OPINION

Génocide en Ukraine : quelles sont les racines du débat ?

En Ukraine, le génocide fait à nouveau l'actualité. Comme dans presque toutes les crises humanitaires récentes, où des violences à grande échelle ont été commises contre des civils, la question se pose : s'agit-il d'un génocide ? Pour l'auteur, tenter de trancher définitivement le débat est une erreur. Le génocide est un concept contesté et plurivalent. La solution n'est donc pas d'abandonner le terme, mais de s'attendre à des usages divergents et d'être aussi clair que possible sur la façon dont nous l’employons.

Deux femmes (dont une tient une croix) dans un cimetière de Boutcha en Ukraine.Des proches de Mykhailo Romaniuk, 58 ans, tué par balle alors qu'il circulait à vélo le 6 mars, lors de son enterrement dans un cimetière de Bucha, en Ukraine, qui compte de nombreuses victimes de la guerre avec la Russie. "Ce sont des crimes de guerre et cela sera reconnu par le monde comme un génocide", a déclaré le président ukrainien Volodymyr Zelensky lors d'une visite à Bucha, le 4 avril. © Yasuyoshi Chiba / AFP
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Ce qui se passe en Ukraine est-il un génocide ? C’est une question brûlante dans cette crise, comme elle l’a été dans d’autres crises humanitaires récentes au Darfour, en Syrie, au Myanmar, en Chine et dans les crises des années 1990, notamment au Rwanda. Le président russe Vladimir Poutine a invoqué ce terme pour justifier l’invasion de l’Ukraine, prétendant « dé-nazifier » le pays. Le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, a répliqué en accusant les forces russes de génocide, et l’Ukraine a saisi la Cour internationale de justice à ce sujet. Le fait que la Russie ait commis un génocide fait désormais partie intégrante de la rhétorique officielle ukrainienne sur la guerre. De nombreux partisans de l’Ukraine et ennemis de la Russie, dont le président américain Joe Biden, ont adopté le même langage.

Le scénario est familier. Du Darfour au Myanmar, la question se pose constamment, et le débat en cours a poussé les médias à publier de nombreux articles sur le sujet.

Que pouvons-nous apprendre de cette dynamique ? Qu’est-ce qu’un génocide ? Quelle est la signification de ce terme ? Quel est l’intérêt de débattre autour du terme génocide ?

Décentrer le génocide

Les universitaires réagissent principalement de deux manières. Le point de vue le plus courant, surtout parmi les juristes, est de minimiser l’importance du génocide. Il y a plusieurs arguments en jeu. Le premier est normatif. Il n’existe pas de hiérarchie juridique plaçant le génocide au-dessus d’autres formes d’atrocités de masse, comme les crimes contre l’humanité. Oui, il y a la Convention sur le génocide et pas encore de convention spéciale interdisant les crimes contre l’humanité. Mais le Statut de Rome délimite le génocide aux côtés des crimes contre l’humanité et des crimes de guerre, sans hiérarchisation.

Un autre argument est d’ordre pratique. Le génocide est difficile à prouver en temps réel. Le génocide exige d’établir « l’intention » de détruire des groupes protégés, en tout ou en partie. Cette intention peut être documentée par l’analyse du mode d’action des auteurs, de leurs déclarations et d’autres formes de communication publiques. Il n’en reste pas moins que la norme juridique est exigeante et difficile à établir durant les crises.

Le troisième argument est plus philosophique et s’appuie sur les critiques formulées depuis longtemps par la communauté universitaire qui étudie le génocide. Selon cet argument, le génocide est un concept problématique, parce qu’il est ambigu et qu’il met l’accent, intrinsèquement, sur les groupes sociaux. Si l’on revient à la création du terme, par Raphael Lemkin, on constate que l’accent est clairement mis sur les groupes et sur leur importance. Cette focalisation renforce les idées essentialistes et identitaires, y compris le nationalisme, et reflète des vues dépassées sur la construction sociale des groupes humains.

La deuxième réponse principale, moins répandue chez les experts mais néanmoins répandue, consiste à affirmer que la guerre en Ukraine est un génocide. Dans ce cas, l’argument est que les autorités russes semblent avoir l’intention de détruire le peuple ukrainien. Dans ses commentaires publics, Poutine indique qu’il ne considère pas l’Ukraine comme une entité à part, et certains médias russes pro-gouvernementaux ont publié des éditoriaux suggérant que l’ensemble de la population ukrainienne a subi un lavage de cerveau, ce qui implique peut-être qu’elle doit être éliminée.

Ceux qui avancent cet argument soulignent également que la Convention sur le génocide, avec ses cinq actes constitutifs et sa précision sur l’intention de détruire des groupes en tout ou en partie, diffère de l’interprétation populaire du génocide, qui désigne l’élimination d’un groupe. Les agissements de la Russie peuvent être interprétés comme génocidaires.

