Dossier spécial « L'humanité à l'heure du crime colonial »

Amzat Boukari-Yabara : « France, États-Unis, Brésil, voici les mauvais élèves sur les réparations des crimes coloniaux »

Amzat Boukari-Yabara : « France, États-Unis, Brésil, voici les mauvais élèves sur les réparations des crimes coloniaux »Amzat Boukari-Yabara © Benoit Peyrucq
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LES GRANDS ENTRETIENS JUSTICE INFO

Amzat Boukari-Yabara

Docteur en histoire et civilisations de l’Afrique

L’historien français Amzat Boukari-Yabara, spécialiste du continent africain ainsi que du Brésil, fouille et expose la dimension internationale des demandes de réparations liées à l’esclavage et à la période coloniale. Sur un ton engagé et sans fard, il passe en revue les réponses des anciennes grandes puissances coloniales occidentales sur cette épineuse question des réparations.


JUSTICE INFO : A regarder les actes de reconnaissance et de réparation des crimes coloniaux des anciennes puissances coloniales européennes, qui sont, selon vous, les « plus mauvais élèves »?

AMZAT BOUKARI-YABARA : Pour moi, la France est le pire des élèves – en tout cas celui qui a donné en premier le pire exemple – car c’est elle qui a imposé une dette à un pays qui s’est libéré. Je fais référence à Haïti. Cette dette imposée à Haïti au moment de son indépendance en 1804 est l’enjeu moral, éthique et primordial des réparations concernant la France. En échange de la reconnaissance de son indépendance, arrachée à l’issue d’une guerre, Haïti a été contraint en 1825 de verser à la France 150 millions de francs pour dédommager les anciens esclavagistes. Ce type de pratiques vicieuses, qui consiste à reprendre d’une main ce qu’on a donné de l’autre, a été répété dans le cadre des politiques néocoloniales ; on vous donne l’indépendance et, en échange, on garde le contrôle de vos ressources. C’est une posture qui est dans l’ADN de la France. Prenez l’exemple de la Guinée-Conakry : comment s’est passée l’indépendance ? Sékou Touré a dit « non » au général de Gaulle, le peuple a suivi. En représailles, les forces coloniales ont quitté le pays en sabotant tout pour rendre impossible l’indépendance de la Guinée car elle était contraire au dessein de la France. Cette dimension de sabotage est très particulière au cas français. Ce sont aujourd’hui des choses à réparer. Je le dis sans détour : pour moi, la France est le plus mauvais des élèves sur la question des réparations.

Les États-Unis, c’est autre chose, c’est un cas particulier. Pourquoi ? Car avant même l’abolition de l’esclavage, les Noirs libres s’étaient vus donner un territoire de retour en Afrique : le Liberia. S’y ajoutent, au moment de l’abolition, de vagues compensations matérielles qui n’effacent toutefois pas des siècles d’exploitation. En parallèle, il y a une tradition américaine de batailles juridiques qui fait que la question des réparations va cibler des entreprises. Celles dont le capital s’est fondé sur l’esclavage sont fortement incitées à payer pour leur image. On va voir la mise en place de systèmes de bourses et de politiques de discrimination positive. Ceci peut être assimilé à des formes de réparations, au nom de la reconnaissance des inégalités sociales et structurelles. Mais dans les faits, force est de constater que, chaque fois, les États-Unis n’ont agi que sous la pression des concernés, notamment les mouvements pour les droits civiques qui en appelaient à la justice sociale pour contrer une forme de racisme économique qui date de l’esclavage.

C’est d’ailleurs un parallèle intéressant à faire entre la France et les États-Unis, car comme la France est une République, elle ne reconnaît pas les différences, les couleurs : tout le monde est au même niveau alors que, dans les faits, ce n’est pas le cas, certains groupes ont une histoire structurellement infériorisée par rapport à la moyenne. À un moment, on a estimé qu’il y avait vraiment un déséquilibre par rapport aux femmes, donc la parité s’est imposée pour l’égalité et la justice. Mais sur la question ethnique, le débat est toujours d’actualité et il est plus compliqué qu’aux Etats-Unis car il y a peu de statistiques ethniques, et on ne peut pas les utiliser, sauf pour certaines politiques publiques qui vont cibler spécifiquement un groupe de personnes. Lorsqu’il s’agit de tenter de réduire les inégalités et de mettre en place des politiques de réparation, étrangement, ça ne fonctionne pas.

