Crimes de guerre en Ukraine : l’enfer de Boutcha à travers les yeux d’un musicien

Justice Info a lancé avec des journalistes ukrainiens, le 1er avril, un partenariat pour la couverture des crimes de guerre, dans toutes les régions du pays. Une sélection de leurs reportages, diffusés dans les médias locaux, sera reprise dans nos colonnes. Ce premier témoignage est celui d’Ievhen, un jeune musicien de Boutcha, ville martyre de la région de Kyiv. Il a été recueilli par une journaliste de la chaîne TeleCanal 34, pour sa nouvelle rubrique en ligne intitulée « Crimes et châtiments : la guerre », qui donne la parole aux citoyens ordinaires.

Iryna Venediktova et un homme font face à la presse. En arrière plan, des cadavres enveloppés dans des sac mortuaires, des hommes et une grue.La procureure générale de l'Ukraine Iryna Venediktova (au centre) devant une fosse commune découverte près de l'église Saint-André dans la ville de Boutcha, au nord-ouest de Kiev, le 8 avril. La procureure coordonne les nombreuses enquêtes ouvertes, dans toute l'Ukraine, pour crimes de guerre. © Genya Savilov / AFP
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“Nous étions des gens ordinaires,

On voulait juste vivre,

Et les enfants rire

Ordinaires, pas nazis,

Simples et travailleurs

On voulait juste vivre,

Mais il y a des fleurs sur nos tombes"

Ces lignes sont celles d'un jeune musicien de la ville de Boutcha, Ievhen (son nom a été modifié). Bouclier sanglant de la capitale Kyiv, le district de Boutcha a singulièrement souffert depuis le début de l’invasion russe, le 24 février. Selon la procureure générale d’Ukraine Iryna Venediktova (lire encadré), au moins 410 habitants de la région de Kyiv ont été tués depuis par les occupants.

TeleCanal 34 : Les paisibles citoyens de Boutcha n'étaient pas préparés à la guerre…

Ievhen : Je n'aurais pas pu imaginer que la guerre de l'est du pays [débutée dans le Donbass en 2014, NDLR] parvienne dans la région de Kyiv. Et c'est nous, les habitants de Boutcha, qui avons été les premiers à entendre le grondement des hélicoptères. Ça a d’abord frappé du côté de l'aéroport d’Hostomel. On pensait que ça allait s'arrêter. Ça empirait de jour en jour. Nous y avons une vieille maison familiale. Le plafond tombait par morceaux au son effrayant et irréel des avions de combat. Ils volaient très bas, juste au-dessus de nous, littéralement. J’étais avec mes proches - ma mère qui ne marche pas, ma sœur malade et son mari.

Avez-vous pensé à évacuer votre famille ? Après tout, la population du district de Boutcha a été progressivement évacuée au cours du mois de mars ?

Malheureusement, ils n’ont pas été évacués. Tous mes proches ont des maladies graves, il leur était donc impossible de marcher cinq kilomètres. Ce qui m'a le plus choqué, honnêtement, ce sont nos voisins. Ils sont partis dans une voiture vide. Ils l'ont fait discrètement. Ils ont sauvé leurs perroquets, alors qu'il y avait des personnes malades qui restaient. À cette époque, nous n'avions ni électricité, ni télécommunications, ni Internet, et nous étions coupés de toute information.

De nombreux hommes âgés de 18 à 60 ans ont été assassinés par les occupants. Comment avez-vous réussi à vous échapper ?

J'ai quitté la ville occupée par les Russes le douzième jour de la guerre, le 7 mars. Ma mère a beaucoup insisté. Dès les premiers jours, les occupants ont complètement pillé les magasins. Nous avions quelques paquets de nouilles pour toute la famille. Je savais que si je restais, ce serait pire pour tout le monde. Je suis sorti comme j'étais : en pantalon de survêtement. Je n'ai pris que mes papiers et mon ordinateur portable. Je suis parti avec les voisins d'à côté - une femme, un homme, et un petit garçon. À travers les marécages, nous avons marché jusqu'à Irpin, hors des sentiers battus. Seuls les locaux connaissaient ce chemin.

Combien de temps vous a-t-il fallu pour arriver à Irpin ?

Une demi-journée. Mais c’était comme une demi-vie. Il est impossible de dire à quel point c'était effrayant, une balle pouvait attendre derrière chaque arbre. À Irpin, nous avons rencontré des représentants de la défense territoriale. En chemin, nous avons vu de nombreuses maisons incendiées, des voies ferrées détruites. Le train ayant servi à l'évacuation des civils dynamité. Avant nous étions isolés du monde, nous n'avions aucune idée de l'étendue des destructions. En sortant d'Irpin, nous avons rencontré d'autres personnes qui quittaient la ville en direction de Kyiv. Les militaires de Forces armées ukrainiennes se sont approchés et ont vérifié nos documents. Au même moment, des tirs d'obus ont commencé et les militaires nous ont dirigés vers un pont. Le sol tremblait, des bâtiments brûlaient, et des mortiers sifflaient sans cesse depuis la forêt. Nous trébuchions. Des centaines de voitures avaient été abandonnées sur le pont de Romaniv - détruites, pulvérisées. Le mot « enfants » écrit sur plusieurs d’entre elles. J'avais vu les mêmes inscriptions sur des voitures pendant que je marchais dans la forêt. Le pont de Romaniv avait été dynamité dès le 25 février. J'ai appris par la suite que le jour de ma fuite, des civils tentant d'évacuer la ville dévastée par les frappes aériennes ont été tués par les occupants, près de ce même pont. J'ai eu de la chance.

