Un peintre ukrainien, la création de Nova Kakhovka et une galerie pillée

4 ans après l'invasion de l'Ukraine par la Russie, un regard sur la guerre contre le patrimoine culturel. La Russie est accusée du pillage des œuvres d'art. Un crime considéré comme une tentative directe d'éliminer l'identité ukrainienne.

Les oeuvres d'art (peintures) d'Albin Havdzynskyi ont été pillées par les Russes en Ukraine, en 2022. Photo : peinture d'Havdzynskyi intitulée 'La construction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka' montrant un ouvrier au travail, au premier plan, ainsi qu'un élément de l'usine en arrière-plan.
La construction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka, par Albin Havdzynskyi. Photo : © Archives de Linda Strautman
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Albin Stanislavovych Havdzynskyi est né en 1923 dans le village de Bobryk Pershyi, district de Liubashivsky, région d'Odessa. Alors qu’il a 5 ans, sa famille est spoliée de ses biens et contrainte de déménager à Odessa, où il vivra toute sa vie. Il s'y établit en tant qu'artiste et devient un peintre paysagiste ukrainien renommé, spécialisé dans la peinture de genre et le portrait.

En 1950, après avoir obtenu son diplôme de l'École d'art d'Odessa, Havdzynskyi se rend sur le chantier de la centrale hydroélectrique de Kakhovka. Il y crée une série d'œuvres consacrées à la construction de la centrale, mais fixe également sur toile la destruction de Velykyi Luh, la capitale spirituelle de la Sitch zaporogue, un État semi-autonome de cosaques entre le 16e et le 18e siècle.

La construction de la centrale de Kakhovka dure de 1950 à 1955 dans le cadre de la « Grande construction communiste », conçue pour mettre en œuvre l'ambitieuse initiative de Staline du « Grand plan de transformation de la nature ». Le projet comprend des centrales hydroélectriques à grande échelle, des systèmes d'irrigation et des canaux navigables, mais il a pour conséquence l'inondation de terres d'une valeur historique unique.

En 1961, Havdzynskyi reçoit le titre de citoyen d'honneur de la nouvelle ville de Nova Kakhovka. Une galerie d'art est fondée le 4 novembre 1967 en tant que département artistique du musée local de Kherson. L'artiste fait don de l'ensemble de ses 300 peintures à la ville de Nova Kakhovka, et celles-ci deviennent le cœur de la nouvelle galerie d'art qui sera finalement baptisée en son honneur, en 2003, alors qu'il est encore en vie.

Mais lors de l'occupation russe de Nova Kakhovka, en 2022, la galerie d'art est pillée et les œuvres d'artistes qui y étaient conservées depuis des décennies sont emportées par les Russes vers une destination inconnue.

L’artiste Albin Havdzynskyi photographié en noir et blanc dans une galerie d'art (peintures et sculptures en arrière-plan), entouré de femmes et d'hommes, avec qui il semble discuter.
L’artiste Albin Havdzynskyi lors du vernissage de son exposition intitulée « Centrale hydroélectrique de Kakhovka », en 1961. Photo : © archives de Linda Strautman

L'œuvre de sa vie

L'équipe éditoriale de Syla Hromad a rencontré la petite-fille de l'artiste, Linda Strautman, historienne de l'art qui a fondé une petite galerie dans le centre d'Odessa, où elle conserve certaines des œuvres de son grand-père, un autoportrait et des photos d'archives. Elle décrit son grand-père comme un homme dont la vie et l'œuvre reflètent les tragédies historiques du peuple ukrainien sous le régime soviétique.

Le premier dessin de Havdzynskyi a été publié avant la Seconde Guerre mondiale dans un magazine soviétique alors qu'il avait 15 ans. Mais il a consacré la plupart de ses peintures à ce qu'on a appelé la « construction du siècle » : celle de la centrale hydroélectrique de Kakhovka. D'une certaine manière, il est devenu le chroniqueur de cette construction, documentant chaque étape de son développement. « Au début des années 1960, la photographie couleur n'existait pas, la construction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka ne peut donc être vue que dans les peintures d'Havdzynskyi : des machines, des tuyaux qui, fait intéressant, étaient déjà rouillés lorsqu'ils ont été installés et ont été peints plus tard. Il a capturé cet événement sur toile », raconte Strautman.