Dans la liste des mauvais élèves, je rajouterais le Brésil. Premièrement, l’abolition de l’esclavage y a été très tardive, en 1888. Ensuite, il n’y a pas eu de politique de réparation et d’intégration des populations africaines. Au contraire, il y a eu, comme dans l’ensemble de l’Amérique Latine, une politique d’immigration japonaise, française, européenne, pour faire disparaître ces populations. Depuis une trentaine d’années, des luttes afro-brésiliennes existent pour obtenir des reconnaissances symboliques, mais je pense que le trio France, États-Unis, Brésil, forme les principaux mauvais élèves sur cette question des réparations.

Peu de réparations ont été entreprises en Espagne, en Italie ou au Portugal. Pourquoi ne pas les inclure dans ce trio ?

Le cas de l’Espagne est un peu compliqué car elle n’a pas pratiqué elle-même la traite et l’esclavage ; elle l’a fait faire par d’autres pays, principalement le Portugal, l’Angleterre et la Hollande. Ensuite, la spécificité de l’Espagne, de l’Italie et du Portugal a été leur lien avec l’Église catholique, très présente dans tout ce que ces trois pays ont pu entreprendre au cours des six derniers siècles. Ce sont des pays qui ont mené des politiques coloniales, des politiques de prédation, moins développées et industrialisées que la France, les États-Unis ou même le Brésil. Ce dernier a eu un système de traite directe avec le continent africain, sans passer par le Portugal, ce qui appelle à penser la question des réparations autrement, et de manière plus locale. Par exemple, au Bénin, les demandes des descendants d’Afro-brésiliens et des Béninois se gèrent localement.

Dans le cas de l’Italie, le volet des réparations concerne davantage la période coloniale. Lorsque Benito Mussolini envahit à son tour l’Éthiopie, dans les années 1930, pour venger la défaite subie par l’Italie en 1896, il pille le pays et s’empare notamment de l’obélisque d’Axoum, que l’Italie a restitué à l’Éthiopie en 2008. Pour la petite histoire, l’Italie a invoqué toutes les difficultés techniques possibles pour retarder le rapatriement de ce monument, qui s’est fait à l’aide d’un cargo russe spécialement aménagé en raison du poids de l’obélisque. La Libye a aussi négocié des réparations avec l’Italie en lien avec la colonisation, en échange toutefois du combat contre l’immigration. On constate donc que l’Italie, l’Espagne et le Portugal sont des pays qui, engagés dans un rapport de force, peuvent faire des gestes de réparation car ils n’ont pas le même statut de puissance à défendre que la France, les États-Unis ou le Royaume-Uni.

Y aurait-il alors un « bon élève » parmi les puissances européennes ?

On cite souvent l’Allemagne, car elle a une histoire de réparations avec les Hereros et avec les Juifs – deux histoires liées à des génocides, une particularité qui impose moralement et juridiquement des réparations. Peut-être peut-on parler également du Royaume-Uni, sous certains aspects, car des commissions ont été créées, notamment dans le cadre du Commonwealth, pour que la question des réparations soit abordée en lien avec la gestion de l’histoire impériale. Alors que, dans le cas français, le thème central qui devrait être celui des réparations est plutôt celui de la dette, de l’aide au développement, etc. On voit la différence entre une vision anglo-saxonne libérale, positive et mercantile et une vision française conservatrice, chauvine, et même dans le déni. C’est en cela qu’il est intéressant de comparer les puissances européennes.

Ensuite, parmi les « bons » élèves, il pourrait y avoir le Canada. Des choses sont symboliquement réalisées vis-à-vis des Premières nations. Toutefois, des lobbies miniers contrôlent cette question et leurs intérêts et, d’autre part, les enjeux sont différents, très actuels, car ce sont des populations encore existantes qui cherchent à renaître culturellement.

