NUEVO ahora disponible en español: « La Comisión de la Verdad de Colombia logra una prórroga para saltarse las elecciones » Dossier spécial « Justice transitionnelle : le grand défi colombien »

Colombie : la CVR joue les prolongations, et s’évite les élections

Alors que la Commission vérité et réconciliation de Colombie s’apprêtait à conclure ses travaux, son mandat de trois ans a été prolongé de neuf mois. Cela lui évite de devenir un punching-ball de l'élection présidentielle de l'année prochaine, et lui donne un délai supplémentaire pour s’interroger sur la façon dont elle va transmettre son héritage.

Colombie : la CVR joue les prolongations, et s’évite les électionsUne "Marche pour la vie", organisée en août dernier dans la province d'Antioqua (Centre-Ouest de la Colombie), pour continuer celle de 2002 dramatiquement interrompue par la rébellion FARC. Un acte symbolique fort, mais qui n'a pas attiré les foules. © Comisión de la Verdad
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Le 1er octobre, la Cour constitutionnelle de Colombie a voté à l’unanimité la prolongation du mandat de la Commission vérité et réconciliation (CVR). Ainsi, l’institution du système de justice transitionnelle en charge de la recherche de la vérité ne fermera pas ses portes fin novembre, comme prévu initialement, mais à la mi-2022.

La plus haute juridiction colombienne accorde à la CVR une prolongation de sept mois, plus deux mois supplémentaires pour la diffusion de son rapport final, après le recours déposé par trois organisations de victimes et deux think tank juridique en juin, arguant que la pandémie de Covid-19 privait les victimes de leurs droits. Le strict verrouillage du pays, l’un des plus longs au monde, a contraint la commission à annuler ses événements et ses entretiens en présentiel pendant six mois, tandis que la participation en ligne était impossible ou peu sûre pour des milliers de victimes, ont-ils fait valoir.

« La Cour estime qu’il est prouvé que l’effet de la pandémie et des mesures adoptées pour la contenir sur l’accomplissement du mandat de la Commission a été exceptionnellement intense et grave », ont conclu les juges. Leur décision donne à la CVR une bouffée d’oxygène bienvenue pour achever la rédaction de son rapport final – qui la place devant un défi : comment investir ce temps supplémentaire pour faire en sorte que son travail contribue réellement à la réconciliation et à la coexistence dans un pays encore divisé.

Campagne électorale évitée

La décision de la Cour a un effet politique majeur : le rapport final de la CVR sur le conflit armé qui dure depuis 52 ans en Colombie ne sera pas dévoilé cette année. Elle lui évite de devenir un punching-ball dans ce qui s’annonce déjà comme une élection sous tension.

Début 2022, les Colombiens se rendront trois fois aux urnes. Ils éliront d’abord un nouveau Congrès en mars, puis, en mai et en juin, ils choisiront un nouveau président pour succéder à Iván Duque. Ce dernier avait remporté l’élection de 2018 en faisant campagne contre l’accord de paix signé par son prédécesseur avec la guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) et en critiquant vivement le système de justice transitionnelle qui en a découlé.

La plupart des partis politiques – y compris plusieurs députés du parti au pouvoir – et le président Duque lui-même ont salué l’idée de prolonger le délai de la CVR et d’éviter que son rapport ne devienne un sujet électoral. Cependant, l’ancien président Alvaro Uribe – dont la rencontre en août avec trois commissaires de la CVR a été turbulente – aurait dit aux membres de son parti qu’il serait préférable qu’ils s’opposent publiquement à une prolongation et a suggéré qu’un rapport qu’il juge d’avance partial pourrait devenir un sujet de discorde utile, selon une source bien informée.

Plus de temps pour quoi faire ?

Une question centrale demeure : comment la CVR utilisera ses sept mois de travail supplémentaires ?