En fait, Havdzynskyi est arrivé sur le chantier de la centrale avant même qu'elle ne soit construite, dans les années 1940. À cette époque, il y avait un village appelé Kliuchove, et il a donc commencé à peindre la région avant même le début des travaux. « Ses premières peintures remontent à 1949, lorsque les premières maisons en bois pour les dirigeants du parti et les baraquements pour les ouvriers étaient en construction. C'est ainsi que la ville de Nova Kakhovka a été fondée », explique Strautman.

Selon les historiens, le régime soviétique n'a jamais tenu compte des pertes humaines. Les gens étaient contraints de travailler gratuitement ou pour un salaire dérisoire. Strautman se souvient que, d'après les récits de Havdzynskyi, parmi les constructeurs de la centrale électrique se trouvaient des prisonniers de guerre allemands et des prisonniers politiques qui avaient été amenés de force dans la région de Kherson. Beaucoup d'entre eux, incapables de supporter la charge de travail, les mauvaises conditions et la faim, seraient morts pendant la construction. Strautman explique que son grand-père n'osait en parler qu'à voix basse, car il « craignait Staline » jusqu'à la fin de sa vie. « Des incidents ont eu lieu au cours desquels des personnes sont tombées dans le barrage pendant la construction, mais personne ne les a recherchées par la suite, si bien que des ossements humains ont continué à être retrouvés sur les plages locales jusqu'à récemment », explique-t-elle. « C'était le prix élevé de la construction, que beaucoup de gens connaissaient mais dont ils ne parlaient pas. »

« En 2003, la collection d'œuvres d'art s'est enrichie lorsque mon grand-père a fait don de 63 autres tableaux au musée. Ces œuvres dataient de différentes périodes et représentaient des paysages de Pologne, de Grande-Bretagne et d'Allemagne. D'autres ajouts à la collection sont venus d'œuvres apportées par des habitants de la région, qui avaient conservé ses premières esquisses. Je ne connais aucun autre artiste qui ait eu une galerie d'art portant son nom de son vivant. Il en était très touché », se souvient la petite-fille de l'artiste.

Le pillage

Strautman est critique vis-à-vis de la gestion de la galerie avant l'invasion russe. « La plupart des peintures [de Havdzynskyi] étaient conservées dans un entrepôt. Lorsque nous nous rendions à Nova Kakhovka, nous voyions 20 à 30 œuvres encadrées accrochées aux murs, tandis que toutes les autres, environ 200 peintures de petit format, étaient conservées à part. Elles étaient stockées, recouvertes de papier, certaines de carton, de toile ; et parmi elles se trouvaient des miniatures uniques, de très petite taille, mais représentant la ville, le fleuve Dnipro et tout ce qui était en cours de construction. N'importe quel musée dans n'importe quel pays du monde envierait de telles peintures », déclare Strautman.

Dès les premiers jours de la guerre totale [en février 2022], Nova Kakhovka tombe sous occupation russe. La galerie d'art Havdzynskyi reste intacte pendant les bombardements de la région de Kherson, mais elle cesse de fonctionner. Puis, le 1er novembre 2022, les Russes pillent la collection de peintures et emportent les œuvres vers une destination inconnue, comme l'a rapporté le conseil municipal. Des témoins ont déclaré à Strautman que l’occupant avait emporté toutes les œuvres sans se soucier de leur conservation ou de leur intégrité. « Ils ne les ont même pas emballées, ils les ont simplement jetées à l'arrière d'un camion, d'après ce que m'ont dit des gens. Le moindre contact pouvait déchirer ou perforer les toiles, mais personne ne s'en souciait, ils ont tout emporté. »

Après la libération de Kherson, en juin 2023, les Russes font sauter la centrale hydroélectrique de Kakhovka afin de perturber l'offensive des forces armées ukrainiennes, détruisant ainsi le barrage. Près de 70 ans après la construction de la centrale, l'histoire des villages ukrainiens inondés se répète. La petite-fille de l'artiste est convaincue que si la collection de la galerie était restée à Nova Kakhovka, elle n'aurait pas échappé à la destruction causée par les inondations.