Concernant les pays asiatiques, le Japon et la Chine sont en conflit depuis le massacre de Nankin en 1937. C’est un énorme traumatisme et un contentieux historique qui joue encore sur la posture de la Chine à l’égard du Japon et qui pose de manière vive la question des réparations. Elle est d’ailleurs actuellement au cœur de la relation diplomatique entre les deux pays.

Au niveau de l’État belge, au niveau politique, il faut encore travailler, mais les dynamiques sont là ! » 

Et la Belgique dans tout ça ?

La Belgique a lancé, en 2001, une commission sur l’assassinat du leader congolais Patrice Lumumba. Mais il n’y a pas vraiment eu de conclusions puisqu’elle a simplement reconnu une sorte de responsabilité morale. Rien n’a été fait sur le plan pénal et même mémoriel. Cette année, des restes humains, dont la dent de Lumumba, vont être rendus au Congo. Et en 2020, la Belgique a initié une « commission vérité » sur son passé colonial.

C’est vraiment au cours de la dernière décennie que des collectifs se sont mobilisés ; ils ont fait un énorme travail sur le patrimoine colonial en Belgique, y compris le patrimoine humain (les personnes enterrées, les restes humains…) et cela me semble effectivement très intéressant. Au niveau de l’Etat belge, au niveau politique, il faut encore travailler, mais les dynamiques sont là !  On voit bien que les Belges ne le font pas de bon cœur ; mais de plus en plus d’élus sont issus de cette histoire coloniale et ont très à cœur cette problématique des réparations. En Belgique particulièrement on sent un besoin de cicatrisation, de restauration de la dignité ; la plupart des personnes concernées sont Belges, d’origine africaine, mais elles réclament quelque chose pour leur pays d’origine tout en souhaitant rester Belges ! C’est intéressant car il y a un réel côté altruiste. Cette dynamique se retrouve aussi un peu en France.

Il faudra néanmoins tirer les leçons de la manière dont la restitution de la dent de Lumumba se fera car les autorités belges ne souhaitent pas assumer leurs responsabilités et les autorités congolaises ne sont pas davantage engagées, en dépit de la mise en place d’un protocole.

Comment expliquer qu’aucune demande officielle de réparation ne semble venir de Somalie ou d’Érythrée, anciennes colonies italiennes, ou de Guinée Bissau et d’Angola, anciennes colonies portugaises ?

Les anciennes colonies portugaises ont arraché leur indépendance par la guerre ; je pense qu’elles sont dans un autre rapport que des territoires qui ont juste été décolonisés. Pour la Guinée-Bissau et le Cap-Vert, aucune demande particulière de réparation n’a été entreprise auprès de Lisbonne mais, en réalité, les colonies portugaises sous-traitaient à l’Angleterre ou à l’Afrique du Sud. Donc l’économie de la traite, de l’esclave et l’économie coloniale du Portugal finissaient globalement dans le compte des banques britanniques. Les demandes qui pourraient être faites pourraient plutôt viser des entreprises bien précises et des secteurs bien déterminés. La Somalie, quant à elle, n’a pas demandé de réparations car elle a d’autres problématiques à affronter, tout simplement. C’est un pays qui est dans une situation très compliquée, avec un territoire morcelé, balkanisé.

Le Bénin est un modèle dans la manière de chercher à faire de l’histoire un outil de fierté nationale, avec parfois des contradictions »

Toujours sur le continent africain, le Bénin, colonie portugaise puis française, est-il un modèle en matière de demandes de réparations, dont certaines ont abouti ?