En concevant la CVR comme un organe extrajudiciaire au sein d’un système de justice transitionnelle comprenant également un tribunal spécial, un programme de réparation et une institution chargée de retrouver les personnes portées disparues, les négociateurs de paix ont imaginé une commission qui ne se contenterait pas de rédiger un rapport final, mais qui adopterait une approche susceptible d’unir les Colombiens autour du rejet de la violence passée et d’ouverture vers le futur.

Le pays a fait de grands progrès dans la reconstitution de ce qui s’est passé. À lui seul, le Centre national de la mémoire historique a produit 102 enquêtes sous forme d’ouvrages documentant les violations des droits de l’homme et les divers effets du conflit colombien, qu’il s’agisse de déplacements forcés, de dépossessions de terres, de violences sexuelles et d’enlèvements ou de violences à l’encontre de communautés indigènes, de politiciens locaux, de journalistes ou de personnes transgenres.

13.821 entretiens avec 26.192 personnes

Dans la pratique, la CVR a concentré l’essentiel de son travail sur la recherche et l’établissement de la vérité. En deux ans de travail sur le terrain, elle a rassemblé un vaste répertoire de témoignages, de documents et de sources primaires, menant au moins 13.821 entretiens avec 26.192 personnes – dont les cinq anciens présidents vivants – et recevant 890 rapports de différentes sources. Son rapport final, annoncé en onze parties, comprendra un aperçu historique, de multiples chapitres thématiques et une série de recommandations sur la manière d’éviter que le scénario de la violence ne se répète.

Au total, 73 % des ressources humaines de la CVR se sont consacrées à la recherche, selon un récent rapport du Congrès. « La commission a concentré la grande majorité de ses efforts sur la préparation du rapport final, à tel point que les autres fonctions ont été soit marginalisées, soit considérées comme des tâches subsidiaires à cette recherche », indique le rapport, soulignant une déconnexion entre les équipes de la CVR chargées des enquêtes et celles chargées de la sensibilisation de la communauté.

La vérité comme bien public

Au cours des derniers mois, de plus en plus de voix ont demandé à la commission de multiplier les auditions publiques et les efforts de sensibilisation. Leur raisonnement est que les rapports de la CVR sont le plus souvent des documents à caractère exhaustif – que les gens lisent rarement.

« Le rapport est important, mais l’héritage de la CVR dépendra en grande partie de l’usage que les citoyens feront de cette vérité en tant que bien public pour changer les attitudes, les comportements et les perceptions au quotidien », explique Marco Velásquez, professeur de droit à l’université Javeriana, dont le travail universitaire et juridique porte sur les questions de justice transitionnelle. « C’est ce qui permet de réparer le tissu social dans une société encore fracturée et douloureuse, ce qui favorise la réconciliation. »

Au total, la CVR a organisé 442 événements publics depuis sa création, dont un grand nombre en ligne après que la pandémie l’a obligée à se repenser. Certains de ses formats parmi les plus créatifs ont été bien accueillis : sa série télévisée « Frente al espejo » [« Devant le miroir »], animée par un acteur de renom, attire plus de 300.000 téléspectateurs par épisode et l’un de ses podcasts a atteint un million d’auditeurs mensuels. La couverture médiatique a augmenté. Néanmoins, peu de ces événements ont véritablement tenu le pays en haleine.

Une méthode de catharsis

La CVR dispose pourtant d’une boîte à outils qui lui permet d’établir un lien émotionnel avec les Colombiens, comme l’a souligné une récente évaluation financée par USAID, l’agence gouvernementale américaine, qui apporte un important soutien financier au travail de sensibilisation de la commission.

Après des mois d’analyse, une équipe d’experts en justice transitionnelle et en évaluation de programmes a souligné que les espaces dits de « dialogue social » de la CVR reposent sur des méthodologies solides et ont prouvé leur capacité à favoriser l’empathie et à améliorer la compréhension de ce qui s’est passé. Près de 90 % des 1.400 personnes interrogées ayant participé au processus ont développé un lien émotionnel avec les victimes, ont-ils conclu. Par ailleurs, les événements organisés par la CVR parviennent à modifier la perception des personnes méfiantes à son égard, indiquent les experts, qui notent qu’un nombre important de personnes interrogées qui avaient une opinion négative, ou n’en avaient pas, ont évolué dans un sens positif après ces événements.