Les peintures de Havdzynskyi refont surface à Moscou

En 2024, les peintures de Havdzynskyi réapparaissent soudainement à Moscou, lors d'une exposition dans les bureaux de Transneft, la société pétrolière russe contrôlée par l'État. C'est ce que rapporte le Centre pour le journalisme d'investigation. Parmi les personnes présentes sur la photo, les journalistes reconnaissent Volodymyr Bodelan, le fils du chef du parti et ancien maire d'Odessa, Ruslan Bodelan, qui a fui l'Ukraine en 2014. (En 2016, les autorités ukrainiennes ont émis un mandat d'arrêt contre Bodelan pour négligence dans l'exercice de ses fonctions, ayant entraîné la mort de plusieurs personnes.) Bodelan Jr. est désormais représentant de l'administration d'occupation de la région sur la rive gauche de Kherson, aux côtés dudit « Gauleiter » Volodymyr Saldo, et se vante des reliques volées dans les terres ukrainiennes occupées. Le créateur des peintures est désormais qualifié d'« artiste soviétique ». Les occupants ne font aucune référence dans le reportage de TASS au fait que les peintures exposées en Russie appartenaient à la galerie d'art Albin Havdzynskyi de Nova Kakhovka.

« J'ai bien sûr reconnu ses œuvres ! Il y avait des autoportraits de mon grand-père, et pas seulement des œuvres provenant de Kakhovka, mais aussi celles qu'il a données au musée plus tard, en 2003 : des paysages qu'il a créés en Pologne, en Allemagne et à Kyiv. Nous pensions qu'elles avaient déjà été vendues au marché noir », explique Strautman.

Dès le début de l'invasion de la région de Kherson, l'administration d'occupation de la rive gauche a établi sa représentation dans la capitale russe. « Les occupants ont nommé le collaborateur Volodymyr Ruslanovych Bodelan à la tête de cette institution », rapportent les médias ukrainiens. Bodelan a été nommé adjoint du prétendu « gouverneur » Volodymyr Saldo.

En 2025, un tribunal ukrainien a condamné Bodelan Jr. (par contumace) à 10 ans de prison pour collaboration.

Le front culturel

Le vol par la Russie des œuvres de Havdzynskyi et d'autres pièces d'exposition, considérées comme des trésors culturels de l'Ukraine, fait l'objet d'une enquête du Service de sécurité ukrainien (SBU) et du parquet régional de Kherson. Les autorités ont officiellement engagé des poursuites pénales le 31 décembre 2022 pour infraction au titre de l'article 342 du code pénal ukrainien concernant le vol de biens culturels.

« Au début de l'invasion et de l'occupation russes de Nova Kakhovka, la collection du musée comprenait 1.176 pièces, dont les œuvres de la collection principale (1.034 œuvres d'art, 65 œuvres d'art décoratif et appliqué et 77 photographies). La collection scientifique et auxiliaire comptait 57 pièces. La collection d'art de la galerie comprenait 297 peintures et œuvres graphiques de A.S. Havdzynskyi, dont 237 ont été données à la ville en 1961 ; une collection de gravures de l'artiste populaire ukrainien V.F. Myronenko, une collection d'illustrations de l'artiste populaire ukrainien V.G. Lytvynenko, et d'autres », explique le procureur à Syla Hromad. « Les faits relatifs à l'expropriation massive des collections d'art de la galerie – peintures, dessins, sculptures – et à l'exposition de peintures volées ont été dûment reconnus. » Selon le parquet de Kherson, « les sources ouvertes, y compris celles du pays agresseur, sont surveillées afin de découvrir des preuves de la vente de tableaux sur le marché noir ». L'implication éventuelle de Volodymyr Bodelan, qui a exposé les tableaux volés de Havdzynskyi dans les bureaux de Transneft à Moscou, fait également l'objet d'une enquête.

En outre, la Direction principale du renseignement (HUR) confirme à Syla Hromad que les informations relatives aux tableaux volés de Havdzynskyi ont déjà été enregistrées dans la section « Patrimoine volé » du portail en ligne War&Sanctions. « Les informations publiées concernent quatre œuvres de l'artiste populaire ukrainien A.S. Havdzynskyi, volées par l’occupant dans la galerie en novembre 2022 et exposées en novembre 2024 lors de l'exposition « Always New Kakhovka », au siège de Transneft (Moscou) », disent-ils. Toutefois, afin d'examiner et de divulguer correctement les informations figurant dans la section « Patrimoine volé » de ce portail, HUR indique avoir « besoin d'une liste précise et de photographies de tous les tableaux mentionnés dans la demande, ainsi que d'informations sur les personnes impliquées dans leur enlèvement (avec des preuves à l'appui, en particulier), qui font actuellement défaut ».