Je pense que le Bénin est un pays où il y a une tradition de conciliation, de dialogue, de paix et la question de la réparation va de pair avec cela. Des royaumes y existent encore et il existe un ancrage très fort de cultes et de traditions. Tout cela appelle nécessairement à un retour [des œuvres pillées] et même à une continuité de la mémoire historique. Pour moi, le Bénin est un modèle dans la manière de chercher à faire de l’histoire un outil de fierté nationale, avec parfois des contradictions. Notamment autour du rôle important de la société civile, des agendas de politique interne, des récupérations, des intérêts qui vont au-delà de la seule réparation de la mémoire. Il y a des intérêts pécuniers et économiques indéniables qui sont liés aux enjeux du tourisme pour le pays, dont on a intérêt à vendre une belle image. Prenez l’exemple des musées qui se construisent dans le pays pour la restitution des œuvres d’art : c’est symbolique pour beaucoup de gens, ça les touche, et ils seront contents devoir un patrimoine culturel pillé revenir chez eux. Mais pour dire les choses très clairement, la construction de musées fait partie aussi d’un projet de tourisme économique pour des intérêts publics et privés franco-béninois. Et la vraie question qui en découle, c’est ce qu’il y aura autour de ces constructions : quelle politique éducative, quelle mise en valeur de ces œuvres, et surtout quel financement ? Car au vu de l’état du budget de la culture en Afrique, cela sera financé soit par le privé, soit par des acteurs de la coopération…

Il suffit de regarder cette jeunesse afro-descendante en France, elle est ‘insurrectionnelle’ car son histoire n’a jamais été prise en compte »

Plus globalement, selon vous, sur quels plans se situent les enjeux autour des demandes actuelles de réparation des crimes coloniaux en France ?

Pour moi, ce sont des enjeux de démocratie, tout simplement. Je pense que lorsqu’on vit dans un pays, que l’on soit Français ou pas, on fait partie de la vie de ce pays et de son peuple. La question des réparations, c’est redonner à toutes les personnes « invisibilisées » par leur origine étrangère ou leur statut social, leur part d’existence, de dignité, de reconnaissance et leur part de mémoire. Ce travail, démocratique, rejoint celui sur l’enseignement de l’histoire de France. On ne peut pas enseigner l’histoire d’un pays qui est la deuxième puissance maritime mondiale comme si c’était juste un hexagone. Il y a aussi des questions de valeurs, surtout pour un pays qui se dit pays des droits de l’homme et qui n’est pas capable d’institutionnaliser le principe de réparer. Cela pose des questions car le principe des réparations dit qu’une fois que l’on sait ce que l’on a réparé, on en comprend la juste valeur et on ne le brisera plus. Le fait qu’il n’y ait pas de réparations laisse sous-entendre que l’on peut recommencer…

Dans ce processus, il y a également le fait de faire des excuses. Or, nous avons une classe politique qui utilise le terme de « repentance » comme si l’on attendait la confession d’un pêché, alors que les populations concernées s’attendent à recevoir des réparations concrètes, et aussi de vraies excuses. C’est d’ailleurs l’impasse de la « loi Taubira » [loi de 2001 reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité, NDLR] : elle est attaquée pour promouvoir la repentance, alors qu’elle n’aborde pas les réparations. Certes, elle place la France comme le premier pays qui reconnaît l’esclavage comme un crime contre l’humanité, mais elle n’impose rien de contraignant. Selon moi, il s’agit bien d’une problématique d’institutionnalisation des réparations. Aux États-Unis, en Angleterre, des centres de recherches travaillent sur ces axes-là depuis longtemps. En France, c’est plus récent, avec le projet Repairs qui vient de publier une base de données qui permet de retracer les réparations – versées aux propriétaires d’esclaves au moment de l’abolition de l’esclavage.

Enfin, un autre élément qui explique que tout cela est réellement un processus qui prend du temps est qu’une politique de réparation permet d’achever le deuil. Dans les populations dites afro-descendantes, il y a beaucoup de traumatismes et les réparations permettraient de faire ce deuil. Il suffit de regarder cette jeunesse afro-descendante en France, elle est « insurrectionnelle » car son histoire n’a jamais été prise en compte.

Amzat Boukari-YabaraAMZAT BOUKARI-YABARA

De père béninois et de mère martiniquaise, Amzat Boukari-Yabara est docteur en histoire et civilisations de l’Afrique (Ecole des Hautes études en Sciences sociales), et diplômé en sciences sociales et en études latino-américaines (Institut des hautes études de l’Amérique latine), à Paris. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages : « Nigeria » (De Boeck, 2013), « Mali » (De Boeck, 2014), « Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme » (La Découverte, 2014) et « Walter Rodney, itinéraire et mémoire d’un intellectuel africain » (Présence africaine, 2018).