Dans le même ordre d’idées, le rapport des experts a identifié deux domaines du mandat de la CVR où le travail était selon eux à la traîne : la documentation des expériences individuelles ou collectives de résilience ; et celle des transformations positives réalisées par les organisations et les institutions durant la guerre. Ces deux éléments pourraient inspirer positivement même les Colombiens qui n’ont pas été touchés par le conflit.

Les experts ont également mis en garde contre le fait qu’un nombre important de personnes assistant aux événements de la CVR sont des participants récurrents, lui demandant si elle n’a pas donné la priorité aux personnes en phase avec elle et si elle ne s’est pas largement écartée de celles qui sont sceptiques ou indifférentes. En particulier, ils ont souligné que les hommes d’affaires et le secteur privé restent – comme l’a écrit Justice Info – un angle mort dans les efforts de sensibilisation de la commission.

Les acteurs directs manquent à l’appel

Mais ce n’est peut-être pas le seul angle mort. Selon un rapport du Congrès colombien, une écrasante majorité – environ 92,5 % – des 23.000 personnes que la CVR avait interrogées en décembre 2020 étaient des victimes directes du conflit armé. Si cela est logique dans un pays où elles sont 9 millions, soit un Colombien sur six, cela signifie également que les autres groupes de la population sont sous-représentés.

Seulement 2 % des personnes interrogées par la CVR seraient des acteurs directs du conflit, indiquent les auteurs de l’étude. En effet, seuls quelque 292 anciens rebelles, FARC, groupes paramilitaires et autres guérillas de gauche, et 100 membres de l’armée ou de la police colombienne avaient été interrogés jusqu’à l’année dernière.

Cela pourrait expliquer pourquoi, comme le souligne le rapport américain, de nombreuses personnes estiment qu’il n’y a pas eu suffisamment d’audiences publiques au cours desquelles les anciens combattants et agents de l’État ont admis leur responsabilité et demandé pardon à leurs victimes. Cela ne signifie pas que de tels événements n’ont pas eu lieu, mais cela souligne à quel point ils ont trop rarement galvanisé la société.

Début août, par exemple, la CVR a reconstitué une célèbre « marche pour la vie » de 2002 que des escadrons des FARC ont interrompue, enlevant deux hommes politiques respectés – le gouverneur Guillermo Gaviria et l’ancien ministre de la Défense Gilberto Echeverri – assassinés l’année suivante. Dix-neuf ans plus tard, l’ancien commandant en chef des FARC, Rodrigo Londoño, a demandé pardon à leurs proches et terminé avec eux cette marche dramatiquement interrompue. Un périple émouvant, passé relativement inaperçu.

Au contraire, lorsqu’un autre ancien rebelle, le sénateur Carlos Antonio Lozada, a froidement déclaré devant la CVR, en juin, qu’il n’avait pas l’intention de demander pardon aux victimes d’enlèvements ce jour-là parce que ce serait quelque chose « de fabriqué pour les besoins médiatiques », ses mots-là ont fait la une de tous les journaux.

Maintenant que l’arrêt de la Cour constitutionnelle permet à la CVR de ne pas être prise dans une campagne électorale qui promet d’être agitée, la commission va devoir se réorganiser et décider de ce sur quoi elle va concentrer ses efforts au cours des prochains mois. Certaines questions urgentes subsistent, notamment la rapidité avec laquelle le gouvernement de Duque allouera les fonds nécessaires au fonctionnement de la commission en 2022.

Mais aucun examen de conscience n’est peut-être plus important pour la commission, à ce stade, que de décider si elle va consacrer les sept prochains mois exclusivement à l’achèvement de son rapport final ou d’intensifier ses efforts pour permettre au public de voir et d’entendre des victimes exprimer leur douleur et des auteurs la reconnaître. Car ce sont bien ces images et ces scènes-là qui constitueront l’héritage de la CVR autant – voire plus – que son rapport.