Le génocide induit une horreur absolue et une empathie sans bornes

Chacun de ces arguments a du mérite, mais en fin de compte, je ne pense pas que nous puissions espérer un résultat différent ou tenter de trancher le débat. Le génocide est un concept à la fois plurivalent et contesté.

Par plurivalent, je veux dire que le génocide incarne inévitablement différents principes – moraux, politiques, juridiques et académiques. Le génocide est un concept intrinsèquement normatif. Pour la majorité des gens, le génocide évoque ce que les humains peuvent faire de pire les uns envers les autres, et le génocide est fortement associé au « mal » historique, l’Holocauste. Le génocide induit une horreur absolue et une empathie sans bornes. Le génocide est un terme qui justifie des mesures extraordinaires pour le combattre. Ainsi, nous devons nous attendre à ce que les politiciens notamment invoquent le génocide pour suggérer que leurs ennemis incarnent le mal. Les experts peuvent insister sur le fait que le génocide est un terme strictement juridique ou un terme académique spécifiant un type de violence, mais leurs protestations seront vaines. Les dimensions normatives et politiques demeureront, et le terme continuera d’être invoqué tant qu’il dépeindra les adversaires sous leur pire jour et qu’il invitera à soutenir les siens.

Une lecture technique et juridiquement correcte peut être problématique

Dans le même ordre d’idées, insister sur une lecture technique et juridiquement correcte du terme me semble également problématique. Oui, potentiellement, devant un éventuel tribunal, la définition de la Convention sur le génocide et la jurisprudence guideront la décision de savoir si les crimes constituent un « génocide ». Mais nous devons également reconnaître que le libellé de la Convention pose de sérieux problèmes, et qu’une grande partie du débat public ne porte pas sur des interprétations strictement juridiques du terme.

La définition de la Convention sur le génocide reflète un compromis diplomatique datant de la fin des années 1940. La Convention n’inclut pas les groupes politiques dans les catégories protégées. Elle n’inclut pas non plus les groupes sexuels ou de classe. La Convention considère donc de façon restrictive les groupes victimes de génocide (en plus de la question majeure de savoir ce qu’est exactement un groupe racial, ethnique, religieux ou national, qui sont les catégories protégées). Mais la Convention est également assez large : les cinq actes constitutifs du génocide n’imposent pas qu’il y ait eu meurtre. Ces actes comprennent l’atteinte grave à l’intégrité mentale, le transfert forcé d’enfants et l’interdiction de se reproduire. Néanmoins, le concept juridique technique du génocide tel que défini par la Convention est très différent de la compréhension commune, qui façonne l’usage normatif et politique du terme.

Les désaccords, partie intégrante du concept de génocide

Il existe des moyens de contourner ces problèmes. Beaucoup, dont moi-même, ont cherché à établir des bases conceptuelles plus solides pour le terme. Je maintiens que le génocide est une catégorie empirique, en plus d’être une catégorie normative, politique et juridique. Le génocide concerne la destruction délibérée d’un groupe, tel que les auteurs du crime le conçoivent. Les efforts organisés pour détruire des groupes en tant que tels sont un phénomène réel, et le génocide est le terme dont nous disposons pour décrire ce phénomène. Le terme est donc pertinent, valide et nécessaire.

Mais là n’est pas mon propos principal. Le point principal est que le débat et le désaccord font partie intégrante du concept de génocide. Le génocide est et restera un concept plurivalent que différents acteurs invoqueront avec différents principes à l’esprit. Le génocide continuera d’être associé au mal et à l’Holocauste, à juste titre. Mais le génocide est aussi un terme juridique défini par une Convention. Nous ne devons pas nous attendre à ce qu’une interprétation ou un principe en remplace ou en exclue un autre.

Nous devrions également accepter que même si nous insistons sur une compréhension des origines étymologiques, comme la destruction délibérée de groupes, que même ces concepts constitutifs sont ambigus. Qu’est-ce que cela signifie de détruire un groupe ? Privilégions-nous les groupes par rapport aux individus ? Qui doit porter l’intention de détruire pour qu’un génocide soit établit ?

Il n’est pas simple de répondre à ces questions. Jeter le concept de génocide parce qu’il est ambigu, contesté et plurivalent n’aurait pas plus de sens pour moi. Au contraire, si on nous le demande, nous pouvons contribuer à faire la lumière sur les dimensions plurielles de ce qui reste un mot puissant et résonnant dans notre lexique pour décrire les terribles atrocités de masse qui continuent d’être perpétrées dans notre monde.

Scott StrausSCOTT STRAUS

Scott Straus est professeur de sciences politiques à l’Université de Californie, Berkeley (USA). Il a beaucoup écrit sur le sujet du génocide, notamment Making and Unmaking Nations : War, Leadership and Genocide in Modern Africa (2015), Fundamentals of Genocide and Mass Atrocity Prevention (2016) et The Order of Genocide (2006).