef vise soit à protéger un supérieur hiérarchique, soit a été faite sous la contrainte. Il affirme également que les personnes désignées pour procéder aux exécutions avaient été soigneusement choisies. « Ils choisissaient soit des extrémistes, comme Najib al-Halabi [l’un des principaux complices de Youssef dans le massacre, qui aurait été tué par la suite], que je considérais comme mentalement instable, soit des personnes comme Amjad Youssef, qui avaient des motivations personnelles les rendant moins susceptibles de trahir le système et plus enclines à se retrouver impliquées dans ses crimes. »
« C’est ce qu’ils attendaient de moi », dit-il. « Ils voulaient faire de nous des criminels guidés par nos émotions. »
Aujourd’hui, plus d’une décennie plus tard, les nouvelles autorités syriennes affirment vouloir rendre justice pour les crimes commis pendant la guerre. Après l’effondrement du régime d’Assad, elles ont lancé une vaste campagne d’arrestations visant d’anciens officiers militaires, des responsables des services de renseignement et des membres de milices accusés d’être impliqués dans des crimes de guerre et de graves violations des droits de l’homme pendant le conflit qui a débuté en 2011.
Autres arrestations
Plusieurs arrestations ont été signalées en lien avec la tristement célèbre prison de Sednaya, depuis longtemps associée aux détentions, tortures et exécutions. Mohammad Kanjo Hassan, ancien chef des tribunaux militaires de campagne, qui rendaient des jugements expéditifs en dehors du système judiciaire ordinaire et se sont rendus tristement célèbres pour avoir prononcé des condamnations à mort à l’issue de procédures inéquitables, a été arrêté en décembre 2024. Il est accusé d’avoir prononcé des condamnations à mort en masse et d’avoir supervisé des exécutions. Aws Saloum, un ancien gardien de prison, a été arrêté en janvier 2025 pour des allégations de torture et d’assassinats de détenus. Mohammad Nour al-Din Shalloum, un ancien agent de surveillance, a également été arrêté en janvier 2025 ; il est accusé d’avoir mis hors service des caméras de surveillance et d’avoir participé à des actes de maltraitance ainsi qu’à la dissimulation de preuves. En octobre 2025, Akram Salloum al-Abdullah, ancien commandant de la police militaire à Sednaya, a été arrêté pour des faits liés à des exécutions et au traitement des cadavres.
Les arrestations ont également concerné des membres de milices pro-gouvernementales et de divisions militaires. Saher al-Naddaf, un commandant de milice, a été arrêté en janvier 2025 pour son implication présumée dans des exécutions sur le terrain. Bashar Mahfouz, un commandant de la 25e division, a été arrêté en mars 2025 et est accusé d’avoir mené des raids contre des civils avant de former par la suite un groupe armé impliqué dans des enlèvements et des vols. Shadi Mahmoud, ancien officier des services de renseignement de la branche 277, a été arrêté en mars 2025 pour avoir présumément coordonné des opérations armées. Mohammad Jawdat Shahada, également lié à la 25e division, a été arrêté en avril 2025, accusé d’avoir participé à des massacres et à la désacralisation de dépouilles.
D'anciens officiers des services de renseignement ont également été visés par ces vagues d'arrestations. Atif Najib, ancien chef de la Sécurité politique à Deraa, a été arrêté en janvier 2025, accusé d’avoir arrêté et torturé des manifestants en 2011. Son procès vient de s'ouvrir. Mohammad al-Shaar, ancien ministre de l'Intérieur, a été arrêté en février 2025, accusé d'avoir supervisé les systèmes de détention et de répression à l'échelle nationale. Ibrahim Huweija, ancien chef des services de renseignement de l’armée de l’air, a été arrêté en mars 2025 et est accusé d’implication dans des assassinats politiques et de répression à grande échelle. Parmi les autres arrestations, citons celle de Qusai Ibrahim en octobre 2025, celle de Naif Saleh Dargham le même mois au sujet de décisions rendues par des tribunaux militaires, et celle de Youssef Suleiman al-Hassan en avril 2026 pour des opérations de sécurité alléguées dans les régions côtières.
Des personnalités de haut rang et des officiers de l’armée de l’air figurent aussi parmi les détenus. Salim Iskandar Tarraf, ancien commandant de la Garde républicaine, a été arrêté en mai 2025. Wassim al-Assad et Nimr Badi al-Assad, tous deux parents de l’ancien président, ont été arrêtés en 2025 pour des chefs d’accusation liés à des réseaux armés et à des activités criminelles. Riyad Hamdou al-Shahada, ancien chef de la Sécurité politique à Damas, a été arrêté en juillet 2025. En mai 2026, les autorités ont annoncé l’arrestation de Wasel Al-Owaid, ancien chef d’état-major adjoint, et de Jayez Hamoud al-Mousa, ancien chef d’état-major de l’armée de l’air.
Parallèlement, parmi les arrestations liées à l’armée de l’air figurent celles d’Abdul Wahab Othman en mars 2025, accusé d’avoir dirigé des bombardements aériens, de Suleiman Dioub en mars 2026 pour des activités liées aux milices, de Ghith Mohammad Shahin en avril 2026 pour des opérations d’artillerie, et d’Ibrahim Mahla, dont l’arrestation a été confirmée en mai 2026 dans le cadre de cette même campagne de grande envergure.