La seule personne qui possède une liste complète des œuvres volées de Havdzynskyi, accompagnée de photographies, est la petite-fille de l'artiste, Linda Strautman. Selon elle, des représentants du parquet régional de Kherson l'ont contactée il y a un an pour lui demander de fournir des éléments utiles à l'enquête, mais rien n'a été fait jusqu'à présent. Selon la descendante de l'artiste, l'enquête progresse lentement. [L'intégralité de la conversation avec la petite-fille d'Albin Havdzynskyi est disponible dans la vidéo de Syla Hromad.]

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« Ils ont volé une partie de notre âme »

« Notre ville a été fondée sur le site de l'ancien village de Kliuchove, dérivé du mot « kliuch », qui signifie « source ». C'est pourquoi elle est souvent appelée « la ville aux mille sources ». Il existe 900 sources naturelles qui jaillissent du sol. Le 28 février 1952, le Plénum du Comité central du Parti communiste de l'Union soviétique a changé le nom en Nova Kakhovka », se souvient le maire de Nova Kakhovka, Volodymyr Kovalenko. « La galerie d'art était le cœur de la ville. Elle était réputée dans tout le pays. Enerhodar, Mykolaïv, Kherson : tout le monde demandait à voir les expositions de Havdzynskyi. Jusqu'au dernier jour de la vie de l'artiste, nous lui rendions visite avec des délégations, nous le soutenions, et ses œuvres sont devenues partie intégrante du patrimoine culturel ukrainien », explique-t-il.

Juste avant l'invasion, la ville comptait 56.000 habitants et les autorités locales se préparaient à célébrer le 70e anniversaire de sa fondation. Selon Kovalenko, l'armée ennemie est entrée dans la ville le premier jour de l'invasion à grande échelle, le 24 février 2022.

« Nous avons fait face à l'occupation sans insuline, sans pain, sans les produits de première nécessité. Mais la population est restée ferme. Seuls quelques-uns de nos éducateurs, médecins et agents culturels ont accepté de collaborer avec l’occupant. Nous avons agi avec dignité », dit-il. Selon lui, le troisième jour, l’occupant a refusé l'accès à leur lieu de travail aux employés de la galerie d'art. Le bâtiment a immédiatement été placé sous surveillance armée et les clés ont été confisquées. « Ils ont volé une partie de notre âme. Ils ont volé la mémoire des générations qui ont construit cette ville. Mais ils ne peuvent pas détruire ce qui est en nous : notre dignité, notre amour pour Nova Kakhovka et notre foi en sa reconquête », ajoute-t-il.

1,7 million d'objets du patrimoine culturel volés

Le vol de la galerie d'art Havdzynskyi à Nova Kakhovka n'est pas une coïncidence ni un « effet secondaire » de la guerre. Comme l'a rapporté le ministre de la Culture et des Communications stratégiques, Mykola Tochytskyi, « la Russie a volé 1,7 million d'objets du patrimoine culturel dans les territoires temporairement occupés : des objets archéologiques aux collections de musées, que la Fédération de Russie s'est appropriés en violation de toutes les normes du droit international ».

Selon le maire, non seulement des militaires, mais aussi des fonctionnaires russes ont participé au pillage. Il affirme également que l'Ukraine a imposé des sanctions à l'encontre de professionnels de la culture, de muséologues et d'autres fonctionnaires russes. « Il s'agit de 55 personnes et de trois institutions dont l'implication dans le vol, la destruction et l'anéantissement du patrimoine culturel ukrainien a été établie », précise Tochytskyi.

Selon la Direction principale du renseignement, la Russie cherche à effacer l'identité nationale ukrainienne et à légitimer son agression et son occupation en s'appropriant la culture et l'histoire ukrainiennes. Le 8 octobre 2025, le HUR a publié des données sur 178 objets volés par les Russes dans les territoires temporairement occupés de l'Ukraine, dans la section « Patrimoine volé » du portail en ligne War&Sanctions. Parmi ceux-ci figurent des œuvres d'Albin Havdzynskyi, volées par les Russes à Nova Kakhovka.

« Documenter les crimes est la première étape vers l'établissement de la justice et la poursuite de toutes les personnes impliquées », indique le communiqué du HUR.


Ce reportage a été réalisé grâce à une bourse de la Fondation Hirondelle/Justice Info. La version complète de cet article a été publiée le 27 octobre 2025 dans « Syla Hromad ».

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