Au carrefour derrière le pont, les militaires ont commencé à crier de nous baisser. J'ai eu peur et je me suis tordu la jambe. Mes voisins et moi nous sommes perdus de vue, partis dans des directions différentes. J'ai aussi perdu mon ordinateur portable. Je n’avais qu’une idée en tête, traverser ce carrefour sous le feu des mortiers. Je suis passé en rampant. Puis un homme m'a attrapé et m'a fait monter, avec d'autres civils, dans un bus - des femmes, des hommes, des enfants et une vieille grand-mère. Elle récitait le Notre Père. Tout le monde avait peur que le bus soit pris pour cible sur l'autoroute, mais le chauffeur nous a rapprochés de Kyiv. Un héros.

Des tueries massives de civils ont eu lieu dans la région de Kyiv. Connaissez-vous des victimes ?

Il y a des morts et des blessés parmi mes connaissances. Je ne peux pas encore en parler, je dois reprendre mes esprits. Mes amis, qui sont restés sous l'occupation, ont vu Boutcha couverte de cadavres. Des gens fusillés à bout portant, des personnes brûlées vives sous les bombardements. Ils parlent des fosses communes, des civils enterrés dans leurs jardins, d’un mois de famine, sans communication. Les occupants ont torturé des enfants et tué des malades devant leurs familles. Beaucoup de civils ont été tués, tués pour rien. Absolument tout a été pillé par les occupants.

Qu’en est-il des membres de votre famille ?

Je n'avais plus de nouvelles pendant une quinzaine de jours. Mais nous sommes de nouveau en contact. Je vais faire venir ma famille à Kiyv. Ma mère et ma sœur sont profondément déprimées, elles peuvent difficilement parler, elles ne peuvent pas s'orienter. Je ne veux pas penser à ce qu'ils ont traversé. Je sais que pendant un mois, ils sont restés dans la maison sans nourriture et sans médicaments, sans électricité, isolés. Cependant, c'est ce qui les a sauvés.

Après 2014, de nombreux déplacés du Donbass se sont établis à Boutcha, Irpin et Hostomel. On dit que la brutalité des occupants a pu être une sorte de revanche sur ces gens.

C'est peu probable. Oui, effectivement des déplacés de Donetsk vivaient à Boutcha. Mais [les occupants] ont tué tout le monde sans discernement. Ils ont tout détruit : aussi bien les nouveaux bâtiments de l'élite d'Irpin que les habitations des plus pauvres de Boutcha.

Avez-vous l'intention de revenir dans votre ville natale ?

J'ai vécu à Boutcha pratiquement toute ma vie. Mais je ne vais certainement pas y retourner. Je ne vois pas du tout comment l’on peut y vivre après toutes les atrocités commises par les criminels de guerre russes. Ceux qui sont restés là-bas, et ce sont pour la plupart des gens malades, ont beaucoup souffert mentalement. Ils ont besoin d'une aide spécialisée urgente.

La procureure nationale a ouvert une enquête sur les événements de Boutcha (lire encadré). Les défenseurs des droits humains rassemblent des preuves de crimes de guerre et de crimes contre l'humanité pour les tribunaux internationaux. Qu’en attendez-vous ?

Lorsque je regarde les images de Boutcha et que je vois les routes par lesquelles j'allais à l'école détruites, les corps de mes compatriotes brûlés dans les rues, je n'ai qu'un seul souhait : que tous ceux qui ont permis ce massacre inhumain en 2022 en répondent avec toute la force de la loi.


Ce reportage fait partie d'une série sur les crimes de guerre, réalisée en partenariat avec des journalistes ukrainiens. Il a été initialement publié sur le site de TeleCanal 34.

« BOUTCHA, L'UN DES POLYGONES DE LA PRÉTENDUE 'DÉNAZIFICATION' »

Lorsque Irpin, Boutcha, Hostomel et toute la région de Kiev ont été libérés, il y a plus d'une semaine, de l'occupation des forces russes, des massacres de civils ont été enregistrés dans les villes et villages libérés. En particulier, une fosse commune où sont enterrées près de 300 personnes a été découverte à Boutcha, ont rapporté plusieurs médias. Des dizaines de cadavres gisent dans les rues, certains ayant les mains liées.

Au niveau national, les enquêtes pour crimes de guerre sont en cours. "Boutcha était l'un des polygones de la dénazification, ou simplement de l'extermination des Ukrainiens. Nous avons déjà des témoins sur la façon dont ces civils ont été tués par les Russes après être simplement allés faire des courses, prendre des médicaments, pour avoir parlé ukrainien, aidé des volontaires ou soutenu l'armée", a déclaré Irina Venediktova, procureur général d'Ukraine le 9 avril. "Les procureurs du parquet régional de Kiev, conjointement avec les enquêteurs du département central du service de sécurité de l'Ukraine à Kiev et dans la région de Kiev, ainsi que 50 experts des instituts de recherche médico-légale du ministère de la Justice de l'Ukraine provenant de différentes régions du pays, documentent activement les crimes de guerre commis par les forces armées russes à Boutcha et Borodianka", ont déclaré précédemment les services de presse du bureau du procureur général et du Service de sécurité intérieure d'Ukraine.