Un cadre juridique controversé
Si ces arrestations ont été saluées par de nombreuses victimes comme une avancée très attendue pour que justice soit rendue, elles ont également soulevé de nouveaux débats. Les voix critiques soulignent le rôle encore flou de la Commission nationale pour la justice transitionnelle (NCTJ), créée par décret présidentiel en mai 2025, ainsi que les débats persistants sur la manière dont les anciens responsables du régime devraient être poursuivis. Le procès en cours d’Atif Najib est devenu l’un des premiers tests majeurs de ce processus.
En l’absence d’une loi globale sur la justice transitionnelle, la législation syrienne ne comporte toujours pas de dispositions claires définissant les crimes contre l’humanité, les crimes de guerre et le génocide. Les critiques pointent également les lois promulguées sous l’ancien gouvernement, qui accordaient aux membres des services de sécurité une large protection contre les poursuites pour des crimes commis dans l’exercice de leurs fonctions.
S’exprimant lors d’une conférence à Damas, le 14 juin 2026, l’avocat et spécialiste du droit pénal international Almoutassim al-Kilani observe que le cadre juridique actuel pourrait s’avérer insuffisant pour poursuivre de tels crimes. « En vertu des lois actuellement en vigueur, les homicides, qualifiés de crimes, sont prescrits au bout de 10 ans, tandis que les actes de torture, qualifiés de délits, sont prescrits au bout de 5 ans », explique-t-il, soulignant que des infractions telles que l’homicide volontaire sont soumises à des délais de prescription en droit syrien, alors que les faits pour lesquels Najib est poursuivi remontent à 2011. « Cela fait également craindre que les auteurs de ces crimes puissent échapper à toute responsabilité », ajoute-t-il.
Les autorités judiciaires ont défendu leur approche. Fakhr al-Din al-Aryan, président de la quatrième chambre criminelle de Damas, a déclaré à la cour que les procès se déroulent conformément au droit national syrien, tout en s’appuyant directement sur le droit international coutumier et les traités internationaux pour les violations graves. Selon le tribunal, l’acte d’accusation s’appuie sur le principe selon lequel les crimes internationaux ne devraient pas être soumis à des délais de prescription.
Dans une analyse juridique, le Réseau syrien pour les droits de l’homme (SNHR), une ONG, met en question le fait que le tribunal se fonde sur la Convention de 1968 sur l’imprescriptibilité des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, soulignant que la Syrie n’est pas partie à ce traité.
Tensions au sein de la société
Dans les jours qui ont suivi l’arrestation de Youssef, les réseaux sociaux ont été inondés de discussions concernant d’autres crimes attribués à d’anciens responsables de la sécurité et chefs de milices. Parmi les sujets les plus largement partagés figure à nouveau le débat sur la disparition de la médecin syrienne Rania al-Abbasi, de son mari et de leurs six filles, arrêtés en 2013 et qui n’ont jamais été revus depuis. Des accusations en ligne liant Youssef à cette affaire ont largement circulé, attisant un peu plus la colère du public.
Dans certaines régions, l’appel à la justice pénale semble s’être mêlé à des tensions sectaires. Des informations ont fait état d’attaques visant des villages alaouites dans certaines parties de Homs et de la plaine d’al-Ghab, tandis que des manifestations dans d’autres villes réclamaient l’écartement des partisans de l’ancien régime de la vie publique. À Alep, des tracts menaçants visant des collaborateurs présumés ont circulé dans certains quartiers. À Deir ez-Zor et à Idlib, des manifestations ont dénoncé ce que les manifestants ont qualifié de réhabilitation de personnalités associées à l’ancien gouvernement, notamment des hommes d’affaires et d’anciens chefs de milices qui ont récemment refait surface dans la vie publique.
D’autres se demandent si le processus judiciaire en cours est conçu pour traiter les crimes commis par toutes les parties au conflit, ou principalement ceux attribués à l’ancien gouvernement. Ce débat reflète des divergences plus larges sur la manière dont la Syrie devra trouver un équilibre entre la justice, la réconciliation et la stabilité sociale, après plus d’une décennie de guerre.
Pour Abu al-Layth, ces questions ont un écho très personnel. Il se souvient s’être tenu debout devant les trois prisonniers ligotés à Tadamon. « Je les ai regardés et je me suis souvenu de mon frère, de ses filles et de notre maison incendiée », raconte-t-il. « J’ai ressenti une colère immense. » Pourtant, il affirme n’avoir jamais appuyé sur la gâchette. Au lieu de cela, il a rendu la mitraillette à son commandant. « Je lui ai dit que je ne voulais pas le faire. J’ai dit que je les laisserais aux mains de la justice. » Refuser cet ordre a eu son prix. Il raconte avoir été écarté des missions sur le front et avoir perdu la confiance de ses supérieurs. Après la chute d’Assad, il a envisagé de se rendre aux nouvelles autorités, convaincu de n’avoir jamais participé à des meurtres. Mais après les violences qui ont secoué la côte syrienne en début d’année, il s’est enfui au Liban avec sa famille. Assistant depuis son exil à l’arrestation de Youssef, il dit ne pas savoir à quoi ressemblera la justice. « J’avais l’habitude de dire à mes anciens collègues de se rendre », explique-t-il. « Si les dirigeants sont disculpés et que la responsabilité retombe sur les subalternes, beaucoup penseront qu’ils n’ont plus rien à perdre. »
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